Mots d'ici

15 juin 2021

Les Seynières-5

                                                                   Le hameau

                 Ils arrivaient aux Seynières. Le hameau, quelques maisons à peine, s’étirait en bordure d’une route communale étroite dont le goudron ancien disparaissait par endroits, parmi les herbes et les pierres de l’ancien chemin. En contrebas, en bordure de leurs champs, les habitants avaient aménagé des jardins, près du ruisseau qui coulait doucement entre les genêts. Les promeneurs débouchèrent au beau milieu des raies de culture, largement dénudées en cette fin d’automne. Jacques les montra aux fillettes.

  -  Voyez ! La terre se repose. Il ne reste plus que quelques salades, seuls les rangs de poireaux et les choux sont récents, plantés pour l’hiver.

  -  Tout est ouvert, remarqua Charlotte. Chez nous les jardins sont clos par des barrières ou même des murs de pierre. Les habitants n’ont pas peur qu’on vole leur récolte pendant la nuit ?

  -  Ça n’arrivera pas. Peu de gens passent par ici, tous se connaissent et se respectent. 

  -   Il n’y a plus que des choux, dit Lorelei. Quand les ramasse-t-on ?

  -  Ils mûrissent pendant l’hiver. On les cueille pour faire de bonnes soupes chaudes.

  -   Heureusement que les enfants ne naissent pas là dedans, sourit Charlotte,  ils prendraient froid. Les bébés mis à part, on trouve quelque chose dans ces grandes feuilles ?

Lorelei  s’exclama.

  -  Des chenilles sans doute. Il faut être fofolle comme toi pour penser aux naissances dans les choux.

  -  Dommage ! Ce serait une nurserie rigolote, des poupons, filles et garçons, nés en plein air, en train de brailler pour réclamer le sein ou un biberon. Tout le monde autour serait au courant, les oiseaux, les lapins, la basse-cour, les animaux dans leurs étables, même l’écureuil dont la tête étonnée dépasse de la branche de chêne au dessus du bassin, il faudrait vite courir leur trouver des parents. C’est possible Jacques ?

  -  J’en doute. Néanmoins un écrivain a eu une idée comparable à la tienne. Il s’appelle Aldous Huxley, il a vécu au milieu du siècle avant nous. Dans son livre Le Meilleur des Mondes il décrit une société dans laquelle les enfants sont conçus et élevés dans des laboratoires. Ils grandissent dans des flacons, sans parents. La nourriture plus ou moins riche qu’on leur donne forge leurs aptitudes et décide du poste qu’ils occuperont dans la société quand ils seront adultes.

  -  Je sais ! Reprit Charlotte. C’est comme les abeilles. La maîtresse nous a expliqué la ruche pendant la leçon de choses. Les ouvrières nourrissent les larves dans les alvéoles pour fabriquer les abeilles spécialistes dont la colonie a besoin. Les plus choyées reçoivent de la gelée royale et peuvent espérer  devenir reines.

  -  Ou mourir sous la piqûre de leurs congénères si on n’a pas besoin d’elles. Le Monde des abeilles est sans pitié.

  -  Tes histoires me font peur Jacques, dit Lorelei. Il n’y a pas d’amour. Comment élever des enfants sans amour ?

  -   Pour les abeilles aucun souci. La préservation de la colonie exige qu’il en soit ainsi. Les abeilles obéissent à leur instinct sans se poser de questions, leur intelligence est collective même si on peut penser que chacune d’entre elles en détient une parcelle. Pour les hommes c’est une autre histoire, on peut vérifier avec toute personne que l’accès à la conscience et au raisonnement équilibré dépend de la qualité des relations familiales, de l’affection reçue.

 L’échange fut une révélation pour Charlotte.

  -  C’est pour ça que j’aime tant mes parents ! Et Camille…

  -  Et Camille… rigola Lorelei en imitant la tendre expression de son amie.  Et bien, heureusement qu’il n’y a pas d’enfants dans ce jardin, tout le monde pourrait se servir en cueillant les salades.

  -  Voyez, dit Jacques. Ces maisons sont à l’écart du village. Les gens qui les habitent y sont nés pour la plupart. S’ils ne travaillent plus, ils ont choisi de retrouver le cadre de leur enfance pour leur retraite. Je parie qu’ici rien n’a changé depuis longtemps, ou très peu. Voyez, les murs de pierre ont plusieurs siècles, les toits sont couverts de tuiles anciennes, les murs tissés de lierre. Les habitants se connaissent, se croisent tous les jours sur le chemin du bourg ou dans les champs. Il n’y a pas de rôdeurs, peu de promeneurs, la crainte d’un larcin qui hante les gens des villes est bannie par ici, on ne ferme jamais les maisons, seulement pour un voyage en confiant la clé au voisin.

            Il ne croyait pas si bien dire, une femme qui sortait devant sa porte les regarda marcher vers elle.

  -  Bonjour. D’où venez-vous ? Vous êtes arrivés par la route du village ou par la vallée ? Venez donc vous rafraîchir. Je veux faire connaissance avec vos deux jolies fillettes.

  Habillée d’un pantalon de toile écrue, la femme était grande et mince, Une blouse froissée et ses grosses chaussures de marche montraient qu’elle se moquait de son apparence. Une couronne de beaux cheveux argentés, soigneusement attachés par un mince fichu coloré, donnait à son allure simple un air agréable auquel Jacques fut sensible.

  -  Je vous présente Charlotte et Lorelei, mes petites nièces. Nous arrivons des Saux par la vallée.

  - Je m’appelle Annie Lamothe. Asseyez-vous dans la cour. J’ai de la citronnade au frais. Je vais la chercher.    

  Ils se trouvaient dans une cour provençale entourée de murets, sous un chêne planté tout exprès pour ombrager l’entrée de la maison, orientée au Sud. Ils s’assirent autour de la table de jardin qui les attendait. Annie revint vite avec un broc de citronnade, des verres et une boîte de biscuits.

  - Vous allez marcher encore ? Après les Seynières il n’y a plus grand monde. La dernière ferme est à moins de cinq minutes. Au dessus il n’y a plus que des bois, jusqu’au col qui domine la plaine vers Crest.

  -  Nous allons redescendre par le sentier qui suit le ruisseau, répondit Jacques. Mais avant de repartir nous pousserons peut-être jusqu’à la ferme de Gilles pour voir les animaux.

  -  Chouette ! Dit Lorelei qui venait de boire. En attendant je peux faire un tour de balançoire ? Elle avait repéré les deux cordes qui pendaient le long du tronc, depuis la branche maîtresse du chêne.

  -  Bien entendu. Mon mari l’a posée pour mes petites filles lorsqu’elles nous rendent visite. J’aurais aimé les avoir pour les vacances mais les parents n’ont pas voulu. Elles reviendront à Noël. En attendant profitez-en.

  -  Si ça ne vous ennuie pas, pendant que vous faites connaissance, je vais vérifier que l’entrée du sentier est praticable. Il a beaucoup plu ces derniers jours il est parfois obstrué par de véritables embâcles de branches.

  -  Allez-y. Nous vous attendons.

            Jacques repartit sur la route principale. Celle-ci croisait l’entrée du sentier, distante seulement de quelques dizaines de mètres de la maison de leur hôtesse. Depuis cette fourche, un autre chemin montait doucement jusqu’à la colline, surmontée d’une modeste croix de pierre encadrée par deux grands cyprès élancés. C’était l’assise d’une falaise calcaire, comme elles sont fréquentes en Provence où la végétation de leurs flancs structure le paysage des champs cultivés.

  A son pied Jacques découvrit une plaque posée sur un muret, en mémoire d’un maquisard tué là par une patrouille allemande pendant un accrochage, sans doute avec les maquis descendus de la montagne de Lance toute proche. Victor Guillon était tombé sur place, les armes à la main. La plaque, jaunie par les intempéries, était à moitié cachée par la mousse et les herbes sèches qui poussaient autour. Voilà l’âme des Seynières se dit-il. Un bel endroit pour mourir. L’ombre tutélaire des cyprès protège la croix, jusqu’à la silhouette de celui qui veut bien se pencher pour lire le nom de Victor. Vu leur taille les arbres devaient déjà être beaux et touffus au moment du drame. La question, avec les cyprès, c’est qu’on ne sait presque jamais qui les a plantés, ni à quel usage. Ils ne servent au mieux qu’à couper le vent ou agrémenter le paysage, c’est peu et beaucoup à la fois. Quant-à la croix je la trouve bien modeste. En Bretagne ce serait un calvaire, ici une simple pierre taillée, dressée pour marquer le point culminant de la colline, sans doute un repère pour les charretiers qui descendaient autrefois d’Aleyrac vers Taulignan, en coupant au plus court par la forêt.

  Il poursuivit sa réflexion. Des toits de tuile ronde, deux cyprès sous le ciel bleu, une croix de pierre, un  homme mort donnent du sens à ce beau paysage. En tout cas je suis certain que ça comptait dans l’engagement du jeune occitan qui a péri là, sur la terre dont il était le gardien. Terre protestante, la Lance fut d’abord un refuge de Camisards bien avant d’abriter les résistants du maquis. Il rêva. En écoutant bien, on croirait deviner encore leur respiration dans le souffle du mistral qui caresse le promontoire.

            Rassuré par l’état du sentier il rebroussa chemin. Dans la cour de la maison d’Annie, c’était maintenant Charlotte qui avait pris possession de la balançoire. Pour occuper les fillettes la vieille dame avait allumé une tablette d’où sortait la chanson d’un standard américain, Chantons sous la pluie, sur lequel Lorelei se déhanchait en essayant de suivre les conseils d’Annie, qui fredonnait l’air en dansant un pas de claquettes. Un spectacle inattendu, saugrenu presque, à cette heure, dans un pareil décor champêtre. Jacques interrompit la fête un peu à regret.

  -  Si vous voulez rendre visite aux animaux il va falloir repartir. Où avez-vous appris à danser Annie ?

  -  J’ai travaillé dans le spectacle pendant plusieurs années. J’ai fait partie d’une troupe de musiciens qui accompagnait des vedettes de la chanson.

  Sur la tablette l’air entraînant se termina.

  -  Super, dit Lorelei. On pourra revenir ? J’aimerais apprendre d’autres pas.

  -  A de prochaines vacances. Je vous ferai rencontrer mes petites filles. Vous pourrez danser ensemble. Allez vite vous promener si vous ne voulez pas rentrer aux Saux trop tard. Vu l’heure vous n’y serez pas pour déjeuner. Attendez-moi un peu. Elle entra dans sa maison.

Dans le même temps, stimulées par le rythme, les deux fillettes entreprirent une sarabande joyeuse tout autour de la cour. On eût dit qu’elles se souvenaient de la danse rituelle des indiens féroces apprise dans l’histoire de Peter Pan.

Annie réapparut.

  -  Tenez, je vous ai préparé un petit en-cas à manger sur la route. Du fromage de chèvre fait par mon voisin, des caillettes préparées par le boucher du village, un quartier de pain et quatre pommes du jardin. Vous prendrez l’eau à la source juste avant la ferme de Gilles, elle est très bonne.

  -  Je vais téléphoner aux Saux pour dire que nous déjeunons sur l’herbe. Vous êtes prêtes ? demanda Jacques aux fillettes essoufflées. Alors on y va.

Il remercia vivement Annie et lui proposa de s’arrêter chez eux à l’occasion, le jour où elle aurait le temps de descendre la vallée.

  Ils repartirent. 

                                                                  

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05 juin 2021

Les Seynières-4

                                                                 Ch4. Le chasseur

             Ignorant son trouble les deux fillettes avançaient dans le chemin dont le tracé dominait la plaine. Les voyageurs firent silence. C’était un jour paisible, radieux. Tout autour d’eux les promeneurs distinguaient précisément le dessin des champs, les limites des zones broussailleuses qui les cernaient, les bois, au delà les forêts denses en direction des montagnes.                             

           Lorelei réfléchissait. Moi, je le trouve drôle Jacques. Il raconte de belles histoires, on s’y croirait. Dans le Grand Nord il doit faire très froid. Quand même, ce serait sympa d’être emmitouflée dans un manteau de fourrure et de se balader dans la campagne sur un traineau tiré par des chiens.Tiens ! Je ferais claquer mon fouet dans l’air, rien que pour le plaisir d’entendre le bruit dans l’air glacé.

- Allez les chiens ! Allez ! Si la pente est trop raide, je saute du traineau et je cours derrière vous.

  Quand ça descend, il faut faire attention de ne pas verser dans le fossé en allant trop vite. J’ai les joues rougies par le froid.            Je pourrais emmener Charlotte. Si elle n’est pas assez forte pour courir longtemps le long du traineau, elle s’assiéra sur les bagages, sous des couvertures chaudes pour ne pas se refroidir. Elle écoutera les clochettes pendues au cou du chien de tête. Je parie qu’au bout de cinq minutes elle ne regarde même plus le paysage, elle pense à Camille resté tout seul du côté de Strasbourg.                     C’est fou! Le matin quand ils arrivent à l’école ils n’arrêtent pas de se sourire. Je suis un peu jalouse, on dirait qu’ils sont seuls au milieu de tous. Puis le soir, alors, ils se font la bise avant de partir, heureusement qu’ils ne prennent pas le même chemin pour rentrer. Ils ne se quitteraient plus.

  -  Tirez les chiens ! Courage !

  C’est drôle. Moi aussi j’aime bien les garçons. Pour faire la course ils sont plus intéressants que les filles, enfin, presque toutes. Parce que moi, j’en bats plusieurs, et pas seulement à la course. Et puis, les garçons c’est pratique pour jouer dans la cour, avec une balle qu’on se dispute ou même un ballon de foot en mousse. A part ça, je ne vois pas.                                                                            D’accord, Camille il a un joli visage, presque aussi joli que celui d’une fille. Je comprends Charlotte. Enfin, il y a tellement de trucs à faire entre nous que je n’ai pas le temps de rêver à la frimousse d’un écolier. Le mercredi je fais de la gymnastique, barres parallèles ou danse sur une poutre. Le samedi, à l’escrime je gagne tout le monde, filles ou garçons.                                                 Heureusement qu’il y a Taulignan pendant les vacances pour s’amuser à deux. Ici on joue tout le temps. Je voudrais que ça dure de nombreuses années. Jusqu’à ce qu’on devienne de grandes filles, avec de vrais seins et des fesses rondes. Mais pas trop grosses les fesses, pas comme celles de la cousine Joanna de Strasbourg qui n’arrête pas de boulotter. Minces comme Laura Flessel, quoi!     Après, s’il y a des garçons on verra bien.

  - Allez ! Plus vite les chiens. On arrive à la fin de la course. Et claque le fouet.

  C’est quoi là bas ? On dirait un promeneur.                                                 

           Un homme apparut au loin, pile à l’endroit où le chemin entamait sa descente vers la plaine. Il portait un chapeau, la pointe d’un fusil, attaché à l’épaule par une bretelle, dépassait sa tête.

 Les fillettes se rapprochèrent.

  -  Tu as vu Jacques ? J’espère qu’il ne va pas nous prendre pour des lapins.

  -  Il y a peu de chances. Il a l’air pacifique.

  L’homme, d’âge mûr, avançait lentement à leur rencontre. Habillé de kaki il portait un sac assez lourd et semblait fatigué. Il s’arrêta à la hauteur des promeneurs pour souffler.

  -  Bonjour. Par hasard vous  n’auriez pas croisé un chien ?

 Jacques toisa le chasseur. Ses vêtements usés, tachés de graisse de fusil, ses brodequins au cuir ancien, montraient qu’il courait depuis longtemps les collines dans cet uniforme. Bien qu’il ne le connût pas il vit qu’il avait l’allure des hommes du cru. Râblé, pas très grand, son œil vif marquait la curiosité tout en embrassant le paysage avec attention.

Charlotte répondit la première.

  -  On en a vu un. Deux fois ce matin. Il est gros.

  -  Pas tant que ça. Mon chien est un croisement de braque et de setter. Je l’ai perdu ce matin en haut de la vallée.

Il sortit une sorte de trompe de la vaste poche de sa vareuse et souffla dans son instrument.    

  -  J’ai beau l’appeler il ne revient pas. Il doit suivre la trace d’un lièvre. 

Jacques intervint.

  -  Il a traversé le chemin devant nous il y a moins d’une demie heure. Il est parti dans les broussailles en direction de Salles. Il risque d’aller loin ?

  -  Non. Tant qu’il entend la trompe il sait où je suis. D’habitude il revient à la voix. Là, il doit suivre une trace, peut-être un plus gros gibier qui l’attire, sanglier ou chevreuil, du coup il m’a oublié. Quand il l’aura perdu il rentrera au son de la trompe, s’il l’entend. C’est pour ça que je suis obligé de le suivre en appelant.

  Dur métier, pensa Jacques.

  -  Vous chassez depuis longtemps ?

  -  Depuis que j’en ai l’âge, sous son chapeau on voyait à ses pattes grises qu’il n’était plus tout jeune, d’habitude je chasse la plume dans les bois sur Grignan. Il est rare que je vienne jusqu’ici. Juste pour perdre mon chien ajouta t’il en souriant. Il lâcha un nouveau coup de trompe et commença à descendre vers le vallon en sens opposé des promeneurs.

  -  Au revoir.        

  -  Bah ! Vous allez le retrouver, ou bien il va revenir seul quand il sera épuisé.

             Les trois descendaient maintenant vers la plaine, si proche qu’ils se retrouvèrent bien vite au milieu des champs cultivés.

  -  Voilà. Encore quelques minutes et on arrive aux Seynières dit Jacques. Ce n’est pas si long.

Charlotte prit un air inquiet en regardant Lorelei.

  -  J’espère qu’il va retrouver son chien. Ce serait dommage qu’il se perde. Au fond il doit être gentil, il n’a pas aboyé quand on l’a vu ce matin. Tu te rends compte s’il s’égarait par ici, c’est tellement grand qu’il serait obligé de passer la nuit dans la campagne. Moi j’aurais peur.

  -  C’est vrai ça fait peur, mais pas à un chien. Il a l’habitude de suivre le gibier dans tous les coins du canton. Mon grand-père en avait un qui partait au milieu de la nuit. Avec la chienne de la ferme Chevalier, ils se mettaient à deux pour courir après un lièvre. On les entendait aboyer pendant des heures et, de temps en temps, ils rentraient au matin avec un ventre si rond qu’il traînait à terre. Ils l’avaient pris et mangé.

  -  Pauvre lièvre, dit Charlotte. Jacques intervint.

  -  Pauvre lièvre ou pauvres chiens ? Leur instinct les entraîne à la chasse lorsqu’il y a du gibier.  Dans le même temps la loi leur interdit de le faire sans maître en dehors des périodes autorisées. Il arrive que les gendarmes attrapent les chiens errants ou ceux qui se sont échappés. Leur patron, s’il est retrouvé, risque une forte amende pour vagabondage.

  -  Ouh ! C’est sévère.

  -  Pas tant que ça. Les chiens errants font peur aux animaux domestiques. Les paysans sont les premiers à dénoncer leur présence aux gendarmes. Vous vous souvenez de la fable de la Fontaine le Loup et le Chien ? C’est le chien privé de sa liberté qu’il faut plaindre.

  -  Alors quoi penser ? demanda Charlotte .

  -  Que la vie en société exige des contraintes. La plupart sont acceptables mais parfois la liberté des personnes est limitée. De la même manière nous sommes responsables des animaux que nous apprivoisons ? Notre affection ne doit pas servir de prétexte pour brimer leur caractère. Nous devons leur offrir des conditions respectueuses de leur nature. C’est un peu pareil avec les humains, voilà pourquoi l’égalité est un des buts de l’éducation. 

           Sans qu’il l’ait vraiment voulu, ses sentences firent réfléchir les fillettes. Ils avancèrent. La maturité des échanges avec les deux enfants ne cessait pas d’étonner Jacques. Elles semblaient capables d’aborder tous les sujets et de commencer à apporter leurs propres réponses. Il se demanda si la même vivacité caractérisait toute la vague de l’âge internet qui grandissait.                              Il réalisa à quel point, le temps de deux générations, il avait perdu le contact avec la  jeunesse nouvelle, celle qui un jour prendrait les rênes d’un monde bien plus tourmenté que celui qu’il avait reçu. Dérèglements climatiques, distorsions sociales, disparition des ressources premières ou même de l’eau, elles auraient fort à faire. Dans le même temps elles semblaient savoir tant de choses négligées par les adultes qui les avaient précédées qu’elles seraient peut être capables d’entrer dans la vie sans se tromper, maîtriser la joie, les peines, l’amour qui sait… vivre et ne pas subir.  

                                                                       *      * 

                                                                           *                                                 

            A sa façon, sur le chemin, en silence, chacun de nos trois personnages continua de méditer sur la rencontre du chasseur et de son chien.                                                                                                  

           Il avait l’air sympathique concédait Charlotte, mais son fusil me fait peur, en vrai je n’en ai jamais vu d’aussi grand. Il faudrait inventer un pays sans chasseurs. Comme ça les enfants ne risqueraient pas d’être surpris par des coups de fusil dans la campagne.

  Le problème c’est que sans chasseurs il y aurait beaucoup de bêtes en liberté. Dans un pays idéal on pourrait essayer de demander à chaque personne d’en adopter une, elle en serait responsable. Moi je choisirais d’apprivoiser un renard, comme le Petit Prince. Il est beau le renard avec sa fourrure rousse, sa longue queue en panache et son regard malin. Je lui apprendrais à jouer avec moi et ne plus courir après les poules. Courir après plus petit que soi est une mauvaise habitude… Je ne sais pas s’il accepterait. S’il m’aimait assez, par amour peut-être ? Le hic c’est qu’on ne peut pas obliger une personne à en aimer une autre, encore moins un animal. Il y a des parents qui croient qu’il suffit de donner à manger aux bêtes pour qu’elles soient fidèles, mais ce n’est pas vrai, pas suffisant.

            J’ai vu un film dans lequel un grand cavalier faisait des exercices de manège formidables pour essayer de devenir un champion. Hélas, il ne parvenait jamais à gagner les grandes compétitions, au dernier moment son cheval refusait l’obstacle ou faisait une faute. On se demandait pourquoi ? Le cavalier avait beau lui apporter une belle pomme avant chaque exercice, veiller à ce que son écurie soit toujours propre, qu’il soit bien abrité par une couverture l’hiver, à la fin il ne réussissait jamais.  Un jour, à l’aube, il décida de rendre visite à son cheval pour voir comment il avait dormi. Sur place il trouva un jeune soigneur que le haras avait engagé quelques mois auparavant. Tout en le brossant, le jeune homme parlait doucement à l’animal, comme s’il avait affaire à un ami proche ou même à une tendre amoureuse. Il chuchotait des propos agréables dans l’oreille du cheval qui semblait le comprendre et, de plaisir, hochait la tête de haut en bas comme s’il approuvait.

  Le cavalier eut la curiosité de demander au palefrenier son opinion sur la conduite de son protégé. Pourquoi échouait-il toujours, malgré son talent, à gagner les grandes courses auxquelles il participait ? Le jeune homme lui répondit qu’à son avis, le cheval n’avait pas assez confiance dans son guide pour affronter sans hésiter les obstacles les plus difficiles. Quand le cavalier, étonné, voulut encore savoir comment donner conviction et audace à sa monture, le jeune homme déclara le plus simplement du monde, qu’il lui suffirait de l’aimer vraiment, de le lui montrer en le traitant en égal, comme un frère d’équipage, afin qu’il soit rassuré et sûr de lui.

  Ainsi, lors des entraînements qui suivirent, l’écuyer s’efforça de ne plus penser à son succès personnel, mais de faire partager à la bête qui le portait sa joie et sa gratitude quand ses efforts pour sauter un obstacle difficile étaient réussis. Après quelques semaines l’homme et le cheval étaient si bien unis pendant les exercices qu’ils ne faisaient plus qu’un, un seul esprit, une seule équipe, un travail partagé. Dans les temps qui suivirent ils allèrent enfin jusqu’au bout des compétitions qu’ils gagnèrent. Ils devinrent des champions.

  Le cavalier n’était pas un ingrat, il associa de son mieux à sa notoriété le jeune soigneur qui lui avait indiqué le chemin de la réussite.

  Voilà ! Pensait Charlotte, après tout ce n’est qu’une question d’amour et de fraternité, ainsi les animaux trouveront leur place parmi les hommes.

            Quand je serai grande, j’épouserai Camille puis nous partirons avec mon renard habiter dans un pays sans chasseurs.  

                                                                   *        *    

                                                                        *                                               

            A son côté Lorelei devinait les réflexions de son amie.

             Sûr qu’elle rêve encore de Camille. C’est plus fort qu’elle. Elle ferait mieux de penser au chasseur. Il en a du toupet celui là de venir depuis Grignan jusqu’ici avec son fusil pour perdre son chien. Moi, ce que j’aimerais, c’est une bonne révolte des lapins contre les chasseurs dans ce pays. Comme dans Alice j’inventerais un monde merveilleux dans lequel les hommes perdent la tête et les animaux sont devenus les maîtres. Ce serait rigolo. Pensez donc, des lapins blancs montant la garde à chaque carrefour dans les chemins, jouant du tambour, pour prévenir leurs copains de l’arrivée d’un homme armé. Ils pourraient même leur dresser des pièges, ça les vengerait des collets posés par les braconniers pour les attraper.

  Imaginez une armée des lapins qui déciderait de faire de grands trous à côté des terriers pour tromper les chasseurs. Il suffirait de les dissimuler sous des branches. Une multitude de culs blancs de lapins courant dans la campagne attirerait les chiens dans la crevasse cachée, les hommes suivraient, tous tomberaient dans la fosse. Quel remue-ménage ça ferait ! On ne les délivrerait que contre la promesse de ne plus revenir. Au bout d’un moment, les animaux libérés de la chasse pourraient même fonder une république des garennes dans la vallée. Ils éliraient un Conseil qui déciderait chaque matin du menu de la journée des citoyens lapins, du pré dans lequel le trouver, serpolet, trèfle ou luzerne, carottes sauvages, pissenlits et autres sainfoins. La république des lapins serait un paradis de verdure gastronomique.

   Tiens, j’ai une autre idée. On pourrait l’appeler la République des Grandes Oreilles ou des Moustaches Grises. Vous ne me croyez pas ? Vérifiez. Tous les garennes ont une belle moustache grise. Selon la chanson, il paraît qu’ils apprennent aussi le latin…

                                                                    *       *

                                                                         *                             

            On n’a même pas entendu un coup de fusil de la matinée constatait Jacques. Le gibier se cache, ou bien il n’y en a plus suffisamment pour attirer les chasseurs. Celui que nous avons rencontré n’avait pas l’air acharné, il semblait surtout avoir envie de prendre l’air avec son chien. Il y a quelques années j’ai rencontré un homme qui avait renoncé à tirer les lièvres qu’il poursuivait. Il m’a raconté qu’il ne sortait que pour entraîner son chien et lui donner de l’exercice. J’aurais dû lui demander si ce dernier n’était pas dépité lorsqu’il ramenait à portée de fusil une belle proie que le maître laissait filer. Dans le Roman de Miraut je me souviens que l’exécution du lièvre faisait partie de l’apprentissage du chien. Une autre époque.

  Aujourd’hui les mœurs semblent évoluer. On ne trouve plus guère de ces promeneurs solitaires qui parcouraient autrefois la campagne à  la recherche d’un coup de fusil mythique, comme les bartavelles tuées par le père de Pagnol. Les chasseurs sortent en troupe, ils se déplacent dans des 4x4 rutilants qu’on trouve garés au bord des chemins. La circulation est interdite, pour permettre à ces hommes à l’affut de se dissimuler à la vue des promeneurs et du gibier qu’une meute rabat sur eux. En règle générale il n’y a pas loin à aller pour les trouver, ils aiment tellement leur bagnole qu’ils se postent à proximité, dédaignant de marcher au loin. Ces compagnies de chasseurs en battue ressemblent à une troupe en guerre. Guerre déclarée à des sangliers prolifiques ou, hélas, à de pauvres volatiles élevés dans des poulaillers, lâchés tout exprès la veille pour se faire massacrer. Ce simulacre a-t-il un sens ?

  Vu ainsi, ces rencontres rituelles de troupes habillées en simili vert, vrai camouflage, ne seraient finalement qu’un moyen d’apaiser les regrets de ne plus se battre en uniforme. D’ailleurs, il suffit de voir leurs armes. La pétoire paternelle, précieux héritage qu’on suspendait dans les fermes au dessus de la cheminée a disparu, remplacée par des fusils automatiques qui tirent des balles à des kilomètres. Certains ont tellement peur de manquer leurs proies qu’ils rajoutent même une lunette équipée d’un rayon laser à leur arme.

           Pourquoi ces rassemblements des tireurs du dimanche ?

  -  Manger ?

   Depuis le néolithique, grâce à l’invention de l’agriculture la chasse n’est plus nécessaire.

  -   Préserver les cultures, les espaces agricoles ?

   Les colonies d’animaux sauvages sont tellement exténuées qu’on est réduit à élever le gibier en cage avant de le lâcher pour tuer.

  -  Garder le contact avec la nature, les  traditions ?

   Il y a belle lurette, près d’un siècle, que le saccage des campagnes par l’urbanisation, la déforestation, le développement effréné du réseau de transport, ont remisé les anciens usages au musée des oublis, celui qu’on ne visite plus. On ne chasse plus guère qu’entre des routes goudronnées

  Non ! Je crois que le but de ces réunions est surtout de faire société, entre amis de même acabit. Les clans fixent les règles des expéditions, partagent ensemble les dépouilles des bêtes mortes, organisent des festins dans lesquels ils célèbrent leurs exploits en chansons. Ils révèlent ainsi au grand jour un ressort archaïque du cerveau humain, enfoui, refoulé par la vie civilisée, la pulsion de mort…

  Voilà comment dans un monde réputé paisible, éloigné des nombreuses guerres périphériques, la cruauté s’exerce quand même sous l’apparente honorabilité des tirs autorisés. Dans les battues la mise à mort reste une cérémonie solennelle, un spectacle d’initié dans lequel la compassion serait une faiblesse.

  Que d’aveuglement ! N’a-t-on pas assez donné aux armes ? Les ancêtres estropiés ou disparus dans chaque famille, les enfants enrôlés de force pour conduire des expéditions qui ont fini par se retourner contre leurs auteurs illégitimes. Des régions entières, presque des continents, abandonnées pour des lustres à la pauvreté, aux exactions des clans illégitimes qui se sont emparés du pouvoir, parfois vouées au pillage de bandes que les états affaiblis sont incapables de prévenir.

  Ici même, dans ce pays, l’histoire de la guerre reste inachevée. Il fallut un siècle, l’anniversaire des cent ans de l’armistice de la Grande Guerre, pour que paraissent enfin quelques témoignages sur la vie civile en zone occupée. On y trouve pêle-mêle des réquisitions, du travail forcé, des rafles de femmes organisées pour les bordels militaires. 

  Les mémoires des soldats de quatorze ne suffisent plus à écrire l’histoire. Il nous a manqué un poète pour chanter la complainte des mères asservies par les armées dans les hameaux de Lorraine ou en terre picarde.

  Finalement, le seul génie français de la guerre que je reconnaisse se dit-il, est celui de la dérobade. C’est Perret, encore un Jacques insurgé, Caporal Epinglé en Allemagne qui n’a de cesse de se sauver. Toujours repris il saute par dessus les barrières, se coule sous les barbelés, surmonte les échecs, les drames, jusqu’à ce qu’il parvienne à tromper la vigilance de ses gardiens, et de leurs complices dans son propre pays.

Voilà mon héros. Un homme prêt à tout pour s’évader de l’injuste prison, se jouer des pièges de la milice, se venger du mauvais sort, tromper le destin pour enfin, comme Ulysse  regagner ses pénates, son foyer.

                En son for intérieur Jacques se rendait bien compte à quel point ses raisonnements étaient dérisoires, loin du monde réel tel qu’il était devenu, au point qu’il ne pouvait s’empêcher d’en sourire. Tant pis ! Ajoutait-il. Je n’ai pas besoin de partager mes idées puisqu’elles me sont nécessaires pour exister en accord avec moi-même.

              Je pense à Homère. Au terme de son long voyage, Ulysse tue les prétendants et rejoint en son palais la rusée Pénélope. Mais Homère a omis de nous raconter la fin de l’histoire. Comment ses héros vécurent-ils après une si longue séparation et tant d’aventures ? S’ils partagèrent le même lit et y furent comblés ? Lequel des époux mourut en premier et quelle affliction en éprouva l’autre ?

  Pour moi, je sais trop que la vie n’est pas toujours remarquable, sans avoir vécu tant d’aventures je peux répondre au moins à ce dernier point. Après avoir assisté tant de compagnons disparus, de parents et même mon épouse, je suis las, fatigué. Mon corps usé, vieilli, devient désagréable à contempler. La mort rode à ma porte. Un jour prochain elle l’ouvrira sur le néant.

  On dit que la Dame Blanche est sœur de la vie. A notre naissance on l’ignore, bien qu’elle menace les nourrissons, les enlève parfois à leur mère. Plus tard elle s’installe dans l’ombre des jeunes hommes quand ils testent leurs forces en défiant le danger. Enfin elle accompagne la maturité, surveille mine de rien vos premières maladies, fait semblant de s’éloigner et, quand, vous croyant sauvé vous repartez de l’avant, marche à votre côté, méprise votre énergie passagère, ricane quand vous trébuchez, enfin vous dévisage, regard  triomphant, les yeux dans les yeux, le dernier jour, quand vous tombez.

  Terrifiant ? Non ! Je n’ai pas peur. La vie n’est rien sans la camarde, je la regarde en face. J’en attends miséricorde pour mes souffrances passées.

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27 mai 2021

Les Seynières-3

                                                                    Ch 3. Le chien

 

             Ils avançaient de concert. Sur le plateau le sentier serpentait entre les rocailles, deux buttes modestes cernées par la garrigue sauvage. Devant eux, à quelques dizaines de mètres, la silhouette d’un grand chien se découpa dans la courbe du chemin et disparut aussitôt dans les broussailles.

  -  Vous l’avez vu ?

  -  Oui !  Les deux fillettes répondirent ensemble.

  -  Je crois que c’est le même que ce matin, dit Lolo.

  -  Je le reconnais, ajouta Charlotte. Il me fait peur, on retourne ?

Jacques les rassura.

  -  C’est un chien de chasse. Il doit courir après un  lièvre où suivre la trace d’un chevreuil. Ces chiens là ne sont jamais méchants.

  -  Quand même, Il est gros.

  -  C’est un beau chien, mais je suis plus gros que lui, surtout plus grand. Les chiens craignent les hommes. Continuons, nous avons fait la moitié du chemin jusqu’aux Seynières.

Tout en avançant les fillettes se rapprochèrent.

Pour les encourager Jacques se mit à chantonner. “Sur les monts, sur les monts…”

  -  Tu chantes quoi ?

  -  Une chanson de marche lente, très rythmée. Elle nous aidera  à avancer. Je vous l’apprends ?

  -  D’accord.

  -  Chaque phrase est chantée deux fois, il vous suffit de répéter après moi.

  Ils se mirent tous à fredonner. Après quelques minutes les fillettes avaient appris le texte et chantaient seules. De temps en temps il reprenait en canon pour les encourager. “La route est longue sur la montagne, et nous allons plein de courage. La route est longue sur la montagne et nous allons chercher le vent…”                                                           

   -  Un jour, à l’école, un monsieur est venu nous faire une leçon sur le vent. C’est la maîtresse qui l’avait invité. La chanson ravivait un souvenir de classe de Lorelei.

  -  Il avait une petite barbe bizarre, ajouta Charlotte, Kévin a dit que c’était un bouc, comme la touffe au menton des chèvres. Tout le monde a ri, mais la leçon était quand même bien.

  -  Le monsieur a parlé des alizés, ces vents qui traversent la mer. C’est grâce à eux que Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Je le savais, j’ai  appris en plus que d’autres alizés parcourent les terres depuis la Sibérie. Dans ce cas ils ne peuvent se charger d’eau et finissent par tout assécher quand ils arrivent au Sahara.

  -  Ou pire, reprit Charlotte. Il nous a expliqué que les alizés sont moins réguliers qu’autrefois à cause du réchauffement du climat. Quand ils disparaissent, des tempêtes tropicales de plus en plus violentes se forment. Elles ravagent les îles et pénètrent parfois dans les terres.

  -  Je me demande si elles pourraient arriver jusque chez nous. Tu le crois Jacques ?

  -  Rien n’est impossible. Cependant les montagnes freinent les tempêtes, Elles s’épuisent au dessus des terres. Rassurant, il renonçait à envisager des catastrophes avec les enfants.

  -   Le monsieur du climat nous a dit qu’il y avait beaucoup de tornades  dans certaines régions d’Amérique, intervint Lorelei. Si une tornade traversait la vallée, je me demande ce que ça donnerait.

  -  On réparerait les toits comme en Amérique. Et puis c’est tout, lâcha Jacques, évitant d’énoncer le pire. Pourtant…

             D’un coup il se sentit vieux, impuissant. Au fond de lui une vague d’inquiétude monta. Sans que rien n’y paraisse, tout en continuant la marche, l’appréhension le gagnait. Et si ces paysages, ces champs tracés depuis des siècles, cette montagne de Lance qui pointait au loin sa tête sublime au ciel, ces habitats anciens dont on reconnaissait l’ocre caractéristique des tuiles romaines, étaient menacés de disparition. Demain ?

             Même pas à cause d’un entrepreneur habile qui aurait obtenu le droit d’exploiter le calcaire des collines jusqu’ici intactes, on voyait des exemples des ravages des carrières dans bien d’autres endroits autrefois charmants, même pas parce qu’une lubie des édiles des villages proches aurait entrepris de créer ici, en plein terroir agricole, un nouveau quartier loti de villas, monotones, tristes, comme il en pousse autour de bien des bourgades défigurées.

             Non ! Il imagina, un moment pessimiste, que son cher refuge pouvait disparaître en quelques années, la terre stérilisée, la vallée inhospitalière, comme en n’importe quel autre pays, comme n’importe quel vallon ou colline enchantés, rendus inhabitables par la montée inéluctable des drames climatiques et du réchauffement. Un désert de poussière menaçait  cette terre et tous les paysages ancestraux.

            Malgré ses propos mesurés, Lorelei n’était pas vraiment rassurée.

  -  Le monsieur nous a dit que les vents changeaient de sens en altitude. C’est pour ça que ta chanson parle de chercher le vent dans la montagne ?

  - En principe le sens du vent s’inverse beaucoup plus haut mais il peut varier en altitude moyenne. L’air circule avec la température et tourne sur lui-même, c’est en observant son mouvement constant qu’on prévoit le temps.

  -  Le professeur qui est venu en classe était un savant. Voilà pourquoi il avait un joli bouc comme Tournesol, rigola Lorelei. Charlotte rit avec elle et Jacques se joignit à leur bonne humeur, ravi de cette détente bienvenue.

           Il s’émerveilla encore qu’à l’heure des lecteurs numériques et d’internet, les deux enfants aient eu l’audace de suivre et de retenir tant de leçons sur la nature. Malgré l’accélération vertigineuse des techniques, il pensa qu’il suffirait de peu pour que rien ne soit finalement perdu du monde d’autrefois. Transmettre les connaissances, retracer la vie des générations, surtout préserver les écoliers, raisonnablement, du flot d’informations sans distinction qui menace de noyer les esprits, paralyse l’esprit critique, réduit la pensée autonome, ce n’était pas si difficile.        

           “Les ressources s’épuisent, on va droit dans le mur”. Durant tout l’été c’était devenu l’antienne de toute la presse. Un discours convenu qui ne semblait troubler vraiment aucun personnage officiel, aucun capitaine d’industrie, aucun voyageur, tant ils semblaient tous préoccupés, en priorité, par la croissance des biens, la vitesse de leurs engins ou les épreuves de la réussite personnelle. On continuait à mettre le progrès au dessus de tout sans accepter de voir, Jacques en était maintenant convaincu, que les techniques se retournaient parfois contre leurs créateurs, ou bien devenaient inaccessibles. Trop rare, trop cher, trop sophistiqué pour la majorité.

            L’horreur économique prédite quelques années avant par une essayiste de talent, semblait avoir gagné tous les pans de la société qu’elle menaçait, sans que celle-ci, dominée par une élite aveugle, ne se préoccupe de changer en rien ses habitudes.

             Dieu sait pourtant qu’il en avait fait des défilés et des cortèges. Contre la guerre d’Algérie pendant son adolescence, puis avec les étudiants pour réclamer la paix en Indochine. Enfin, il avait participé à tous les combats pour freiner le bétonnage qui défigurait les banlieues ou stérilisait les terres agricoles autour des villages. En vain. Il avait appris récemment, que plus de la moitié du territoire avait été noyé sous le goudron ou le ciment, en moins d’un siècle, sans que ne s’élève la moindre protestation. Les porteurs de pancarte lassés ne s’indignaient même plus des nouvelles alarmantes. Demain  le monde serait-il viable ?

            Pendant qu’il cogitait, les deux fillettes l’avaient devancé et bavardaient  un peu plus loin, sagement assises sur une grosse pierre.          

  -  Tu crois qu’il est abandonné ? Charlotte s’inquiétait à son tour.

  -  Le chien ? Non. Ici on n’abandonne pas les chiens. Le plus souvent ils s’échappent pour aller se balader, en général ils restent près des maisons.

Charlotte frissonna.

  -  Tu te rappelles le conteur qui est venu un après midi à l’école pour nous lire l’histoire de Cerbère, le chien de garde des enfers ? Il a trois têtes et crache le feu. Personne ne peut s’enfuir devant lui. On pourrait en rencontrer un comme ça, ou quelque chose qui ressemble. On ne sait jamais.

Sa crainte fit sourire Lorelei.

  -  Ou bien un loup, méchant comme le loup des dessins animés. Un Garou qui dévorerait les enfants, comme autrefois. Il y en a peut-être, on va demander à Jacques ce qu’il en pense.

  Interpellé le promeneur se sentit obligé d’expliquer, après beaucoup d’autres, qu’on n’a jamais vu de loups, même en grande meutes, s’attaquer  aux gens.

  -  Et puis les loups venus d’Italie restent dans les Alpes. Ils ne viendront jamais jusqu’ici.  

  -  Tu les as vus ? demanda Charlotte.

  -  Une fois. En rentrant d’une promenade en montagne, j’en ai croisé un qui cherchait à traverser le chemin au crépuscule. J’ai à peine eu le temps de l’apercevoir, il m’a entendu et s’est jeté dans les buissons. C’est un animal farouche. Magnifique et farouche.

  -  Farouche, c’est comment ? demanda Lolo.

  - Il se cache. Il ne sort que la nuit en veillant à rester à l’écart, loin des hommes et des maisons. Il ne veut pas qu’on le surprenne, qu’on connaisse sa famille ou qu’on marche sur les chemins qu’il suit. Il est fier. Enfin, tous les loups ne sont pas en liberté. Certains sont gardés dans des parcs qu’on peut visiter.

  -  Ils sont heureux ?

  -  Je n’en suis pas sûr. En tout cas ils ne sont pas maltraités. Si vous voulez je vous raconte l’histoire de Croc-Blanc, un loup apprivoisé.

Lolo et Charlotte réagirent ensemble.

  -  D’accord.

  Considérant que c’était une sorte de faveur d’éveiller la curiosité des enfants grâce au récit extraordinaire qui avait fasciné sa jeunesse, Jacques entreprit de leur raconter l’histoire inventée par Jack London.

                                                                       *          *

                                                                             *

            Croc-Blanc est né dans le grand nord canadien, à l’époque  de la ruée vers l’or, dans une région sauvage qui s’appelle le Klondike. Au début, à sa naissance, bien entendu il n’avait pas de nom. Il se trouvait avec ses frères et sœurs, dans une tanière cachée, choisie par sa mère sous un rocher au fond des bois, elle avait aménagé là une espèce de gîte confortable avant de mettre bas une portée de louveteaux.

  -  Ouah ! Super, s’exclama Lolo, comme dans un film. C’était quand ? Ça s’est bien passé ?         

  -  Les premiers jours, pas mal. La mère était jeune et le père loup rapportait assez de nourriture pour qu’elle allaite facilement ses petits mais, après quelques semaines, une terrible famine survint. Il faisait très froid et on ne trouvait plus de bêtes sauvages à chasser. Les trappeurs et les chercheurs d’or qui avaient envahi la contrée avaient tout épuisé, ravagé. C’était il y a longtemps, à la fin d’un autre siècle. La famine était si terrible que les tribus d’indiens qui vivaient dans ce pays, s’enfuirent au sud pour se réfugier près des comptoirs installés par les colons blancs, sur la baie d’Hudson.

          Affamé le père des petits loups abandonna la portée, il partit retrouver une meute avec laquelle il espérait traquer les derniers élans encore présents sur le territoire. La mère se retrouva seule. Pour survivre elle dut entreprendre de chasser en laissant ses chiots. C’était un bel animal, pas une louve en vérité, mais une chienne grise échappée d’un campement indien, redevenue sauvage. A l’endurance du loup elle alliait la subtilité apprise des pièges des hommes pour traquer leurs gibiers. Elle survécut, assez difficilement toutefois, si bien qu’elle perdit son lait et fut réduite à tenter de nourrir ses chiots avec une partie de la chair des maigres proies qu’elle prenait et mâchait pour eux. C’était trop tôt. Tous moururent sauf un, le plus vigoureux d’entre eux qui supporta la viande à demi digérée. Au fond de la tanière où il attendait maintenant seul, ses petites canines blanches luisaient de faim jusqu’au retour de sa mère. Se souvenant de la coutume des Indiens de donner un nom aux animaux en signe de respect, sa mère l’appela Croc-Blanc dans leur langage.  

  - C’est dur la vie sauvage, surtout pour les bébés ! C’était au tour de Charlotte de s’exclamer. 

  -  La solitude est toujours difficile mais elle a ses avantages, elle permit à Croc-Blanc de s’endurcir. Bien nourri par sa mère qui n’avait plus qu’un seul chiot à élever, il devint un jeune animal formidable. Parfaitement adapté au monde sauvage, il alliait la puissance de ses ancêtres chiens à la force inextinguible du loup son père. 

  -  Ça veut dire  quoi inextinguible ?

  -  Il peut courir des heures sans se fatiguer, parfois même toute la nuit. Croc-Blanc apprit ainsi à survivre, en cheminant aux côtés de sa mère dans le Grand Nord hostile et gelé. Puis le printemps revint. Le gibier remonta des régions plus chaudes dans lesquelles il s’était réfugié. Les Indiens suivirent les animaux  qu’ils chassaient pour vivre et vendre des peaux. La rencontre entre eux avec Croc Blanc et sa mère devint inévitable. Un jour un trappeur appelé Castor Gris, débusqua les deux solitaires en train de dévaliser un de ses pièges. Tranquilles, ils dévoraient le lièvre qu’il avait pris. Il reconnut la chienne et vit qu’un chiot déjà dégourdi l’accompagnait. Il se dit que les deux fugitifs feraient un bon renfort pour ses chiens de traineau. Au lieu de les effaroucher, il abaissa son fusil et appela la chienne.

  -  Oulala.  Elle a obéi ?

  -  D’après l’histoire, oui. On dit que les animaux habitués à l’homme depuis la nuit des temps ne redeviennent jamais tout à fait sauvages. En tout cas la mère de Croc-Blanc saisit l’opportunité de retrouver la nuit la chaleur des feux de camp, la nourriture assurée par les fusils des chasseurs. Ainsi Croc-Blanc, pourtant à moitié loup, grandit désormais comme un futur un chien de traîneau  dans la meute de Castor Gris.

  -  Il a été accepté ?

  - Pas tout de suite. Dans un groupe les nouveaux venus sont toujours regardés avec curiosité, parfois repoussés. Heureusement Croc-Blanc était protégé par son nouveau maître qui voulait en faire un bon coureur. Il était cantonné avec les jeunes chiens de son âge. Voyant qu’il était différent, certains l’attaquèrent mais ils reçurent de sa part une belle correction de morsures. Un jour, pour se venger, plusieurs jeunes molosses le cernèrent. Habile comme un loup, il s’enfuit  devant eux et, quand ils furent séparés, les battit un par un.

  -  Comme dans la légende de Rome ? Lolo avait retenu l’histoire des Horaces. 

  -  Exactement. Comme dans la légende. Les tribus indiennes vivaient dans un univers sauvage où il fallait parfois s’affronter pour survivre. Croc-Blanc devint le chef craint et respecté de la meute de jeunes chiens du campement, puis, devenu adulte, le coureur de tête du traineau le plus rapide de la tribu.

  -  Si j’ai bien compris il avait mérité sa place. Heureusement le monde n’est plus aussi sauvage. C’est la fin de l’histoire ?

  -  Oh non !  Il connut bien d’autres aventures. Mais tu as raison, le monde a bien changé, parfois dans le bon sens. A sa manière la vie de Croc Blanc en témoigne. Je vous raconte la suite ?

  -  Oui ! Oui ! Mais comment les Indiens l’appelaient-ils? Ils avaient deviné son nom ? Tu crois que c’est possible ?

  -  Je ne sais pas. En tout cas c’est comme ça que Jack London raconte ses exploits. En ce temps là, dans l’univers lointain et froid du Klondike, les hommes et les bêtes étaient confrontés ensemble à une nature hostile. Leur bataille pour survivre les rapprochait sans doute assez pour qu’ils se comprennent. C’est sans doute ce que London a voulu dire à ses lecteurs en  gardant son nom à Croc-Blanc dans toutes les circonstances. Les animaux sont plus proches des hommes qu’on ne le croit, ils méritent notre respect.

  -  A l’école c’est ce que nous dit la maîtresse, releva Charlotte.

Jacques sourit.

  -  Alors tout n’est pas perdu si notre histoire sert de modèle. Sachez que Croc Blanc devint célèbre dans le Grand Nord, à la fois comme chef de traîneau et comme animal imbattable. Ce fut la cause de sa perte.

       A cette époque  les distractions étaient rares. Pour s’occuper et gagner de l’argent certains hommes, les plus mauvais, organisaient des combats entre animaux féroces. L’un d’entre eux, j’ai oublié son nom, comprit qu’il pouvait tirer profit de la réputation de Croc-Blanc. Il entreprit de l’acheter à Castor Gris. C’était facile. Colons et chercheurs d’or avaient apporté avec eux des maladies inconnues. Des épidémies tuaient une partie des tribus, pire que la guerre. Dans les campements affaiblis l’alcool circulait, pervertissait les mœurs et les activités traditionnelles. Une partie des hommes étaient devenus dépendants aux produits importés par les blancs. L’acheteur de Croc-Blanc proposa donc une petite somme, équivalente au gain d’une saison de chasse, à laquelle il ajouta une bonbonne d’eau de vie. Cela suffit à Castor Gris pour qu’il abandonne son meilleur chien. Il le remit à son corrupteur attaché au bout d’une corde.

  -  C’est pas très sympa ! En vrai il ne l’aimait pas, réagit Lolo.   

  - Va savoir, difficile de juger. La vie est dure dans le Grand Nord, l’homme faible et corruptible. Un autre monde naissait dont le nouveau propriétaire était un des visages, sans doute le plus déplaisant. Les Indiens étaient des victimes d’une invasion, les valeurs de leur ancien mode de vie méprisées par les colons. Je crois que le maître de Croc-Blanc assurait à bon compte la nourriture des siens pour le prochain hiver, tout en étant chagriné de le vendre.

  -  En somme on n’a pas toujours le choix, releva Charlotte.

  - Juste ! On s’adapte sans cesse. Plus le monde est dur, plus il demande d’efforts. Pour Croc-Blanc commença alors une période sombre. Pervers, son nouveau patron le battit. Il réussit à le rendre furieux, puis aussi mauvais que lui en le punissant chaque jour à coups de gourdin, alors qu’il était attaché, impuissant, au bout d’une chaîne. Enfin, quand l’animal ne connut plus que la haine, il le lâcha dans l’arène.

  - Trop dur, estima Charlotte. Pourquoi Jack London raconte t-il cette histoire ?

  -  Je ne sais pas vraiment. Peut-être pour décrire la noirceur de certains usages des humains. Il faisait le portrait des organisateurs de combats attirés par l’appât du gain, décrivant aussi le visage sombre de la passion violente des spectateurs pour le sang qui coulait dans les rencontres. Celles-ci se terminaient le plus souvent par la mort du vaincu.

  -  Et Croc-Blanc dans tout ça ? Il ne mourut pas ?

  - Il survécut. C’était un animal exceptionnel qui battit tous ses adversaires. L’homme qui le faisait combattre gagna beaucoup d’argent. Avide, il organisa des spectacles qui attiraient de plus en plus de monde. Croc Blanc dut lutter contre toutes sortes de fauves. Certains étaient plus forts que lui et armés de griffes. Malgré tout, sa rapidité le sauva, il sortait toujours vainqueur de l’arène jusqu’au jour où,…

  -  Jusqu’au jour où ?

            Jacques sourit aux fillettes captivées. Il se sentit soudain plein de tendresse envers leur jeunesse. Leur curiosité était une sorte de baume contre l’amertume des souvenirs inutiles qu’il ressassait parfois.

  -  Vous voulez entendre la suite ? 

  -  Oui ! Oui ! Bien entendu, Lolo prenait les choses en  main.

  - Quand on a commencé une belle histoire on doit aller jusqu’au bout ! Jack London ne s’est pas arrêté avant la fin, lui.

  -  D’accord, mais on avance. Je vous raconte la suite en marchant.

Tous trois reprirent le chemin droit devant eux.

           Les chercheurs d’or venaient au Klondike de tous les coins du monde, parfois accompagnés de toutes sortes de bagages ou de compagnons étranges. L’un d’eux débarqua un jour du bateau avec une sorte de dogue massif, court sur pattes, une mâchoire puissante sous un nez aplati, un corps plein de muscles et d’os protégé par une fourrure épaisse. Dans  cette partie du monde on n’avait jamais vu ça. C’était un chien redoutable, presque invincible, que son propriétaire entendait bien utiliser pour payer son voyage.

  -  Fort comme le Cerbère des enfers ?

  -  Pas vraiment, mais assez bizarre au pays des loups pour attirer la curiosité des spectateurs. A grand renfort de réclame, il proposa donc une rencontre qui devait rapporter une somme importante. Certain de la victoire de son champion, le maître de Croc-Blanc accepta le défi.

             Ce fut un combat inégal, injuste et cruel. Le dogue, planté en plein milieu de l’arène subit d’abord les attaques rapides de son adversaire qui lui lacéra les oreilles et la peau sans qu’il ait le temps de réagir. Il restait là sur ses courtes pattes, hochant sa tête massive, sans sembler vraiment incommodé par le sang qui coulait de multiples entailles dans sa peau épaisse. Lassé, Croc Blanc cessa de l’attaquer, il se contentait de tourner autour de son ennemi en grondant, lorsque le dogue, profitant de sa distraction, le saisit brusquement à la gorge. 

  -  Ouh ! C’est mauvais ça, s’inquiéta Lorelei.

  -  Il pouvait s’échapper ? demanda Charlotte.

  -  Hélas non. La mâchoire du dogue était aussi puissante qu’un étau de fer. Une fois serrée impossible de l’ouvrir. Enfin il fallait compter avec la haine des spectateurs qui s’éveilla. Voyant Croc Blanc en difficulté pour la première fois la foule se mit à vociférer, à huer le champion, à réclamer la mort. La situation devint dramatique. Pendant que les hommes hurlaient, le dogue profitait de sa masse et du moindre mouvement pour avancer sa prise, il tentait d’atteindre la jugulaire de son adversaire. S’il y parvenait c’en était fini.

             Dans la foule il y avait un jeune spectateur  prénommé Scott.  Il n’était pas là pour chercher l’or, il voyageait pour son agrément, découvrir le monde. Son père, un magistrat aisé de Californie l’avait encouragé à faire connaissance avec d’autres peuples, d’autres lieux et usages, loin de sa maison. Il avait choisi de se rendre dans le Grand Nord où la civilisation s’installait à peine. A son retour il aurait bien le temps de choisir un métier, peut être de fonder une famille. Le hasard l’avait conduit au spectacle cruel qu’il avait devant lui. Outré, incapable de supporter la souffrance des bêtes, il sauta dans l’arène et tenta de libérer Croc-Blanc.

  Des cris de protestation s’élevèrent parmi les spectateurs. Scott était en danger. Courageux il sortit un revolver pour intimider les hommes furieux, puis s’en servit pour libérer le cou de Croc-Blanc de la mâchoire du dogue. Il y parvint, si bien qu’une partie de spectateurs, émus par ce combat injuste, se mirent de son côté et applaudirent sa fin.

   -  Bravo ! s’exclama Lorelei. J’espère qu’il a pu le soigner. 

  -  L’audace est parfois utile. En secourant Croc-Blanc, Scott faisait appel aux sentiments les plus nobles des spectateurs. Les meilleurs d’entre eux, plus humains, approuvèrent bruyamment la fin de la lutte. Il releva le chien blessé et se préparait à l’emporter quand le propriétaire intervint pour réclamer de l’argent.

  -  Ton chien ne vaut plus rien, dit Scott, il est à moitié mort.

  -  Cent dollars. C’est mon droit.

Sans hésiter, Scott compta cent dollars de son portefeuille, il les remit à l’homme puis ajouta :

  -  Tu as droit à une prime. Voilà !

Son poing jaillit jusqu’au visage du bourreau qu’il envoya à terre, nez écrasé. Des rires s’élevèrent depuis les tribunes ravies de ce nouveau spectacle tandis que Scott s’éloignait avec Croc-Blanc.

  - Je suppose qu’il l’a soigné et adopté, dit Charlotte. C’est la fin de l’aventure cette fois ? Je préfère quand l’histoire finit bien.

  -  Presque, je résume. Croc- Blanc fut emmené dans la maison du père de Scott où il vécut heureux de nombreuses années, au point d’oublier qu’il était à moitié un loup. Il était devenu aussi doux que n’importe quel autre animal. Il adorait ses nouveaux maîtres, les enfants de Scott, qui s’était marié, jouaient avec lui, ils pouvaient tirer sur sa queue ou monter sur son dos sans qu’il proteste. Enfin un jour…

  -  Un jour quoi ?

  -  Un jour un homme s’introduisit dans la maison. Il portait une arme et voulait se venger d’un séjour en prison auquel le père de Scott l’avait condamné. Croc-Blanc veillait. Bien qu’il commençât d’être âgé, il retrouva ses réflexes de combattant et attaqua l’homme à la gorge. Celui-ci mourut en tirant plusieurs balles sur Croc-Blanc qu’il blessa gravement. Il agonisait quand on le trouva. La  maison secourue, il fallut vite conduire son sauveur dans une clinique pour chiens où il resta longtemps, jusqu’à sa guérison.

  -  N’empêche, c’est juste qu’il ne soit pas mort! Proclama Charlotte.

  -  Tout à fait. Un jour enfin, couvert de bandages, il put retrouver la maison de Scott ou tous l’attendaient. La famille et les enfants lui firent fête quand il avança chancelant au milieu d’eux. Le bonheur revenait. Je me souviens encore de l’émotion heureuse contenue dans la dernière phrase de London.  Placidement, les yeux mi-clos, il s’endormit au soleil.

            Ils marchèrent un moment en silence. Sans qu’il l’avoue, Jacques avait adoré cette fin du roman. Comme une poésie, simple, harmonieuse, sa lumière avait assez imprimé sa jeune mémoire pour qu’il entreprenne, passionnément, de nombreuses relectures du récit de London. Il se savait toujours épris par les habitudes de rêverie sans fin de son enfance. Parfois, guidé par le charme de l’écriture, il revenait souvent aux mêmes livres. Cette manie ne l’avait quitté qu’à l’adolescence, et encore, ce côté fasciné, obsédant, pour ce qu’il aimait ne l’avait jamais complètement laissé. Adulte, il lui arrivait de s’endormir en tentant de ressaisir les sensations aigües éprouvées aux plus riches heures du jour, celles des heures innocentes consacrées à la lecture, au spectacle, les heures parfois tourmentées par les désirs, l’amour, enfin le souvenir des plaisirs accomplis.  

          Bien entendu il ne doutait pas que chacun, à sa manière, agit ainsi. Pour lui, il se demandait seulement si la part du rêve à laquelle il avait laissé tant de place dans son existence, n’avait pas été un frein pour l’action. Depuis l’enfance son identité s’était ainsi construite dans une sorte de réserve, un esprit chimérique, distrait, dissimulant volontiers l’attention aux autres derrière un sourire timide. Cette retenue l’avait sans doute desservi, cantonnant sa vie professionnelle, ou même l’isolant de la vie en société. Lucide, il se moqua de lui-même, sachant qu’au fond il s’était toujours accommodé de vivre ainsi. Un peu de distance avec le regard du monde ce n’est pas si grave, se disait-il, le rêve est un bon moyen de  se réconcilier avec la difficulté d’être.

  Maintenant qu’il abordait la dernière partie de son existence, il se souhaita, son dernier jour une fin sans regrets, comparable à celle de la belle histoire qu’il venait de raconter. Paisiblement, les yeux mi-clos, s’endormir au soleil.

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18 mai 2021

Les Seynières-2

                                                            Ch2. Le chemin des Suisses

    

           Derrière la ferme le chemin, presque une piste, serpentait doucement entre les arbres d’un petit bois, avant de déboucher au beau milieu de carrés de vignes. Devant Jacques, Charlotte prit la main de sa copine en avançant.

            Chez les Suisses, j’y suis déjà allée deux fois avec Lolo, se rappela t-elle. Une vieille dame habite là, elle est sortie pour nous parler. Elle nous a offert à boire, et des biscuits… Vraiment sympa les vieux ici. Comme Jacques qui nous emmène en balade jusqu’en haut de la vallée. Il a dit qu’en chemin on chercherait des fossiles, il connaît un coin. J’espère que je tiendrai le coup. Je ne suis pas aussi forte que Lolo, toujours la première de la classe pour courir et grimper, gagner dans les jeux d’adresse. Elle bat même les garçons. Personne ne se frotte à elle sauf le grand Kévin qui a déjà redoublé deux fois et nous dépasse d’une tête. Il a les pieds tellement grands que sa mère est obligée de lui acheter des chaussures neuves plusieurs fois par an. Il a l’air nul dans ses grandes godasses et en plus il est bête, mais bête…

           Moi, j’ai appris les tables par cœur en quelques semaines. Je peux vous les réciter dans tous les sens sans réfléchir. Il n’y a que huit fois sept où j’hésite un peu avant de répondre. A la rentrée quand la maîtresse nous a demandé de raconter nos souvenirs de vacances dans une rédaction, Kévin n’a trouvé que trois lignes à écrire, et encore il a fait plein de fautes. Heureusement, tous les garçons ne sont pas comme lui.

           Camille, c’est mon préféré. Après Lolo bien sûr. Il est assis juste devant moi. Dans la classe chaque élève a sa table. Quand il hésite sur une réponse en calcul il passe sa main sur sa joue, alors je sais que je dois l’aider, je me cache derrière son dos et je lui souffle le résultat. Pour l’ortho c’est plus difficile, pendant les dictées on n’a pas le temps. Sauf si la maîtresse tourne le dos, je lui montre mon cahier en vitesse. Après il me remercie d’un sourire en penchant la tête entre ses bras. Camille n’est pas comme moi, il a le teint mat et des yeux marron foncé qui brillent sous des sourcils de fille. Moi, je suis blonde avec des yeux presque transparents, très clairs. Il paraît que les contraires s’attirent. Quand Camille me regarde, je fonds. Un jour nous sommes partis les derniers de la classe, on s’est retrouvés seuls tous les deux dans le couloir à l’heure de la sortie. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai saisi le bras et je lui ai fait la bise pour dire au revoir. Surprise ! Sa joue est aussi douce que celle d’une fille. Depuis il me suit partout, si je participe à un jeu dans la cour il est toujours au rendez-vous avec mes meilleures copines.  

       Bon. Le talus le long de la vigne est plein de ronces. Lolo dit que c’est là qu’ils ont cueilli les mûres en juillet, pour faire la confiture qui est servie sur la table le matin. Fameuse la confiture.                                                                                          

                                                                  *      *     *

            Au pas de la promenade Jacques suit lentement les fillettes. Le chemin lui est tellement familier qu’il pourrait reproduire son tracé sans le voir. La veille, au cours d’une courte reconnaissance, il a déjà noté quelques changements. Là, une haie prolifique qui a trop poussé et gêne le passage, ailleurs un talus érodé s’est affaissé dans le champ en contrebas. Il retient chaque détail comme un propriétaire en son domaine, pourtant rien n’est à lui. Simplement les lieux lui sont chers. C’est peut-être lui qui appartient au paysage, il se sent à sa place au milieu des genêts.

            S’il regarde plus loin, au-delà des premières crêtes, il découvre le sommet de la Lance. A distance, les grandes falaises de calcaire dénudé feraient presque croire que la neige est déjà tombée dans la nuit pour décorer la montagne. Il pense au plateau du Vercors qui n’est pas loin, juste après le massif du Diois. Le décor est le même, un peu plus escarpé.  “Si tu prends la route par là c’est encore intact,” disait son copain François quand il le croisait au village, “pas de lotissements ni de camps de vacances.”

         Du coup, il y a quelques années, il a loué une maison en été près de la Chapelle en Vercors, la ville principale du plateau. Quand il est arrivé dans le bourg avec sa famille il se souvient de sensations connues, comme s’il rentrait chez lui dans la sous-préfecture du Lot où il est né. Les maisons semblables à celle de son enfance, sagement dispersées autour de quelques rues cernées de jardins et d’arbres. Les passants peu pressés, se saluaient entre connaissances de vieille date, échangeaient quelques mots agréables. Vers le centre, un peu plus actif, l’animation semblait toujours une aimable distraction consacrée à ses habitués. Pas de foule, pas de presse, de rares voyageurs zigzagants au marché, entre les cageots étalés à terre des producteurs de fruit. Les commerçants ambulants partageaient les trottoirs avec les chalands du cru.

         Comme dans sa ville natale, on eût dit que La Chapelle en Vercors était sortie de la guerre après un drame qui l’avait laissée telle qu’il la découvrait, figée pour longtemps, immuable. Comme chez lui on se sentait ici en territoire familier, ami. Il se demandait presque si c’était par respect pour les morts et les déportés que les habitants avaient conservé le visage et l’atmosphère de la ville intacts, comme le sceau de la guerre les avait marqués. Destins parallèles. 

           A Figeac les détachements de Das Reich avaient envahi la ville et raflé près de  huit cents personnes. Les soldats fouillaient les maisons en cherchant les hommes. Devant l’église des Carmes, juste à côté de sa maison, là où Jacques  retrouvait ses copains pour jouer aux billes, un beau jour un monument était apparu pour commémorer la déportation. Surpris, il en avait parlé à sa mère qui lui avait raconté l’intrusion humiliante des soldats dans sa cuisine, elle disait les boches. Son père, rapatrié sanitaire d’un camp de prisonniers, était passé à travers la rafle. Beaucoup plus tard, à l’âge de raison, il avait enfin  compris à quel point cet homme avait été mutilé dans son être par la captivité, au point d’en payer cher le prix. La mort l’avait saisi avant l’âge, par surprise, en traître.

           A La Chapelle, les parachutistes avaient fondu sur la ville en sautant d’un vol de planeurs au beau milieu de la nuit. C’était comme si c’était hier, il y avait encore un appareil à moitié cassé dans un champ tout proche des maisons, là où il était tombé.           Bien entendu dans les deux villes, quand les soldats avaient débarqué, les maquisards étaient déjà loin, mais il fallait se venger, les exactions commencèrent.

         Quelques jours après son arrivée le père Boyer, le propriétaire de la maison dans laquelle il séjournait, lui avait tout raconté d’une voix sépulcrale, hachée par la maladie car il venait d’être opéré d’un cancer de la gorge, ce qui rendait son récit à la fois lugubre et solennel. Les Allemands avaient débarqué à l’aube sur la petite route juste en dessous de la ferme. Ils avaient coincé son frère aîné qui venait de se réveiller et tentait de gagner les bois proches. Ils l’avaient fait allonger contre le talus et descendu à coups de fusil, sous les yeux de sa mère venue aux nouvelles. 

        Jacques se souvint. Quand il m’a raconté ça, le père Boyer avait des larmes dans les yeux. C’était un vieillard grand, distingué. On voyait bien que le drame l’avait marqué pour la vie. Son frère était désarmé. Paysan, il accueillait le maquis quand il passait, comme tout le monde c’est bien le moins. Il m’a montré l’endroit exact sur le talus où ils avaient ramassé la dépouille fraternelle, à trois pas de la maison. Des années après, tout à côté, ils avaient fait construire une annexe à la ferme pour héberger les familles de leurs enfants, puis des vacanciers quand elle était vide. Histoire d’oublier peut-être, ou de faire revivre ce coin de pré. C’est ce jour là, se dit Jacques que j’ai enfin compris pourquoi, quand j’étais jeune, ma mère disait “ les boches” en tournant le dos aux passagers si elle voyait passer une voiture venue d’Allemagne. Beaucoup de temps avait passé, mais jusqu’à la fin sa mère refusa de pardonner.            Quand les premiers touristes allemands commencèrent à oser sillonner en voiture les routes qu’ils avaient parfois parcourues en uniforme, la population ne les chassa pas, il suffisait de leur signifier qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Le silence de la mer, c’était la bonne attitude.Comme bien d’autres Français, sa mère affichait son mépris avec une distance hostile. Après trois invasions allemandes en moins d’un siècle, tous ceux qui avaient subi l’oppression des troupes ennemies avaient le sentiment d’être dans leur droit.

         C’est comme ça que nous avons grandi après la guerre, pensa Jacques. Les souvenirs de gens comme Boyer ou ma mère ont forgé nos caractères. Les enfants chantaient la charge des cuirassiers de Reichshoffen autour du feu dans les camps de vacances, éduqués libres dans un pays libéré, ils connaissaient tous les sentiers autour des villages. De temps en temps, au croisement d’une route, ils descendaient de vélo pour lire une plaque commémorant le nom de fusillés tombés là. On parlait peu de la guerre, ce n’était pas nécessaire, les expériences, les souffrances, la dignité de ceux qui l’avaient vécue inspiraient une sorte de respect à la jeunesse qui les croisait chaque jour.

          Durant son séjour à La Chapelle, il visita le mémorial de la bataille entre le maquis et les paras allemands édifié sur le plateau de Vassieux, juste au dessus de la maison après les falaises, à l’endroit où tombèrent une partie des résistants du Vercors qui n’avaient pas eu le temps de fuir.  Ce souvenir lui fit penser au discours fameux de Malraux aux Glières, flamboyant et morbide à la fois, diffusé à la radio à la même époque pour faire l’éloge de la Résistance. “Passant va dire à la France que ceux qui sont tombés ici le sont selon son cœur.” La guerre était finie mais il restait des cendres.

        Il sourit. Malraux, en spécialiste des commémorations, se chargeait volontiers de célébrer des rendez-vous funèbres avec l’histoire des grands évènements.  Déjà, en 1928, son récit éprouvant de la révolte des ouvriers de Canton le rendit populaire et lui valut le Goncourt. Au grand dam de rares critiques qui lui reprochèrent de mettre en scène les envoyés de Staline conduisant les ouvriers au massacre. Il constatait une fois de plus combien la vérité historique est difficile à établir. De tels débats avaient tant passionné sa jeunesse étudiante qu’il en était encore hanté. Les interlocuteurs se faisant rares ou, pire, ayant disparu, il entretenait avec lui-même un sorte de dialogue qu’il ne parvenait jamais à faire taire. “A ma mort, je pourrai cesser de courir après la vérité,” se dit-il, ironique.     

           Le Goncourt rappelait à Jacques un titre plus récent, L’Art français de la guerre. Il l’avait lu peu de temps auparavant. Un beau titre pour un long propos sur le sentiment collectif des Français à travers l’histoire récente de leurs conflits armés. Malraux aurait aimé. Pour lui, croyait-il, un peu naïf il aurait préféré qu’un Goncourt fût attribué à un livre s’appelant L’Art français de la paix, mais ce livre là n’avait pas encore été écrit.  Tout ce fatras de vieilles lunes dépassées m’agite encore, se dit-il. Le discours de Malraux était un bel hommage à l’esprit de résistance en même temps qu’une réflexion sur la mort. Dommage que dans d’autres occasions, il n’ait pas eu des accents aussi émouvants qu’aux Glières. Par exemple pour célébrer la fin des guerres coloniales. A croire que nous ne sommes éloquents que dans la victoire. En attendant l’histoire véritable de la décolonisation reste à poursuivre. Sur l’Algérie, son esprit agitait  convictions et souvenirs? impossibles à refouler.

      La Chronologie des évènements on la connaît, elle est à peu près écrite d’après les récits des témoins, elle signe à jamais l’empreinte vivante, douloureuse, des protagonistes. Mais sur la politique ses raisons et ses méthodes, l’Etat a longtemps refusé d’ouvrir les archives, de reconnaître les actes offensants la condition humaine, ce mot si cher à Malraux.  Qui se souvient vraiment des révoltes des bidasses du contingent qui tentaient d’arrêter les trains en tirant sur le signal d’alarme ? Qui recueillera la parole de ceux qui avaient assisté aux déplacements des villages, aux rafles, aux exécutions, parfois aux tortures ? Ou faut-il qu’ils se taisent à jamais puisque leur génération va disparaître ? Après soixante ans, plus personne ne parle aux rapatriés, toujours persuadés qu’ils ont été trahis par de Gaulle, rejetés par les Français de métropole. On ne cherche pas davantage à connaître l’effet produit sur la conscience de notre peuple de l’exil des harkis, parqués dans des camps isolés ou pire, abandonnés sur place à la vengeance de leurs ennemis. La vérité est difficile à exprimer, expliquer, il serait urgent de s’y mettre avant que tout soit oublié, enterré. 

      pour lui il se souvenait que c’était un des grands sujets abordés par un de ses professeurs d’histoire à la Sorbonne, monsieur Guénée, un médiéviste. « Mettez vous bien dans la tête qu’en compilant des sources vous approcherez la connaissance des faits, de plus en plus près, mais sans jamais sentir ni comprendre vraiment comment les hommes de l’époque que vous observez vivaient, chair et esprit. »  A ma connaissance un seul historien a tenté d’alerter l’opinion sur les conséquences d’un déni de l’affreuse réalité des drames coloniaux, de ses conséquences sur la conscience de ses acteurs. Toute une génération de témoins restait dans l’ombre. Jacques pensa que le bouquin de Stora, La mémoire et l’oubli, aurait peut être été une saine et vaine tentative de comprendre les raisons profondes, la psychanalyse collective d’une guerre sans issue. Le vécu du drame personnel de chaque appelé était impossible à transmettre, la vérité des blessures intimes inatteignable.

            Indescriptible horreur quand une mine explose au passage de la patrouille. La trouille des copains pétrifiés qui ont échappé aux éclats, voient sauter les corps démembrés de leurs compagnons hachés par la mitraille. Les visages des survivants blancs comme des linceuls, soudain dégoulinants de sueur, la peur qui transforme les corps en statue de sel, enfin, brusquement, la douleur d’assister à la mort d’un compagnon si jeune, atrocité dont la terreur vous imprègnera la conscience, à jamais.  Inexplicable hasard qui fait que le pas d’un soldat se pose au mauvais endroit, déclenche l’explosion qui du même coup sauve les autres, honteux et soulagés à la fois de passer à côté. Sentiments mêlés. Chance injuste, Guerre aveugle. Tourments.

        Pour lui, jeune ado au moment des faits, la guerre se résumait au coup de poing spirituel et moral qu’il recevait le dimanche, lorsque ses parents l’envoyaient acheter l’Express à la librairie Blatt, lorsqu’il découvrait les pages vierges du journal caviardées par la censure. Bien qu’il en fût encore troublé, il ne saurait jamais mesurer combien son émotion contenait de regrets d’ignorer la vérité des drames que les ministres prétendaient taire. Ils avaient donc si peur d’être jugés par l’histoire ?

       La raison du désir d’équité qui avait imprimé la conduite de toute sa vie venait-elle de cette sensation de frustration. Attentif à rester juste et digne au souvenir de ces événements il ressentait toujours une sorte de gêne à leur évocation, un sentiment de honte, tue, bue, enfouie, qu’il fallait laver à la place des responsables qui prétendaient ignorer qu’elle leur appartenait.*   

 

*Ces lignes ont été écrites avant qu’un chef de l’Etat ne se résigne, cinquante six ans après les faits, à énoncer la vérité et proposer d’ouvrir les archives des grands corps constitués, jusque là muettes.

 

                                                                   *     *     *                                                  

           Au plus haut de la courbe depuis le chemin, on commença de voir la maison des Suisses. Grany, la propriétaire des lieux, jardinait un parterre de fleurs devant son entrée. Les deux fillettes coururent au devant d’elle.

  -  Salut Grany. Qu’est-ce que tu fais ? Lolo était toujours à l’aise avec un adulte.

  -  Comme tu vois, je coupe les fleurs sèches des plants de lavande. Comme ça au printemps les massifs seront plus beaux. Je vous offre un sirop ?

  -  De la grenadine comme l’autre jour ! Charlotte se risquait à son tour.

  -  Attendez-moi là, je vais chercher les verres.

              Pendant qu’elle s’activait, Jacques arriva. La maison des Suisses était ainsi nommée parce qu’elle avait été acquise par une famille anglaise dont une partie habitait Genève. A l’origine c’était un modeste bâtiment agricole en pierre destiné à desservir les champs alentour. Grâce à la motorisation de l’agriculture il n’avait plus d’emploi, la famille anglo-suisse l’avait acheté un bon prix. Leur but était de se retrouver pendant les vacances, ce qu’ils firent. Chacun mit la main à la pâte pour transformer une simple grange en  coquette demeure provençale.

  Durant plusieurs étés les fratries se retrouvèrent sur place, firent connaissance avec le voisinage. Les Saux étant la demeure la plus proche on organisa de grandes fêtes en commun, auxquelles Jacques participa lorsqu’il était présent. « Des fêtes internationales » se dit-il en souriant.   Puis, de chaque côté le temps avait fait son œuvre. Les enfants avaient grandi, les parents parfois divorcé. Pour lui c’était le deuil de Céline, mais il savait aussi que la famille des Suisses n’avait pas été épargnée. Leur maison fut désertée, sauf pendant les mois d’été où Grany venait seule. Puis un jour la vieille dame s’était installée définitivement. Jacques se souvint d’avoir admiré son courage de résider à plein temps dans un endroit aussi isolé. Quand il fait mauvais, le climat de La Drôme peut être un des plus inhospitaliers de France. Il se souvint d’en avoir discuté avec elle.

  -  Ici la beauté des paysages en toute saison me suffit, avait-elle répliqué. Je n’attends rien de ceux qui ne viennent plus me voir.

               Elle sortit de sa  cuisine avec  un plateau et trois verres de sirop.

 -  C’est donc toi que j’ai croisé hier soir sur le chemin de Taulignan, Jacques. Il m’avait semblé te reconnaître.

-  Je me suis baladé loin des maisons, je n’ai pas fait le lien en te saluant. Tu n’as pas changé.

-  Si tu repasses par ici je t’invite à venir prendre un café. On pourra bavarder.

       Il pensa qu’il serait sans doute agréable de rester un moment chez Grany à parler du passé, tout en sachant qu’il ne viendrait sans doute pas. A quoi bon raviver les souvenirs ou égrener le compte des disparus ? Le silence de l’oubli. Vive le présent. Il ne le dit pas à Grany, mais à son avis la seule bonne question était de savoir jusqu’à quand les personnes de leur âge avaient un présent. Un présent qui leur appartienne bien entendu, pas celui de leurs proches. Rester autonome, à n’importe quel prix, vivre le bonheur de son âge comme un défi à l’hôpital, aux toubibs trop intentionnés, aux aidants familiaux investis d’une mission sacrificielle.  

       Pour l’heure, il avait choisi la promenade avec les deux petites filles. Quand elles eurent bu leur grenadine il poursuivit sa promenade, laissant son amie à la solitude qu’elle avait choisie.

  -  Où va-t-on ?  interrogea Charlotte. Le chemin formait une fourche. 

  -  Celui qui monte.

         Il fallait franchir un espace rocailleux qui menait au plateau le plus élevé dominant la vallée. Les promeneurs s’y engagèrent. Du côté opposé au leur, dans le vallon, coulait un autre ruisseau, une branche secondaire de la rivière envahie de buissons et de ronces peu fréquentée, dans laquelle il pêchait autrefois. La main de Charlotte se logea dans la sienne.

    -  Hier soir je n’ai pas pu m’endormir, je suis restée dans le noir les yeux grands ouverts, longtemps.

     -  Ah, bon. Qu’est-il arrivé ?

     -  Rien. Lolo s’est écroulée dans le lit et moi je  pensais à ma mère. Je dois lui manquer.

     -  C’est certain. Elle te manque aussi ?

     -  Oui. Je pensais aussi à Camille.

     -  Qui est Camille ?

  - Mon copain de l’école. Dans la classe il est assis juste devant moi, on joue souvent ensemble. Tu as déjà été amoureux ?

   Surpris,  Jacques eut un moment d’hésitation.

   -  Quelquefois…

   -  Ben, j’aimerais savoir comment c’est ? Tu peux raconter ?

         Flatté de la confiance de la fillette Jacques hésita un instant tout en sachant qu’il ne pouvait éluder un tel sujet.

    -  C’est comme dans les livres. Avant de te répondre j’aimerais savoir ce que tu lis ?

   -  Souvent des bandes dessinées ou des mangas japonais. On m’autorise à acheter ceux qui sont pour mon âge. Mais dans ces histoires, les filles ne s’occupent pas des garçons, ou alors seulement pour les enrôler dans des aventures dans des pays étranges ou des batailles contre les méchants.

   -  Si je comprends bien il n’y a  plus de prince charmant. Pas même de reine ou de vieille sorcière. As-tu une tablette de lecture ou un ordinateur ? 

  -  Oui. Mais j’ai le droit de jouer pendant une heure seulement chaque jour, après avoir fait mes devoirs. Alors, les amoureux ?

  - Alors, tout commence comme dans tes mangas. Les garçons et les filles jouent ensemble, ils se découvrent, apprennent à se connaître. Peu à peu, pas toujours, certains s’aperçoivent qu’ils ont envie de se rencontrer plus souvent, ils sont heureux de se revoir. Etre amoureux c’est un peu ce qui se passe après, quand l’aventure du manga est terminée. Tu connais l’histoire de Peter Pan ?

 -  Il y a un livre à la bibliothèque de l’école. Je ne l’ai pas lu.

 - Tu devrais. Il y a une petite fille qui s’appelle Wendy qui est amoureuse de Peter. Peter veut rester un enfant qui ne pense qu’à s’amuser ou vivre des aventures. Ce n’est que lorsque il acceptera de grandir qu’il pourra aimer Wendy.

 -  En somme il faut attendre de grandir ?

 -  Je le crains. En attendant tu vois Camille tous les jours. Il est heureux de te voir, tu es heureuse de le voir.

            Lolo écoutait. Un petit pli au coin de sa lèvre montrait que la conversation l’obligeait à réfléchir, sans dire un mot.  

  « Moi, je l’ai lu le livre de Peter Pan. C’est super ! Plein d’aventures. Il est sympa Jacques, mais il oublie de dire à Charlotte que la fée Clochette est jalouse de Wendy, au point de conduire toute la bande dans un traquenard chez des indiens sauvages. Si c’est comme ça l’amour, vaut mieux s’en passer. Heureusement il y a Peter, il résiste à toutes ces idées sentimentales qui occupent tant les adultes. Il ne s’en laisse pas compter et sauve tout le monde. Un vrai héros d’aventures. Il aime Wendy mais oublie sa promesse de revenir la voir chaque année. Pas si simple. L’amour est drôlement cruel ».  Enfin elle lança.

  -  J’adore Peter Pan. J’aimerais qu’il soit toujours le même.

          Charlotte et Joseph la regardèrent, étonnés de l'entendre sur ce sujet.

 -  Ben oui ! Qu’il ne grandisse jamais. Comme ça on pourrait peut-être écrire un nouvel épisode de ses aventures dans un autre pays imaginaire.

 -  Quel genre de pays ? demanda Jacques.

 - Un pays dans lequel Peter rencontrerait un autre capitaine Crochet encore plus méchant, surtout encore plus bête. Il pourrait ressembler à un de ces personnages qu’on voit à la télé, toujours dans des uniformes bien ajustés, couverts de médailles rutilantes dont ils ont l’air fiers. Peter le mettrait en pièces. A la fin le pays des rêves redeviendrait le paradis des enfants.

 -  Le paradis ? Rien que ça ?    

 -  Oui. Un pays merveilleux dans lequel tous les enfants qui refusent de grandir pourraient entrer et sortir, comme ils veulent.

  Jacques fut époustouflé par les commentaires de la fillette. Il se demanda si un adulte l’avait aidée à enrichir sa lecture de Peter.

 -  C’est très bien ! Mais les parents dans tout ça. Ils seraient très malheureux de ne plus voir leurs enfants, comme dans l’histoire. Au pays imaginaire Peter est seul, sa famille c’est la fée Clochette. Pour rompre sa solitude il se rapproche de Wendy et de ses frères qui ont une vraie famille. Comme tout le monde il a besoin de compagnie.

Charlotte eut le mot de la fin.

  -  Si les héros sont comme tout le monde, ce ne sont plus des héros. La vraie vie, c’est pas mal non plus. Il faudrait le dire à Peter.

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11 mai 2021

Les Seynières-1

                                                                    

              A Charlotte et à Lorelei, dont la compagnie radieuse un jour de promenade a inspiré ce "Roman d'un jour".

 (Au lecteur. Les chapitres suivants seront publiés tous les dix jours jusqu'à la conclusion.)

 

           

                                                                       Ch 1. Le tilleul.

           Salut. Je m’appelle Lorelei. Bon, ne riez pas ! Je sais que c’est un prénom ridicule. Personne ne s’appelle comme ça. C’est une lubie de ma mère. Allez savoir pourquoi ? Peut-être parce que ma famille habite tout près de l’Allemagne, vers chez nous le Rhin n’est jamais loin, ici tout le monde connaît la légende. Il n’empêche que je lui en veux un peu, ce n’est pas elle qui doit supporter les sourires en coin quand je dis mon prénom à l’école. Heureusement les copines m’appellent Lolo, ma mère aussi d’ailleurs, sauf qu’elle ne reconnaîtra jamais qu’elle a fait une erreur, une injustice.

           C’est vrai quoi ! Si je m’appelais Juliette ou Noémie comme tout le monde, ce serait plus facile. Imaginez, quand j’aurai quinze ans, les garçons vont croire que je porte un prénom fait exprès pour séduire. Prédestiné, quoi ! S’il s’en trouve un pour penser que je serais capable un jour de me percher sur un rocher au bord du Rhin pour attirer les pagayeurs du dimanche, il peut toujours se brosser. Enfin, je me méfie, parce qu’à l’école, dans la bibliothèque de la classe, il y a un petit livre inspiré du personnage de la Lorelei. Bien entendu, sauf les idiots tout le monde le lit. Après, quand ils ont fini ils me regardent bizarre. Il ne manquerait plus que je lui ressemble à la sirène, à faire onduler ma chevelure au vent, histoire d’attirer les regards des mariniers venus du fleuve. Complètement stupide.

           J’ai le temps d’y penser du haut de mes neuf ans. Toute la famille est dans la Drôme, dans la maison où ma mère retrouve ses cousins tous les étés. La maison est grande. Heureusement parce qu’on est toujours nombreux à se retrouver là pour les vacances scolaires.

          Pensez ! Quinze cousins-cousines avec leurs conjoints et une papardelle d’enfants de tous les âges.  Heureusement par moments il y a des absents. Papa est là aussi. Il n’a pas vraiment le choix s’il veut voir ma mère. Dès que la classe est finie, elle fait nos valises et fonce à Taulignan.  Le plus souvent c’est elle qui ouvre portes et fenêtres avant l’arrivée d’autres cousins. Elle fait partie du paysage, un peu comme si elle n’avait jamais quitté les lieux depuis son enfance. J’ai entendu une de mes tantes dire qu’elle avait habité là seule, pendant plus d’un an quand elle était célibataire. C’est courageux parce qu’on est en pleine campagne, le climat de la Drôme en hiver pas commode, glacé par les montagnes proches. Quand on vient à Noël il fait tellement froid que mes grands frères ne veulent plus participer. Il n’y a que  Mathis, le dernier, qui est obligé de suivre avec moi. Parce que j’ai quatre frères. Trois, Olivier, François et René, sont plus âgés et profitent ailleurs de leurs vacances avec des copains. Mathis et moi on suit maman, obligés et contents.

       Bon. Là c’est la Toussaint, dans la maison il ne fait presque pas froid, supportable. Je me suis levée la première. Les autres continuent à dormir tard  le matin comme d’habitude. Maman elle, émerge rarement avant onze heures. Quand on était plus petits elle se levait pour préparer le p’tit dèj puis se recouchait, parfois jusqu’au repas de midi. Ici c’est le premier cousin levé qui fait la vaisselle et prépare le repas. Le matin c’est rarement ma mère. Pour moi c’est super une maman comme ça, je fais ce que je veux.

        Aujourd’hui il fait beau. Je suis devant la maison et j’ai décidé d’escalader le tilleul en attendant que Charlotte se réveille. Charlotte c’est ma meilleure copine de classe. Maman l’a embarquée avec nous pour les vacances, une vraie marmotte. Pendant qu’elle dort je me suspends dans les branches, je monte. J’adore monter.

            C’est facile, l’arbre a perdu ses feuilles. Il y a un nœud à la hauteur de ma taille pour retenir le pied, juste sous la fourche sur laquelle je me hisse. En équilibre sur la grosse branche penchée je marche comme un funambule jusqu’à l’étage suivant, j’arrive à la deuxième fourche mais les branches sont moins épaisses, celle à laquelle je me tiens ploie un peu. Je commence à être haut, presque à la hauteur du toit de la ferme. Je n’ai pas peur. Je chantonne.

          Tiens ! Il y  a quelqu’un devant la porte. Ce n’est pas un de mes cousins. C’est le papa de Cécile qui est arrivé hier soir. Il a dormi dans la chambre de la pompe. Il a les cheveux gris. C’est un vieux monsieur. Je ne l’ai vu qu’une fois, il y a longtemps. Il a l’air content d’être là, il sourit. Maman dit que c’était un habitué des Saux. Oui ! Les Saux c’est le nom du coin, ici. A cause des deux saules immenses qui poussaient autrefois près de la rivière. Maman se souvient qu’on les a coupés l’année de ma naissance. On voit encore des rejets qui poussent sur les vieux troncs près du petit pont.

          La pompe, c’est le nom de la pièce d’où il fallait tirer l’eau du puits autrefois, quand il n’y avait pas l’eau courante. Les parents de corvée actionnaient le mécanisme de la machine pour faire monter l’eau dans un bassin, à la force des bras, pendant des heures. Le vieux monsieur venait déjà avec ma grand-tante, celle qui est morte. D’après maman ils dormaient toujours là. Elle l’appelle Jacques, moi j’ai envie de l’appeler La Pompe. Justement La Pompe me parle.

    -  Je t’ai vue monter, tu es solide  Tu n’as pas peur de tomber ? C’est un peu haut.

     -  Non. J’ai l’habitude. J’attends Charlotte.

     -  Tu fais du sport à l’école ?

     -  Assez. Maman me conduit au judo et à l’escrime deux fois par semaine. Parfois un peu de cheval le dimanche, enfin un petit cheval.

Exprès , sans regarder La Pompe, je monte encore une branche et je m’assieds dessus.

  -  Tu vois. Je n’ai pas besoin de me tenir.

Il sourit.

  -   Bravo ! Je vois que tu es une grande fille. L’école, c’est comment ?

  -  Je m’en sors.

  Le vieux monsieur rentre dans la maison. J’en profite pour continuer mes exercices. Charlotte arrive enfin et commence à essayer de grimper.  

 

           Derrière la fenêtre en face Jacques observe les deux gamines dans le tilleul. Cet arbre a toujours existé là depuis qu’il vient dans cette ferme, il est encore vigoureux malgré un peu de bois mort qui tombe tous les ans. Comme moi, pense t-il, il attrape peut être des maladies de vieux.         L’an dernier la végétation a été envahie par la pyrale du buis. C’était impressionnant cette nuée d’insectes qui dévorait son feuillage nuit et jour, mais il s’en est débarrassé. Le jardinier dit que c’est grâce à une fauvette qui trouve les chenilles de la pyrale à son goût.

   Il savoure le matin aux Saux. Il trouve que l’air de la campagne a une texture particulière qu’il a toujours aimée, vivifiant, tonique comme s’il avait du goût. Quand il fait beau le ciel de la Haute Provence est d’une pureté rare, paradisiaque. Ce n’est pas pour rien que les papes avaient choisi Valréas, la ville toute proche, pour résidence d’été, ils savaient vivre. Les hommes de Dieu s’inspirent parfois de la sagesse des éléments et savent apprécier la pureté des climats. Quand le mistral ne souffle pas on est au paradis. Quand, par hasard, la bise tourmente le ciel, les habitants ont coutume de se protéger de l’enfer derrière les remparts des tours de ville. En Provence le dessin de la campagne a été forgé au  temps des Romains. Les structures des champs et des haies sont pareilles depuis tout ce temps. Il n’y a que les cultures qui ont changé D’ailleurs le nom de Taulignanus vient de là, du propriétaire d’une villa gallo-romaine.               Grignan est à côté. Jacques a toujours aimé se lever ici le matin de bonne heure. En respirant un air aussi léger, odorant et doux, on ne peut pas se sentir mal, la morosité reste à la porte.

  Une bonne partie de la famille est là, dans la vieille villa provençale acquise par ses beaux parents après la guerre. Sous les toits de tuile ronde, les lieux ont peu changé, les usages non plus. Comme au temps de sa jeunesse aucun adulte n’est levé de bonne heure. La génération de Lorelei va changer tout ça. Il sourit à l’idée de se retrouver seul avec des enfants  à apprécier le lever du soleil.

  Tous les conjoints de son âge ont disparu. Les sœurs de son ex femme ont émigré au village, leurs enfants, de nombreux cousins, respectent les traditions en dormant. Sa fille la première. Il n’y a que les deux fillettes qui s’agitent dehors sur leur arbre. Il se demande comment elles s’entendent si bien tant il les trouve différentes. Charlotte, moins agile, ne parvient pas à se hisser sur la première fourche, Lorelei est obligée de l’aider.

  Les deux enfants sont élancées, de taille comparable, mais Lolo explose de force et de vivacité. On devine dans son allure le corps en devenir d’une future athlète. Sa copine est toute fluette, blonde, éthérée, on dirait une jeune fée égarée dans une épreuve d’escalade, trop difficile, trop abrupte pour elle. Lorelei l’encourage.

  Les images d’autrefois remontent à la mémoire de Jacques. Tant d’enfants ont fréquenté ces lieux. Les siens sont maintenant les parents de ceux qui passent aujourd’hui. On les laissait aller et venir tout le jour dans une liberté complète. Malgré la présence de quelques vipères près du pont il n’y a jamais eu d’accident, que des éraflures dans des chutes sur les cailloux du chemin. On voyait alors rentrer en braillant l’aventurier qui s’était éloigné, penaud, le visage taché de morve qui lui coulait jusqu’au menton, pendant qu’il trébuchait sur les pierres. Les grands-parents s’empressaient de protester contre le manque de vigilance. Leurs doléances, tout le monde s’en fichait. Les adultes présents consolaient les pleurs, les enfants repartaient aussitôt jouer sur le sentier ou dans le pré.

  Aujourd’hui les grands-parents ont disparu. Il n’y a plus personne pour prodiguer des conseils inutiles. Les sœurs de la femme de Jacques ont créé une association de gestion de la ferme et des terrains. Le lieu est ouvert à toute la famille. Plus personne parmi les passants ne prétend incarner l’autorité à lui seul. On délibère, on vote même.  Pour une fois la démocratie est efficace.

  -  Pas moi quand même, marmonne t-il, je ne vote pas. Je n’ai gardé que le droit de séjourner pour voir mes enfants. Un souvenir du passé.

  Sa femme a disparu  au terme d’une maladie qui lui a bouffé une partie de sa jeunesse et puis la vie. Ici, il ressent pourtant toujours comme l’ombre de sa présence. Un peu comme si une personne ne pouvait pas tout à fait disparaître des lieux qu’elle a aimés et fréquentés très longtemps.

  Voilà pourquoi se dit-il,  je viens toujours respirer la beauté intacte de ce coin de Provence, enchanté de lumières douces, d’odeurs, de souvenirs aussi. Je m’en repais, je m’en gave comme une pommade de l’âme, une manière de me rassurer. Ici, croit-il, rien de mal ne pourrait plus arriver, impossible de désespérer. Ici, on laisse ses ennuis au bord de la route, à l’entrée du chemin. C’est comme une île, une bulle de famille en campagne.

  Pour le comprendre il suffit de regarder les deux fillettes qui grimpent dans le tilleul sous le soleil. Une image enchantée, accessible aux seuls initiés qui se retirent des villes saturées, un message aux touristes pressés qui passent sans voir, indifférents à la beauté de ces lieux. Une phrase de chanson qu’il fredonnait autrefois lui revient… Si voi non comprendente, almeno non ridete. “Si vous ne comprenez pas, au moins ne riez pas.” Passez sans voir les voyageurs… 

  Pourquoi ? La dérision. Une sale habitude qui lui a joué des tours. Au lieu de radoter il ferait mieux de s’inquiéter. Son cœur est faible, souvent douloureux. Avant son départ le cardiologue lui  a conseillé de se faire poser un stimulateur. Il a refusé. Cette prothèse ne ferait qu’ajouter à plusieurs opérations qui ont tenté de remédier à sa santé chancelante, en vain. Il n’a pas envie de vieillir en mauvais état avec un cœur tout neuf qui refuse de s’arrêter, souffrir sans fin.

  En attendant que la maison s’éveille Jacques boit doucement son café dans la pièce principale, une immense cuisine dont presque tout l’espace est occupé par une table de ferme, assez grande pour servir le repas à de nombreux adultes avec une nichée d’enfants.

  Un premier cousin s’est levé et ranime le feu qui va brûler tout le jour, au centre de la maison, dans la grande cheminée de la pièce attenante. A travers la fenêtre il voit les deux gamines descendre de leur arbre.

Tout en poursuivant le conciliabule mystérieux qu’elles n’abandonnent jamais, elles entrent se réchauffer et vérifier quel est l’audacieux cousin déjà si actif de bon matin.

Les voici en chœur dans la cuisine, devant lui.

  -  Dis Jacques, on a quelque chose à te demander ? Elles baissent les yeux,  incertaines, hésitant entre audace et timidité.

  -   Bien sûr.

  -  Tu veux bien nous accompagner jusqu’au  pont ?

  -  Si vous voulez, mais pourquoi avec moi ?

Lolo prend l’initiative.

  -  C’est Charlotte. Hier elle a oublié son ruban au bord de l’eau. Elle le voudrait.

  -  Vous ne voulez pas y aller seules ?

  -  On a peur. On a vu un gros chien qui passait près du ruisseau. Il a fait pipi.

  -   D’accord. Allons-y.

  Jacques sort de la maison en tenant ses deux compagnes par la main, une de chaque côté. Le petit groupe marche solennellement jusqu’à la rivière en guettant le chien.  Il a disparu. Charlotte retrouve son ruban.

  -  Si vous voulez allons jusqu’au plateau voir si le chien rôde par là.

Les fillettes sont ravies. Il reprend la main de chacune d’entre elles. Ensemble ils franchissent la pente de quelques mètres qui les sépare du plateau. De là ils peuvent apercevoir plusieurs fermes dispersées dans la campagne autour des Saux.

A chacun de ses pas à l’unisson des petites filles, Jacques a senti la confiance qui s’établissait entre eux, naturelle, spontanée. Il a l’habitude. Dans cette maison les adultes s’occupent de tous les enfants sans distinction, au gré de chacun. Il arrive à chaque couple de conduire des expéditions collectives aux courses ou à la piscine. Il n’y a pas si longtemps Jacques a accompagné dans le bois de Grignan une grande promenade digne d’une colonie de vacances. Une idée agréable lui vient pour occuper tout le monde.

-  En fin de matinée je vais aller marcher jusqu’aux Seynières. Si vous voulez je vous emmène.

-   C’est loin ? s’inquiète Charlotte.

-  Tout au bout du chemin qui passe devant la maison. Il faut passer la grange des Suisses et continuer jusqu’à la barre rocheuse, puis à travers champs. De là on voit les fermes du haut, adossées aux premières collines. A peine une heure en marchant doucement.

-   Comment on revient ?

-  Il y a un petit sentier qui suit la rivière depuis la source. Avec du temps on pourrait aussi rejoindre le village et rentrer par l’ancienne route mais c’est beaucoup plus long.

Son projet intéresse Lolo.

  -  Seules on n’a pas le droit d’aller plus loin que la maison des Suisses. Moi je veux bien monter aux Seynières.

Charlotte acquiesce. Comme toujours elle approuve  sa copine sans hésiter.

-  D’accord. Dès que la maman de Lolo est réveillée je lui demande la permission. En attendant préparez vous, prenez un pull. Je m’occupe de la bouteille d’eau.

                                                                        *         *         *

           Jacques se retrouve seul au pied du tilleul. Il s’assied sur le banc de pierre juste à côté d’une immense table de granit qu’il a toujours connue à cet  endroit. C’est le père de sa femme qui l’avait faite installer sur des piliers, grâce au tracteur des paysans voisins. Pendant très longtemps il y a même eu deux de ces tables monumentales puis, un hiver, l’une d’entre elles a disparu.  C’est fréquent aujourd’hui. Les gens qui achètent les vieilles fermes provençales pour les retaper veulent de l’authentique. Ils se servent chez les voisins. Il suffit de rappliquer avec une benne à la tombée de la nuit. Jacques a quand même un petit pincement au cœur en pensant que les dalles avant de devenir tables avaient dû être taillées sur place des siècles auparavant, depuis la construction de la ferme. Pendant tout ce temps personne ne se servait chez les voisins. Il se demande comment les mœurs ont pu se dégrader à ce point. Le respect de l’espace des autres n’a plus cours, c’est chacun pour soi. Il se demande s’il doit se sentir  concerné, responsable. Pendant cinquante ans il a vécu dans ce pays, partagé des idées, exercé des droits, voté, pour ce piètre résultat. Toute sa génération est en cause. Auraient-ils pu mieux faire ? Agir ? Il ne connaît pas la réponse.

 

           Il se souvient de sa première visite dans ce coin de Provence. Les deux tables de pierre étaient là, près du tilleul dont le tronc était moins épais. Il venait voir Céline. Son amie, une des filles de la maisonnée, l’avait invité à la rejoindre quelques jours pendant l’été. Il arrivait d’Avignon, il venait d’effectuer un stage de théâtre. Avec une petite troupe d’amateurs il travaillait le mime et la diction. Le festival n’était pas encore la grosse machine à spectacle qu’il allait devenir. Ils avaient assisté à la reprise de l’Avare avec Jean Vilar dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Nul ne se doutait que ce serait pour la dernière fois qu’on y verrait Vilar.

Dans le Verger d’Urbain V, Georges Wilson et Maria Casarès lisaient des extraits des pièces de Brecht ou de Beckett devant un parterre de spectateurs aussi clairsemés que passionnés, considérés presque comme des amis. Une ambiance fraternelle  qui disparut avec le décès du maître spirituel du festival

  Jacques ne l’apprit que des années plus tard, l’idée de fonder le festival à l’intérieur de ces remparts avait été suggérée au comédien par son ami René Char. Un peu comme une idée poétique ?

  Il souriait en imaginant la rencontre, trois ans après la guerre, du poète-colosse de la Sorgue, capitaine Alexandre dans la Résistance, face au mince théâtreux parisien élève de Dullin, nourri du public populaire des banlieues, organisateur de génie, régisseur hors normes.

  Une sorte de rencontre impossible, un assemblage grand-petit à la Laurel et Hardy, dont l’initiative conduirait à la création du plus grand festival d’art vivant au monde. Dans des genres différents les deux hommes travaillaient avec des idées communes, l’ambition de permettre l’accès de tous à la culture. Tous deux se tenaient à distance des  hommes politiques qui les sollicitaient, tous deux étaient des résistants.

  Roulant vers le Nord dans sa Deux Chevaux, Jacques avait dépassé l’arc de triomphe d’Orange et bifurqué tout de suite dans la plaine en direction de Valréas. Sans transition il fut en Haute Provence. Derrière lui le spectre du soleil couchant ravivait  l’éclat violet des lavandes, l’ocre des blés, tout en allongeant vers les Alpes l’ombre bleutée des arbres et des reliefs rocheux. Emu, il se rappela avoir stoppé son véhicule pour admirer le spectacle délicieux qu’il découvrait pour la première fois. Il pensa encore à René Char , “ la lumière de la terre me frôlait.” 

           Il avait fait connaissance de Céline quelques mois auparavant dans un bar de lycéens à Sèvres, Le Coq Hardi, un nom d’aventure. Elle préparait le bac entre deux parties de billard électrique. Ce jour là il venait au devant d’elle en découvrant le Comtat. Mais c’est une autre histoire pensa t-il.

               Il était temps d’aller voir la mère des fillettes. La permission obtenue, ils partirent de concert vers le haut de la vallée.

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20 mars 2021

Chatte

                                                                     Chatte

                          Je suis une chatte à la robe noire. Vous savez, un genre assez fréquent dans le midi, juste une touffe de poils blancs au dessus de la poitrine. Mon maître trouve ça élégant. Moi aussi. Bon! Aujourd'hui c'est le printemps. Fini de dormir dix huit heures d'affilée près de la cheminée. D'ailleurs il fait beau. Ma tenue d'hiver a disparu. Ma fourrure luit au soleil levant. Je suis en forme et j'en profite. Un coup d'oeil de côté, la voie est libre. Ma queue fouette l'air de satisfaction pendant que je franchis la cloture du voisin. Il a préparé son jardin. La terre fraîche retournée c'est idéal pour purger mes intestins. Quand il verra les crottes il va encore pester. Je m'en fous. Je choisis un coin bien sec et je me roule de plaisir au soleil. S'il sort, en deux bonds je saute par dessus la haie en me moquant de ses jérémiades. A son air je sais qu'il a compris que j'ai envahi son territoire.

                         En attendant je me cache près de la bordure. Immobile et invisible j'attends que les tourterelles viennent picorer dans l'herbe. Ventre à ras de terre il n'y a que le bout de ma queue qui frémit. C'est stupide les tourterelles. Elles arrivent par deux, se perchent sur le fil pour vérifier si la voie est libre. Trop bêtes elles ne me voient pas sous les branches. La plus avide descend la première. C'est le moment, un bond et je suis sur elle. Zut encore raté! Mes griffes ont glissé sur les plumes de la queue, le duvet arraché parsème le gazon. Quand il sortira le voisin outré viendra constater les dégâts et me chasser à coups de balai. 

                           Tant pis. J'ai de quoi m'occuper...Le chat roux de la maison du dessous  vient de sortir. Il prend l'air de rien et avance doucement pour tenter de venir gratter la terre chez moi, enfin là où j'ai mes habitudes. Ce qu'il peut être laid : une tête trop grosse au dessus d'un pelage ridicule. C'est à se demander à quoi pensent les hommes pour adopter des horreurs pareilles, je le hais! A peine a t-il posé la patte je me mets à feuler. Il s'obstine et fait semblant d'avancer. Non mais! Je saute et je mords. Griffes en avant je lui laboure l'épaule. Il repart chez lui en miaulant au massacre. Je n'ai pas peur des gros chats, je cours tous les jours et je suis la plus musclée.

                          Bon, pour la vie sociale c'est raté. La faute à mon maître. Quand j'ai eu mes premières chaleurs je n'ai même pas eu le temps d'aimer. Il m'a foutue dans un panier pour me conduire dans une boutique sur l'avenue. J'ai eu beau protester sur tous les tons, rien à faire. J'en avais mal à la gorge de râler. En plus là dedans ça puait le chien de toutes les races, dans tous les coins. Je me demande pourquoi les hommes adorent ces bêtes soumises et sans fierté. Nous les chattes on garde notre dignité. Vrai. Quand je me suis réveillée le ventre emmaillotté je me suis sentie vilaine. Impossible d'avoir des petits. J'ai mis du temps à retrouver la forme, depuis je me méfie de ces barbares même quand je ronronne pour avoir du frichti. Pour me venger je chasse tous les congénères de mon territoire et, de temps en temps, j'attrape une mésange pour montrer mon indépendance. Ils sont furieux.

                     C'est dur une vie de chatte. Par bonheur le balai du voisin c'est de la rigolade. Il est sympa, il fait exprès de me rater. J'ai compris son manège, je repars chez moi avec élégance, sans me presser. Normal, c'est là qu'il fait chaud et que j'ai à manger les meilleurs morceaux. Quand même j'aurais préféré être un chat de Colette. Vous savez dans la Maison de Claudine quand elle était jeune fille. En ce temps là dans les campagnes la nuit quand les maîtresses faisaient l'amour leurs chattes se perchaient sur une borne pour se choisir un prétendant. Elles avaient des petits. On les retrouvait le matin au soleil sur les rebords des fenêtres,clignant des yeux, faisant la chattemite. Un bonheur d'animal familier!

                                 

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20 février 2021

L'erreur

                                                       L'erreur. Comédie en quatre actes.                                                                                                                                                         (suite à lire en ebook)    

 Action. On peut la situer dans les années quatre vingt, Les promesses du siècle ont épuisé la planète qui en arbore les stigmates. On attend du neuf. Nous sommes sur  la Côte d’Azur. Un orage de type méditerranéen très impressionnant ponctue les échanges. Le rideau s’ouvre sur le salon moderne, confortable mais ordinaire, d’une villa urbaine. La table est dressée pour cinq personnes. La radio diffuse un air à la mode. De temps en temps le coup de tonnerre de l’orage qui s’annonce couvre le son.

 ACTE PREMIER     Scène 1

 Pierre, Françoise puis Cap. Le rideau se lève sur Pierre assis à table. Songeur, il déguste un apéritif. Entre Françoise qui découvre les lieux. Préoccupée, elle fait de loin un petit signe de reconnaissance à Pierre et continue son examen de la salle à manger. On entend le bruit lointain du tonnerre.

 Pierre (ironique.) Salut Françoise. Tu reconnais le terrain ? Toujours sur le qui-vive ?

 Françoise. Salut. Je m’attendais à te voir ici.

 Pierre. Aussi belle que chic. Tu n’as pas changé.

 Françoise. Toi non plus. Tu n’as pas pris une ride.

 Pierre. Alors, qu’en penses- tu ?

 Françoise.  De quoi? La maison ou l’invitation ?

 Pierre. De la maison. Pour l’invitation on verra plus tard.

 Françoise. Je vois qu’il y a cinq couverts, nous serons donc cinq à table.

 Pierre. Belle perspicacité.

 Françoise. Tu connais les autres ?

 Pierre. Non, notre hôte mis à part. Cap ne m’a rien dit. En plus du secret, il a le mauvais goût de mettre des serviettes rouges sur sa table. Il n’y a qu’en Asie que le rouge porte bonheur. Chez nous on pense plutôt à la corrida...je suis quand même content de te revoir après tant d’années. Surpris, mais content. La maison te plaît ?

 Françoise. Rien d’exceptionnel. Bien, mais classique, je me sens à l’aise dans son salon. Pas de meubles de prix ni de déco raffinée. Sa maison ressemble à Cap, le plaisir avec modération et toute sa vie consacrée au travail. C’est tout lui de cultiver la discrétion comme un art de vivre. Après dix ans de silence son invitation m’a semblée bizarre. J’ai d’abord refusé de venir... 

 Pierre... et comme moi, tu as finalement accepté quand il t’a promis une révélation sur les évènements qui ont précédé la mort de Jonas. Son ton mystérieux m’a intrigué. On peut s’attendre à voir arriver des têtes connues pour dîner.

 Françoise. Tu as toujours ton restaurant ? Comment t’es tu libéré ?

 Pierre. J’ai fermé une semaine pour travaux. J’avais besoin de repos. Josiane vient de me quitter pour aller vivre en Camargue avec un restaurateur plus huppé que moi. Elle c’est de changement qu’elle avait besoin : manade de taureaux, chevaux sauvages, petits-déjeuners au lever de soleil sur la lagune, soirées accompagnées de guitares au coin d’un feu de bois, tout ce qui convient aux touristes fortunés...comme elle a eu raison de jouer la fille de l’air.                                                                                                 Tu ne connais pas Josiane ? Nous vivions ensemble depuis trois ans, la pauvre petite s’ennuyait dans ma salle à manger peuplée de clients guindés. Je suis envahi de cadres tout droit venus de Valbonne, notre capitale numérique. Les directeurs de recherche disputent les tables aux suites colorées des nababs ancrés à Antibes. Tous font croisière dans mes salons.

 Françoise. Je comprends pourquoi je t’ai trouvé seul de si bonne heure à siroter ton whisky. Tu n’as pas l’air trop peiné. J’ai entendu dire que tu emploies beaucoup de femmes ? Tu te consoleras avec une chef de rang où ta future “maîtresse d’hôtel”.

 Pierre. Nous sommes en pourparlers.

On entend un coup de tonnerre qui les fait se tourner vers l’entrée ouverte.  

 Françoise. Mazette. C’est le déluge. La pluie recommençait quand j’ai traversé le jardin. Il paraît que la route de Saint Pancrace est fermée par des arbres abattus, il y aurait eu un éboulement à Gairaut...Donc ton restaurant attire du beau monde.

 Entre Cap. Il tient une bouteille de vin à demi ouverte à la main, le tire-bouchon dépasse du goulot. Il a une serviette pliée sur le bras et finit de triturer le bouchon en parlant.

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29 décembre 2020

Monaco

                                                                    Monaco

                  Un confetti. Des tours et encore des tours serrées sur un espace minuscule entre falaise et bord de mer. Des appartements luxueux vendus aux propriétaires fortunés du monde entier. La plupart sont vides. Normal. L'intérêt des clients huppés de la principauté se résume à l'obtention d'avantages fiscaux exorbitants ou "comment payer moins d'impôts quand on est assez riche pour n'en avoir aucun besoin". La vénalité de ces gens est infinie.

                   Vivre dans un endroit pareil c'est impossible. On ne fait que passer. Autrefois, quand la voiture de mes parents empruntait la basse corniche pour nos vacances annuelles à Menton, rien ne distinguait l'architecture de Monaco des villes environnantes. De petits immeubles et des maisons entourées de jardins, des enduits ocres pareils à toute la région jusqu'en Italie. Le peuple était discret et peu fortuné. Tout a été détruit. Pour attirer les happy few on a fait place au béton vertical. La dernière construction est assez haute pour cacher la mer aux habitants de Beausoleil pourtant scotchés au plus haut dans la falaise. L'Etat français ne dit rien. Il tolère même sur ses terres contigües la présence du fameux club de tennis et de son hôtel. Contre redevance? C'est un secret! 

                    Bah! Pour masquer les misères faites à la nature on a quand même conservé les jardins du palais et quelques bâtiments d'allure classique autour du casino et de l'opéra Garnier. Soyons justes, le musée océnographique est toujours là avec le jardin de plantes exotiques, les deux sont arpentés de bandes serrées de visiteurs. A l'aplomb, pour rattraper le coup un nouveau quartier planté sur des caissons ancrés dans la mer abrite restaurants et boites de nuit. On se retrouve en pays de connaissance avant d'aller jouer à la roulette, ou après.

                    Ah le casino! Il a fait la fortune des princes et lancé la spéculation immobilière sur ce coin de rocher menacé de ruine. On y vient du monde entier pour laver l'argent douteux ou montrer qu'on a de quoi. Les navires des nababs mouillent dans le port. En dessous de cent mètres t'es foutu ou un moins que rien. En France les autorités donnent un coup de main, discret. On se demande pourquoi il revient moins cher de se faire opérer du coeur à l'hôpital conventionné de Monaco qu'en France ? Mystère...Le chef de la police locale est Français, sorti d'un école payée par nos impôts comme le chirurgien spécialiste du coeur. Pas aimable la police, ne vous y frottez pas, les Français l'incommodent. Pour le sergent de ville monégasque le Niçois est une sorte de Persan dangereux. Quand il le croise s'il le verbalise, il jubile. Ne riez pas ça m'est arrivé !

                 Au bas des tours les rues sont désertes, autour du café de Paris les Rolls et les Ferraris font la queue pour cracher les joueurs. C'est ça la vie à Monte Carlo, on sort du bateau pour se faire voir en tenue de soirée. Les visiteurs étonnés prennnent des photos avec envie. A part ça? Rien! Non! J'ai failli les oublier, ils sont transparents, 40 000salariés viennent des alentours et depuis l'Italie pour trimer à Monaco. Il en faut des femmes de ménage et des ouvriers d'entretien pour garder propre tout ce capharnaüm. Les riches n'aiment que le neuf. On trouve aussi quelques comptables gestionnaires de fortune et des employés de commerce qui s'ennuient en sous-sol dans les boutiques de luxe. L'industrie principale c'est la banque. La banque ne produit rien mais elle occupe du monde. Les salariés sont bien cachés. Dans la journée ils sont au téléphone avec le monde entier, le soir ils dégagent par l'autoroute surchargée construite pour eux. 

                   Le prince ? La famille Grimaldi parlons en. La société des Bains de mer c'est à eux. Avec les bénefs elle s'est payé des terres agricoles. En France bien entendu. Forcément à Monaco y en a pas. D'après les gazettes elle serait même un des plus grands bénéficiaires des subventions européennnes. Pas bête le prince fermier. Bon, on ne sait pas s'il fait du bio...

                Le Covid à Monaco? Les bars et les restaurants sont ouverts. Les résidents se sentent à l'abri. A côté le virus circule avec tous ces passants venus d'ailleurs, on se confine partout sauf dans la principauté. De Gaulle avait raison de fermer la frontière. Depuis la disparition du grand homme la France bonne fille tolère à sa porte cette anomalie bâtie sur les sables de l'exil fiscal. Jusqu'à quand? Hélas la situation est inextricable, il est trop tard pour agir. Las Végas entre Cap d'Ail et Beausoleil, la nature a disparu.

                 Comme tout le département Monaco est sur une zone à risque sismique élevé. Un jour de tremblement qui sait, tous les châteaux des spéculateurs pourraient bien sombrer dans la fosse maritime juste devant. Tous ensemble. Ce n'est que du béton.                         

                    

                      

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22 décembre 2020

Neige

                                                                    Neige

                  Deux syllabes si douces. La neige va nous manquer, il a fallu que la Covid s'en mêle ! Déjà qu'en dessous de 3000 mètres on skiait sur les cailloux ou la soupe carbonique grâce au réchauffement, avec les glaciers qui disparaissent en montagne tout fout le camp. Les remontées mécaniques sont proscrites, interdit pour les ados de s'embrasser en douce dans un coin du télésiège. Je ne sais pas pour vous, mais j'ai bien ri en voyant à la télé les acharnés privilégiés de Val d'Isère escalader les pentes en rando peau de phoque. C'est la première fois que ça leur arrive et ce n'est pas fini. Quand ils en auront assez de raviner les collines ils pourront toujours grimper aux arbres,... enfin ceux que les directeurs de station auront bien voulu sauver.

                   Parce que la neige avant, quand il faisait encore froid, c'était quelque chose! Tiens je me souviens, d'Aurillac on prenait la Micheline le dimanche pour aller au Lioran, la seule station de ski du Massif, moins de 2000 mètres au plus haut mais deux mètres de bonne neige pendant tout l'hiver. Le train spécialement aménagé quittait la gare par moins dix et nous gelait au fur et à mesure qu'on montait, moins vingt à l'arrivée, parfois plus froid encore. A cette époque les spatules incommodes dépassaient votre taille, c'était la règle pour ne pas sombrer, on skiait en pantalon de velours, on accrochait les fixations des planches de bois aux galoches de tous les jours. Une gageure pour faire tenir le ressort qui bloquait la chaussure sur le talon, il sautait tous les cent mètres.

                Il n'y a que le fils du pharmacien qui s'en sortait, il venait toutes les semaines depuis des années. Il s'accrochait à l'unique tire-fesses disponible puis on le voyait avaler la pente en slalomant dans la poudreuse entre les arbres pendant que les amateurs essayaient vainement d'arriver en haut, avachis, épuisés. Après moins d'une heure le pantalon de velours était trempé et les galoches remplies de neige fondue. Je crois que je n'ai jamais eu aussi froid. Je claquais des dents, et de tout le reste. Des moniteurs? Il ne fallait pas y compter. On descendait comme on pouvait, sur les fesses et en rechaussant le cul dans la neige. Ah ça Ils étaient contents les Valagnons! Les habitants du cru avaient entrepris de fabriquer des skis avec les planches de leurs sapins, ça rapportait plus que leurs chèvres.

                   Vers trois heures la brume glissait d'un coup. Tout devenait invisible. Tandis que le fils du pharmacien tentait une dernière descente la folie glacée s'arrêtait, les novices soulagés rangeaient leurs skis et se rapprochaient en bande de la gare en tentant de se réchauffer à l'unique braséro judicieusement posé sur le quai. Un pisteur passait sans bruit le long de la voie de chemin de fer pour vérifier que personne n'était oublié. Dans le brouillard on aurait dit qu'il avançait sur les eaux. J'enviais son d'aisance, les longs skis  semblaient voler seuls sur la neige. De retour dans la Micheline c'était un vrai bonheur, chaque tour de roue nous rapprochait de la chaleur de l'internat, tellement fatigués que nous serions volontiers partis au lit sans dîner. Deux dimanches glacés par an, le Lioran j'en ai soupé.

             La neige il ya d'autres façons de la goûter, l'usage des mots est formidable. Les oeufs à la neige vous connaissez ? Facile. Cuits dans de l'eau vinaigrée ils prennent la consistance et la couleur de l'or blanc. Evidemment ce n'est pas froid. Ce qui est délicieux c'est le contraste avec la crème anglaise dans laquelle on les fait nager : mmmmm...! Impossible aussi de ne pas citer Blanche-Neige une belle brune au teint clair synonyme de beauté. Un conte allemand recueilli puis écrit par les frères Grimm avant de faire le tour de la terre. Normal. En fin de compte cette histoire est une lutte de pouvoir entre la pureté et la méchante reine. Le coup de la pomme empoisonnée les ministres le font tout le temps. Par moments on dirait que les sept nains ont été nommés au gouvernement.

              Par bonheur la vérité triomphe de justesse. Armée de son balai Blanche-Neige fait le ménage dans la caverne. Ouf !      

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25 novembre 2020

Immortel

                                                                    Immortel

                  En ces temps de contagions funestes beaucoup parmi nous souhaiteraient être immortels...Je leur propose de méditer ce conte. Alors qu'il approchait sa patrie Ulysse fut enlevé par Calypso qui le retint durant sept ans dans une grotte. Sommée par l'Olympe de relâcher cet homme, la nymphe amoureuse lui proposa de devenir immortel à l'égal d'un dieu afin de rester avec elle. Usant de la sagacité bien connue de son caractère Ulysse refusa, préférant reprendre sa course et assumer son sort de simple mortel. Il avait bien raison puisqu'à la fin des temps il rejoignit Pénélope à Ithaque son paradis marin.

                 Selon Homère le sort des hommes ne serait donc pas si détestable que l'on ne puisse quitter le théâtre de la vie lorsqu'elle fut bien remplie d'aventures. Sans doute, l'épidémie nous le rappelle, n'est-il pas donné à chacun d'entre nous de choisir le moment, la manière, le lieu, de quitter la scène. Lorsque l'heure est venue, avoir la chance de disposer de libre arbitre et de maîtriser son sort devrait être le privilège de tout homme. C'est en ce sens que les dictatures qui privent les individus de la liberté de choisir leur destin nous ôtent la dignité essentielle de ce qui nous fait hommes. Hélas ! On voit fleurir sur tous les continents des prétentieux qui affirment savoir et décider seuls au nom de tous.

             Le culte de la personnalité prospère en Chine et en orient tandis que la mode de l'homme providentiel fleurit sur la  décadence des démocraties occidentales. Rassurons nous. Les tyrans ne sont que des hommes, de simples mortels qui finiront leurs parcours par des discours incohérents tels ceux des cadavres soutenus entre deux collaborateurs qu'on affiche à la honte des peuples dans ces régimes en guerre contre l'humanité. On nous a montré encore et toujours dans les gazettes le spectacle de ce que nous ne voulons en aucun cas devenir avant de dire adieu.

                 Parcequ'on aura beau chercher les palliatifs, les chemins scondaires et les voies de desserte sans oublier les échappatoires, un jour ou l'autre il faudra affronter la Camarde. Pas d'autre issue que de la regarder en face, dans les yeux. L'ignorance n'est sans doute pas le meilleur moyen de chasser l'angoisse. L'avenir appartient à ceux qui nous succèdent, la bonne idée réconfortante d'Homère c'est que c'est bien ainsi. En ce sens sa philosophie est mille fois supérieure à celle des docteurs Knock qui caressent l'espoir de nous mettre tous au lit à leur grand profit. 

                  Chassons la morosité, halte aux lamentations. Après tout l'Europe a survécu aux pestes du 16ème et la Méditerranée au choléra du siècle avant-dernier. Bien entendu il ne faudrait pas que l'économie mondialisée diminue nos performances au point  de créer des désordres bien pires que la peste et le choléra. De Charybde en Scylla, une des menaces que le rusé Ulysse surmonta en passant au large, la crise actuelle nous montre que les temps modernes sont redoutables de fragilité. Les épidémies nul n'en connaît la fin et aucun dictateur quoi qu'ils en disent.

                    Aussi préparons nous au pire comme au meilleur des mortels. Avec le poète chantons :"Elle et retrouvée, quoi? L'éternité. C'est la mer allée avec le soleil".

Et mille pardons pour le côté moraliste de cette chronique. 

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15 novembre 2020

Eboulis

                                                                    Eboulis

                       C'est une drôle d'histoire. Le sommet du "Roi de pierre"  culmine à 3841 mètres dans les  Alpes  du Sud.

                       Autrefois en Italie pour accéder au Mont Viso par l'itinéraire normal, il fallait franchir un gigantesque éboulis. C'est tout simple. A partir du refuge on laisse un lac à son pied pour longer une immense barre rocheuse au dessus de laquelle se trouve un plateau de caillasse qui sert de base à l'ascension finale. Bon! Si vous passez par là ne regardez pas au fond du lac. Bien que l'accès à la montagne soit protégé des véhicules à moteur, on voit dans l'eau des épaves abandonnées et toutes sortes de déchets dont on se demande comment ils ont atterri là. Sans doute une sorte de mystère napolitain qui consisterait à se débarrasser n'importe où, négligemment, du corps d'un délit. 

                    L'éboulis était la seule voie vers le haut. Ce tas de pierres branlantes à peine accrochées à la pente filait dangereusement sous les pieds du randonneur imprudent qui tentait de le traverser. Le seul moyen de gravir les trois cents mètres de cet amas instable consistait, en prenant son courage à deux mains, à suivre la bordure de l'obstacle en montant assez doucement pour empêcher une glissade qui risquait précipiter immanquablement le maladroit mille mètres plus bas sous une cascade infernale. Car c'est une des caractéristiques du Viso: ses pentes sont recouvertes de schistes en voie de désagrégation, si bien que l'ascension finale par un sentier d'escalade assez raide ne peut être entreprise que lorsque la cordée au dessus de vous a disparu. La trangression à cette règle se solde par de nombreux accidents, parfois mortels. 

                      Voilà pourquoi si vous "faites" le Viso, vous croiserez de nombreux randonneurs munis d'un casque, je vous conseille de faire comme eux. Autrefois il fallait aussi monter une paire de crampons dans le sac parce que l'accès au balcon ouvert au nord sur la vallée passait par un glacier dont le dévers formait comme une sorte de glissoire au dessus du vide. De nos jours ce n'est plus la peine, avec le réchauffement le glacier a complètement disparu. ll ne reste que la menace des rochers qui roulent et chutent.

                       Lassées des nombreux accidents aggravés par une fréquentation accrue les autorités entreprirent un jour de mettre en sécurité la première partie de l'ascension. On construisit donc une passerelle de cordes et d'acier qui montait dans la falaise au dessus du lac sur plusieurs centaines de mètres et conduisait juste au dessus de l'éboulis. On évitait ainsi le gros du danger avec pour seule difficulté un passage d'environ quarante mètres sous lequel la paroi s'effaçait. Il fallait donc avancer en voltige au dessus d'un vide impressionnnant. Le genre d'endroit dans lequel je vous recommande de ne jamais regarder en bas.

                       Grippé lors de ma  première ascension je n'avais pu dépasser le glacier. Quelques années après je résolus donc de conclure l'aventure accompagné de mon fils, un montagnard chevronné. C'est là que je découvris le passage évitant l'éboulis pour accéder au plateau. Notre ascension se déroula aisément. De retour vers le soir nous entrions tous deux dans le sentier aérien conduisant au refuge quand, au coude d'un rocher, nous fûmes stoppés par un couple de randonneurs bloqué au dessus du vide juste à l'endroit vertigineux où il est impossible de se croiser.

                     Je ne sais pas si vous avez déja rencontré des amateurs sans expérience engagés dans une aventure qui les dépasse. La force de la terreur est incommensurable. La femme avait suivi là son époux et se trouvait tétanisée, agrippée à la barre scellée dans la roche, dans l'impossibilité totale d'accomplir le moindre pas en avant ou en arrière tant elle était anéantie par la peur. Près d'elle son époux était inefficace. Il fallait la porter ou appeler du secours, manoeuvre impossible puisqu'elle obstruait le passage.

                      Après une attente interminable mon fils décida d'agir. Entraîné à l'escalade il rejoignit le couple, dépassa le mari en acrobate et réussit grâce à des propos apaisants et une longue patience à entraîner la femme sur la voie du retour. Il suffisait de quelques mètres pour la mettre en sécurité, mais quels mètres. Pour l'inconnue croisée là toute une vie. Soulagement. Sourire.

                        Une histoire finalement banale. Pourquoi la conter ? J'ai résolu la question en réalisant que l'émotion vitale éprouvée  par cette femme nous avait tous saisis. Quatre personnages dans la montagne, un couple et la terreur au milieu, assez pour fabriquer un souvenir persistant, un avertissement. On dit que maintenant tous les étés, les guides sont obligés de chasser des marcheurs imprudents en short et baskets sur le chemin du Mont Blanc. Si vous êtes tenté par l'aventure pensez donc au Viso.   

 

 

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01 novembre 2020

Ténèbres

                                                                    Ténèbres

              " Un mal qui répand la terreur, Mal que le Ciel en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre..."

                         Les ténèbres se  sont abattues sur nos villes. Comme un brouillard qui pénètre le moindre interstice elles ont envahi nos terres et nos maisons. Dans la nation nul se saurait se soustraire à l'ombre. Deuil, rage, impuissance, les cœurs sont aveugles. Au pays des lumières la peste brune entrave la raison. La barbarie rode dans les rues, la maladie la suit. On dit que l'usage exclusif du féminin pluriel pour les ténèbres aurait pour origine le passage obscur du premier cercle des enfers, Le Styx et l'Achéron et la crainte qu'ils inspirent.

                            La Fontaine en accusait le ciel mais on voit que les hommes sont d'abord la cause des maux qui nous assaillent. Les drames à l'Est de l'europe ont engendré la barbarie monstrueuse de l'assassin d'un prof, sauvagerie permise voire encouragée par l'indulgence et le laxisme naïf  de notre accueil. Sans cette indulgence rien ne serait possible, il faudrait enfin en retenir la leçon. Que chaque voix qui porte le dise clairement, que ceux qui professent la bienveillance reconnaissent leurs erreurs. Est-ce trop demander de brandir le glaive de la loi lorsqu'elle est juste ? Nulle oppression ne justifie le massacre des innocents.

                          Le trouble accompagne les ténèbres. La république dispose des moyens suffisants pour conjurer le mal, encore faut-il qu'elle les déploie sans écouter ceux qui se précipitent pour proposer d'ôter aux citoyens encore un peu de liberté. Et encore un peu jusqu'à la dernière ? On sait où celà mène, l'obscurité conduit tout droit à l'obscurantisme. Si c'est ainsi l'assassin aura gagné son pacte avec le diable. D'états d'urgence en lois d'exception les responsables devraient y regarder à deux fois, on a déjà vécu la paranoïa au pouvoir et ses conséquences. Que les docteurs de la foi se rallient sans faille aux lois laïques de la nation est une sainte exigence. A défaut ils faudrait qu'ils s'exilent vers de meilleurs paradis.

                           Je doute qu'il en existe. D'ailleurs on sait que l'autre maladie, la Covid s'est partout répandue et qu'on ne sait pas  la conjurer. Il y a peu de jours un savant chercheur, un zoobiologiste, publia cette analyse que je livre ici. Les espèces animales possèdent sans doute un réservoir de plus d'un million de molécules dangereuses non identifiées dont la majorité peut être à l'origine de pandémies aussi graves que celle qui nous frappe. Le rapport de l'homme avec la nature et le règne animal tel qu'il est aujourd'hui rendent inéluctable l'émergence de maux encore plus graves à brève échéance. Le seul moyen d'y échapper consisterait contenir notre expansion, à sanctuariser les espèces et les territoires sauvages dont la terre et les hommes ont besoin pour continuer à exister.

                            Il en est encore temps, en serions nous capables ? Le combat contre la barbarie ressemble furieusement à celui de la survie. A défaut de les mener de front on voguera bientôt tous ensemble sur le Styx ou l'Achéron. Tenebrae disaient les latins !     

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26 octobre 2020

Loups

                                                                    Loups

                    Je l'écris au pluriel. Un loup tout seul ça ne fait peur à personne. Les loups sont de retour dans le Mercantour, ça agite le Landernau bien au delà, comme si on n'avait rien de plus sérieux à se mettre sous dent. La polémique, une passion bien française surtout quand elle ne sert à rien. Quatre cents bestioles dans les montagnes. On ne les voit jamais tant elles sont farouches et on fait tout un ramdam. Il faut reconnaître qu'au petit matin le berger trouve parfois un cadavre de brebis à moitié dévoré au milieu du troupeau. Il a beau être indemnisé c'est insupportable. Bon! Si un coup de fusil part tout seul qui leur en voudra ?

                    Bien entendu ce n'est pas si facile. L'animal est rusé et ne se laisse pas prendre, même pas en photo. J'en ai croisé un  il y a quelques mois au crépuscule, entre chien et loup si vous voulez. Le temps d'identifier la belle fourrure grise et Pfuitt. Disparu! Intelligent il a compris qu'il est préférable de ne pas se faire remarquer. C'est vrai, autrefois les bergers étaient bien plus tranquilles. Ils pouvaient lâcher leurs bêtes en pleine montagne et dormir en paix. Rien à gérer que des chiens errants a demi sauvages qui boulottaiant leurs brebis. Mais les chiens ils les supportaient. Allez donc savoir pourquoi?

                   Si quelqu'un parvient à m'expliquer pourquoi les loups font bon ménage avec les bergers dans les Dolomites et provoquent des émeutes dans le Mercantour il aura ma gratitude. Ben quoi, les loups c'est de là qu'ils viennent. Personne en leur a expliqué qu'il ne faut pas passer la frontière. Le pire c'est qu'une bonne partie des habitants croit dur comme fer qu'on les a importés, rien que pour les embêter. Qu'est ce qu'ils imaginent? Que la préfecture paie des fonctionnaires pour faire passer des loups la nuit, sur les chemins tracés pendant la guerre pour fuir les nazis mais dans le sens contraire? On dirait un concours pour la prime aux cons.

                    Parce que des loups bien plus malfaisants que les bêtes du Mercantour j'en connais, et beaucoup. Rappelez vous la chanson sur l'invasion de Paris par Serge Reggiani. Les loups dont il parlait portaient l'uniforme et des fusils. Ils n'aimaient ni les gens ni la démocratie. Les fusillés du Mont Valérien en savent quelque chose. S'il nous faut craindre la sauvagerie c'est que cette sorte de loup ait des adeptes parmi nous. En cherchant bien ils seront faciles à reconnaître, beaucoup moins à éradiquer.

                    Quant-aux bestioles du Mercantour par pitié laissez les! Sans doute faudrait-il contenir la croissance des meutes comme celle de n'importe quelle espèce. Et alors! Nul ne recense les dégâts des chevreuils introduits sans autre nécessité que le plaisir de les chasser sur nos forêts, le ratissage des sols par des sangliers croisés de cochon en surnombre n'émeut plus personne, à peine si on se préoccupe de la dégénérescence des populations d'animaux alpestres, bouquetins, chamois ou chèvres sauvages qui peinent à se nourrir sur des espaces de plus en plus restreints par l'homme. Quatre cents loups ce n'est pas vraiment une affaire quand les bergers sont indemnisés.

                   Lundi, il y a quelques jours, une horde de sangliers se baladait sur l'autoroute au dessus de Monaco. Il a fallu arrêter la circulation de dizaines de milliers d'automobilistes pendant plusieurs heures. Nul n'en a calculé le coût en temps de travail perdu ou en essence gaspillée. Parions qu'il y aurait là de quoi indemniser un bon nombre de moutons égorgés.

                       On ne va pas en faire une histoire, quoi! Il n'y a qu'à expliquer aux sangliers que ce n'est pas bien de monter sur l'autoroute en bande organisée... C'était juste de quoi jaser.

 

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20 octobre 2020

Emrinian

                                                                    Emrinian

                    Lorsque j'ai connu Jackie Emrinian elle était employée d'accueil dans une agence de notre entreprise. Un petit bout de femme à l'oeil vif, le teint bistre hérité de son peuple d'Europe centrale confirmait les origines de son nom, l'Arménie. Clients ou responsables hiérarchiques recevaient d'elle comme en cadeau le même bouquet de bonne humeur, elle souriait toujours aux visiteurs. Pendant plus de dix ans de collaboration je ne me souviens pas d'avoir vu Jackie en colère une seule fois.  

                   Sa famille était de Marseille. Il faut dire que les Arméniens et Marseille c'est une véritable histoire d'amour. Ils ont pris racine sur ces collines depuis la génération du génocide et s'en portent fort bien. Si bien qu'ils ont monopolisé dans le cimetière près de ma maison un carré de terre où ils se retrouvent entre eux. Je le note avec curiosité à chacun de mes passages, à mon avis une façon pacifique et légitime de se rapprocher après l'exil, de contrarier le drame dont ils ont été victimes. 

                    Pourquoi réveiller ce douloureux passé ? Près d'un siècle s'est écoulé depuis que les grands-parents de Jackie on été chassés de leur pays par la force. Malgré le refus de leurs auteurs de reconnaître les faits, on pouvait croire cette guerre finie. Hélas! Le haut Karabakh vous connaissez ? Le genre de région dont on ignore la géographie même s'il peut arriver qu'on tombe au hasard sur ce nom en se promenant dans la cartographie des confins de l'Europe. En plein Caucase la guerre vient de reprendre sur ce mince territoire où deux peuples proches devraient n'avoir rien d'autre à faire que s'entendre. On croit rêver. A croire qu'il n'ont rien appris de deux guerres mondiales et d'un siècle de conflits frontaliers sans issue. Après les Balkans, les Tatars : bienvenue au Moyen âge! 

                     Il faut croire que le malheur atteint toujours les mêmes. Jackie Emrinian faisait partie des salariés fondateurs de l'entreprise dans laquelle j'ai eu l'honneur de la croiser. Célibataire elle oeuvra avec force et fidélité à la réussite de notre activité. Responsable de son travail je respectais sa personne et son histoire, j'appréciais l'égalité de son caractère et sa bonne humeur. Quand elle prit sa retraite un signe de reconnaissance à la hauteur de l'engagement d'une vie aurait été bienvenu. J'en avisai mon directeur de région dont je requis la présence à la réunion que j'organisai. Malgré mon insistance le bougre trop bien payé dont c'était le devoir ne condescendit pas à nous rejoindre. Avec le temps le rôle éminent de Jackie avait été oublié. Furieux, je me souviens d'avoir contraint cet individu désinvolte à s'excuser et lui rendre hommage par téléphone. C'est tout ce que j'ai pu faire, je le regrette encore. La guerre inepte du haut-Karabakh arménien a fait remonter ce souvenir amer.

                      Après cet épisode je n'ai pas revu Jackie. Elle disparut en quelques semaines des suites d'une longue maladie. Je persiste à penser que le destin frappe souvent aux mêmes portes, en l'occurence la rage de l'impuissance pour moi, le chagrin fatal pour cette femme fille de l'exil.

                    S'il est encore temps je saisis l'opportunité. Pour le travail accompli au nom du passé partagé j''ose prononcer les mots de la mémoire. Jackie Emrinian. Estime et respect !                 

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02 octobre 2020

Buse

                                                                   Buse

                    C'était au printemps. Deux grands oiseaux ont soudain dépassé la cime des arbres au dessus de la maison, tournant sur eux mêmes dans le bleu de l'air. J'ai levé la tête. Un couple de buses ai-je pensé, un des parents apprend à son jeune à voler. Elles avaient dû nicher vers la crête, invisibles dans les falaises et planaient maintenant d'une aile sur l'autre à l'assaut du ciel. La bonne saison pour s'envoler à la découverte d'un nouveau domaine. Un spectacle rare si près de la ville, sans un cri, sans un appel. Je me demandai quel lien intime unissait les deux bêtes pour s'élever ainsi si proches, en se laissant porter à tour de rôle par les mêmes courants, sans une seule erreur de trajectoire.

                    Pour ceux d'entre nous qui n'ont jamais approché cet oiseau ou seulement entr'aperçu sa sihouettte hiératiquement posée sur le grillage de l'autoroute qu'ils sachent que l'animal vaut la peine d'être observé de près, qu'il est doté d'un beau plumage gris cendré, parsemé de blanc, matiné de plumes brunes et rousses vers le col. La buse a mauvaise réputation, dommage! Autrefois redoutée des cours de ferme pour voler les poules, elle fait maintenant son affaire des déchets urbains ou routiers abandonnés sur l'itinéraire de nos vacances. On les préférait dans l'espace, l'oeil perçant à l'affut des musaraignes et des lézards, mais comment en vouloir aux animaux sauvages de s'approprier les marges de nos villes. Nous leur laissons si peu d'espace. Une question de survie.

                  Certes, si l'espèce n'est pas menacée de disparition, son image reste toutefois négative. Encore une fois l'homme est responsable des attributs excessifs qu'on utilise avec ce mot. Traiter de buse une personne honnie fut un d'usage masculin courant auquel les intéressées pourraient répondre en qualifiant leurs auteurs d'abrutis, un retour équitable. Quant à notre bel oiseau il est facile de lui rendre justice. Un simple détour par le dictionnaire nous apprend que son nom est inspiré du cri rauque qu'il pousse parfois dans le ciel.

                  Concernant les gens l'affaire sera moins aisée. Au spectacle récent des échanges des candidats au poste suprême de la ville de Paris je n'ai pu m'empêcher de penser à une sorte d' "Assemblée des buses". Un peu comme si certaines des postulantes avaient voulu rejouer l"Assemblée des femmes" d' Aristophane vingt cinq siècle après le célèbre auteur athénien. Comme au théâtre on y allait allègrement. De mensonges en reniements, de forfanteries en propositions farfelues rien n'aura été épargné aux électeurs de la capitale. Pour être honnête ajoutons que certains candidats hommes n'étaient pas en reste, jusqu'au nombril et en dessous.

                     Le hic c'est qu'Aristophane en écrivant sa comédie voulait dénoncer la  faillite de la gouvernance d'Athénes, la ruine qui menaçait son économie, ses défaites dans le Péloponnèse, pour finir le déclin de la démocratie. Il avait vu juste, la dictature qui menaçait les Athéniens ne tarda pas à s'installer en même temps que la décadence de la cité. Un sort identique menace les nations en perdition. Espérons qu'il échappe à la nôtre. Les buses du gotha parisien sont prévenues. Il leur serait utile de relire "l'Assemblée des femmes". Avertissement sans frais aux aspirants du pouvoir. Merci Aristophane! 

                     

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24 septembre 2020

Intello

                                                                    Intello

                     Toute sa vie elle aura refusé qu'on la traite ainsi. La belle Juliette Gréco vient de disparaître, ceux qui l'aimaient en sont tout penauds. Le qualificatif est pourtant honorable, en tout cas il fut à la mode dans les années cinquante, justement quand Juliette berça la France blessée d'après guerre avec ses chansons. Symbole de la rive gauche elle fréquenta le Tabou, Miles Davis et Boris Vian, connut Sartre, Simone de Beauvoir et refusa toujours malgré tout d'être considérée comme une icône de la raison. Sartre qu'elle adorait ne s'en privait pas, lui. Il finit en col Mao et Les Mains Sales, ignorant les millions de morts de la révolution culturelle. Heureusement il y eut la Beauvoir et son splendide Deuxième Sexe pour rattraper le coup.

                      Sur les boulevards on jouait J'irai cracher sur vos tombes. Je me souviens encore de l'ambiance de violence sensuelle de l'affiche. Boris dit-on rédigea le texte la nuit en 15 jours d'insomnie. Qui dit mieux ? Car c'était ça Juliette et sa bande du quartier latin : naturel et simplicité, l'époque avait de la classe et cette artiste sincère la faisait la classe. Ah, L'air du temps ! La longue robe noire solitaire sur la scène des cabarets de poche, même à mi-voix on comprenait chaque mot de la chanson. L'habitude en a été perdue. Maintenant pour être entendu on hurle on crie, on machouille des syllabes inaudibles, pour finir on chante en anglais. La communication n'est pas dans le texte mais dans la communion. Dans les cabarets on était vingt, aujourd'hui en dessous de vingt mille  dans un stade le producteur annule le spectacle. Drôle de religion.

                       Parce que la chanson est devenue une sorte de religion. Comme l'opium du peuple ne fait plus recette il a fallu abreuver les foules grâce à des confessions de substitution. Si on en juge par les heures d'audience télé, le football tient la corde avec the Voice. Juliette, elle, avait une voix, tout simplement. Et qu'on ne me parle pas de la nostalgie de Saint Germain des Prés. L'air respiré sur la Seine dans l'île du Vert Galant ou près de Saint Sulpice n'a rien de comparable avec l'ambiance des fumées du périph. C'est toute autre chose. Choisissez qui vous voudrez !

                      Un journal du soir a eu l'heureuse idée d'annoncer le départ de Juliette comme celui d'une  femme en liberté. C'est bien le principal message laissé par notre égérie qui refusa toujours les apparences d'être considérée comme telle. Libre, elle fut en tête quand elle tomba aux mains de la Gestapo avec sa mère. Battue, finalement relâchée pour sa jeunesse, elle monta sur scène, séduisit le monde grâce à son timbre chaleureux et choisit d'interpréter ce qu'elle aimait, jamais rien d'autre. La quête de la liberté de rester soi Juliette la mit en pratique bien avant le mouvement "me too", moi aussi. Elle nous accompagna toute une moitié de siècle en gardant la fraîcheur d'esprit de la jeune fille adorée du public qu'elle fut, toujours fidèle jusquau début du millénaire.   

                   Si proche, si vraie, voilà  pourqoi nous l'aimions. En ce temps là on parlait d'amour. Depuis à la FNAC et ailleurs Houellebecq et consorts décrivent des partouzes dans leurs bouquins. Les choses de la vie ont bien changé. 

                       "Si tu t'imagines, fillette, fillette,                                                                                                                                                      qu'ça va, qu'ça va, va durer toujours,                                                                                                                                             la saison des za, la saison des amours"

                    Juliette est partie juste avant un automne dont on ne sait ce qu'il deviendra. Bien joué! Salut l'artiste !  

                                 

06 septembre 2020

Estresses

                                                                    Estresses

                Ne cherchez pas ce mot dans le dictionnnaire, il n'existe pas. Une déformation de "l'étroitesse", un petit coup de patois ou même d'occitan, va savoir, et on se retrouve dans les estresses. Je ne sais pas si vous avez comme moi des mots qui vous suivent ainsi depuis l'enfance, comme une obsession qu'on oublie, puis se rappellent à vous après même des décennies ou davantage encore. On les chérit de loin un peu comme une madeleine à la Proust. Il doit y avoir des raisons.

            Si tu vas dans le Cantal, en sortant de Maurs en direction d'Aurillac tu devais autrefois franchir une série de virages impressionnante, redoutée des automobilistes, au milieu de laquelle on passait devant trois maisons, un lieu-dit même pas un hameau selon mon souvenir, dans une côte appelée Les Estresses. Il a dû y en avoir des morts sur cet itinéraire puisque, j'en suis témoin, les voyageurs hésitaient à l'emprunter, comme si une barrière géographique dangereuse existait là, entre les douceurs de plaine du Ségala et les rigueurs montagnardes du Massif à Aurillac. La preuve, pour désenclaver la ville la plus froide de France un pouvoir administratif non identifié décida un jour de contourner le site. La route nationale ne passe plus aux Estresses. Adieu les virages ! 

               J'étais pensionnaire à Aurillac avant cette modernisation funeste, quand on empruntait toujours l'ancien itinéraire. Le samedi matin lorsque je n'étais pas en retenue pour quelque vétille indisciplinaire dont je m'étais fait une spécialité, je me pelotonnais encore à moitié endormi sur le siège arrière de la voiture de Gandelin, l'intendant du lycée qui me raccompagnait chez moi dans la vallée. Il conduisait une Vedette, la plus puissante des voitures de série de cette époque et s'en trouvait très fier. Il se réjouissait en particulier d'aborder très vite la fameuse côte, pressé d'ordonner à son épouse d'enclencher le chronomètre au premier virage pour tenter, à chaque voyage sur les chapeaux de roue, de battre le record du précédent.

                 Je ne sais vraiment pas s'il y parvenait. Enfoncé dans mon coin de siège je somnolais ou je rêvais aux chahuts de la veille à l'internat. Je ne sais pas si c'est toujours comme ça dans les pensionnats mais à cette époque le dernier jour de la semaine notre dortoir s'agitait. Cris d'orfraie, professions de foi ineptes, déclarations d'amour sans queue ni tête, batailles de pelochons et fanfaronnades grotesques, le pion s'enfermait dans sa piaule en attendant que la fatigue ait raison de la folle agitation d'une chambrée d'ados déchaînés.

               Dans les virages des Estresses Gandelin ne parvenait à faire peur qu'à son épouse. Une femme de tête celle là. Reçue  deuxième au concours d'entrée de l'Ecole Normale elle s'était juré d'en sortir première et avait réussi haut la main avec plusieurs points d'avance. Elle s'en vantait et méprisait la médiocrité, si forte femme que je crois bien avoir compris que le seul moment ou le père Gandelin avait les mains libres c'est au volant de sa voiture. Effrayée, elle lui laissait la bride sur le cou de peur qu'il ne loupe une manoeuvre et nous envoie dans le décor. Partout ailleurs tout filait droit devant elle. Moi aussi! Horrifiée par mes notes médiocres elle  entreprit en vain de me donner des cours de maths et de latin, matières auxquelles je ne comprenais toujours rien, seulement intéressé à cet âge par la lecture illicite des amours de Mme de Rênal avec Julien Sorel, le rêve de rencontrer les filles inaccessibles croisées au stade pendant la promenade obligatoire du dimanche les jours  de colle, ou mes performances en salle de gym.  

                  Pour le reste quand je ne jouais pas je dormais, en cours comme dans la  voiture de Gandelin. Je ne consentais à relever la tête que l'orsqu'il claironnait à travers l'habitacle : "Tiens, voilà les Estresses! Le record va tomber". On traversait le hameau en trombe sans risque, je n'ai jamais vu l'ombre d'un homme ou même d'une vache dans ce désert accidenté, comme si les habitants savaient que leur route n'était empruntée que par des fous du volant. Et c'était pareil au retour du dimanche soir. Je me renfonçais dans mon coin de siège et mes rêves de vieil enfant, pas encore tout à fait un ado, inquiet du retour au bercail éducatif du lycée.Quand on passait les Estresses j'étais déjà bien loin de chez moi. Un nouvelle semaine de froideur commençait, se battre avec les autres élèves pour exister, faire semblant de comprendre le cours pour ne pas sombrer devant le prof de maths ou s'attirer les faveurs de celui de latin en récitant ses proverbes.

                   Après tout ce temps je finis par comprendre, j'ai trouvé pourquoi je suis encore hanté par l'idée des Estresses. Une sorte de parenthèse sur la route des rigueurs de la pension. Aurillac est pourtant une belle ville où j'aimais me promener le long de la Jordane. Mais  glacée. Si grande... si petites les Estresses d'un coeur d'enfant. Une petite madeleine de mémoire. 

 

28 août 2020

Masque

                                                           Masque

           On ne rigole plus! Si vous pensez encore que la dissimulation du visage n'est qu'un jeu réservé aux enfants les jours de carnaval ou destiné à amuser les soirées arrosées entre adultes, vous avez tout faux. Simple morceau de coton ou tissage acrylique importé de Chine à grands frais, le masque devient obligatoire. Portez le ou il pourrait vous en coûter! Pour les partisans de l'état naturel qui estiment normal de lire les sentiments dans l'expression la révision est déchirante, il est de bon ton de se cacher. Pour vivre heureux vivons masqués ?

              Déjà nous avions été prévenus. Pour des raisons obscures importées de pays lointains, dans nos rues quelques femmes ont jugé indispensable de dissimuler leur visage en public. Assez pour stopper tout dialogue et pour entamer une polémique sans fin sur l'espace de la liberté de chacun et ses limites. Toute considération religieuse mise à part cet acte met en évidence une volonté avérée de dissimuler qui on est et ce qu'on pense. Un simple bout de tissu et voilà le résultat. Drôle de société dans laquelle on s'ignore, se dévoiler est une faute ou pire. On en a tondues pour moins que ça!

              Et maintenant un foutu virus venu d'encore plus loin vient aggraver le propos. Ah ils doivent bien s'amuser les gourous. Plus besoin de prêcher, c'est obligé de se cacher même pour les mecs. Et pour couronner le tout on importe à grands frais les instruments du pays d'où le mal est venu parcequ'on est infoutus de les fabriquer ici. Si seulement c'était un juste retour de l'égalité entre les sexes ? Même pas, la santé prend le pas. Vous avez remarqué les Diafoirus sont légion. Les docteurs Knock parlent sans arrêt à tort et à travers sur les gazettes et les gouvernants suivent en sautant les divergences. Il sautent bien il faut le dire. O cacophonie! 

                Le masque dissimule le visage et les disours cachent les échecs. Pendant qu'ils poussent de grands cris sur la saturation  de leurs services les grands professeurs omettent de citer certains chiffres. Ainsi 40% environ des patients admis en réanimation décèdent. Ceux qui en sortent subissent à vie des invalidités ou des déficits sévères de l'intellect. Bon, ben, on va pas trop en parler. Ces vieillards que l'on intube sans toujours leur demander leur avis seraient foutus de refuser. Alors on interviouve ceux qui s'en sortent bien. Juré! Il y en a. Et puis il faut bien faire tourner les services...

                Illico les édiles obéissent et décident de montrer leur muscles, lâchent leurs milices sur le bon peuple qui fait ce qu'il peut,  certains de trouver là un bon moyen de gagner les élections. En marchant dans nos rues le badaud peut ainsi assister au joyeux spectacle de la verbalisation des brigades. A trois, deux c'est pas assez, casqués, rangers au pied, pistolet, radio, menottes, stazer et autres flassball battant les hanches, 135 euros pour les gamins qui vont au foot visage à nu. Ça leur apprendra. Surtout si vous passez à Breil sur Roya évitez le supermarché : nez découvert et vous êtes embarqué en garde à vue. Non mais! Le respect.

                Dans nos contrées, jusqu'au jour du Covid le déguisement masqué était l'apanage des personnages de la Commedia dell' arte. Un truc culturel quoi. Daté du Moyen âge il nous vient d'Italie et a donné naissance à la comédie. Molière et Shakepeare lui ont emprunté. Pour rire, chanter, faire de la musique on inventait de belles caricatures. Aujourd'hui La nuit des rois c'est bien fini. Ne rions plus. Voilons nous la face et quand le masque tombe ne découvrons que des grimaces.   

                 Colombine la gredine a disparu, Les traitres avancent masqués. Au secours Molière, où es-tu passé ? !

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28 août 2019

Douleur

                                                                       Douleur

                 Quand il ouvrit la photo attachée au message reçu de son ami retiré dans le Vercors, Janvier eut un choc imprévu. Sa première épouse y figurait au premier plan devant un groupe d'anciens copains. C'était une photo de fête, l'opérateur avait pris Anne en scène, comme un personnage de roman. Elle souriait en bavardant adossée au montant d'une fenêtre, détendue, à l'évidence heureuse, épanouie. Bien que discrète sa jeunesse rayonnait dans une robe à la mode qui mettait en valeur de longues jambes musclées de sportive. Sous la coupe ronde des cheveux blonds, pour qui les avait connus il était aisé de percevoir l'éclat turquoise des yeux clairs de la jeune femme.

                  Dans le même mouvement que celui de la surprise, Janvier fut envahi de douleur. Sans doute, pour s'assurer de sa présence, avait-il lui même réclamé de son ami l'envoi d'une photo de ce moment oublié. Sans doute s'attendait-il à recevoir le cliché fané d'une fête datée, rassemblant un groupe de participants dans lequel il aurait reconnu la vague silhouette de son couple. Il n'avait pas réfléchi. Et maintenant il contemplait l'image d'Anne éclatante de jeunesse et de santé, bien avant qu'elle ne fût victime de la maladie sclérosante qui avait fini par l'emporter après quinze ans de souffrances, plusieurs décennies avant ce jour. Belle, telle qu'il l'avait rencontrée quelques mois avant de l'épouser. Belle, comme il avait oublié qu'elle était après tout ce temps passé à ses côtés, à tenter vainement de comprendre la cause de son mal, puis espérer l'aider à guérir, obligé enfin de l'accompagner dans le lent cheminement douloureux de son parcours funeste.

                   Parcequ'il avait eu beau faire le deuil, grâce au temps passé, réorganiser même son existence, devant l'image de sa compagne disparue, la douleur, preuve qu'elle ne s'était jamais complètement effacée, revenait en force, envahissait. Il la connaissait bien. Ça le prenait aux tripes, l'angoisse de son impuissance à guérir cet être dont la vie s'enfuyait, le fuyait, les doutes sur sa capacité à comprendre la nature d'une affection qui frappe au hasard, dont ni la volonté ni la médecine ne parviennent jamais à résoudre les causes ni en contenir les effets, la culpabilité de ne pas se sentir à la hauteur pour supporter les aléas d'un drame qui remettait en cause son couple, la maîtrise de sa propre existence, son avenir. 

                 En résumé la peur de se sentir vulnérable et faible, mesquin quand il fallait être généreux, égoïste quand il aurait dû s'oublier pour lutter, insignifiant devant la nécessité d'être grand. Sa douleur était comme un coup de poing reçu dans l'estomac à l'improviste, un malaise qui s'installait le matin au réveil pour ne s'estomper qu'avec le sommeil difficilement atteint au coucher. Rien à voir avec les maux, futiles ou graves auxquels chacun est confronté chaque jour, rien à voir non plus avec les atteintes de l'âge lorsque la fin approche après une vie bien remplie. D'ailleurs ces souffrances là on pouvait parfois y pallier, les éviter même. Non! sa douleur était d'une autre sorte, morale, issue de sa conscience, de sa raison devant la déraison, de son refus de l'impuissance des hommes, des médecins en présence des dérèglements du corps, de sa haine du destin d'avoir choisi cet être séduisant, si cher, si proche pour lui réserver un sort fatal, sans recours.  

                     Il l'avait sans cesse vérifié, rien n'était pire que l'ignorance. Janvier pensa alors que, en toute innocence, Anne avait subi le sort que, dans la Grèce antique, les dieux jaloux réservaient aux humains dont ils voulaient se venger. Quelque part dans l'univers un satrape tout-puissant décochait au hasard des flèches meurtrières contre des êtres créés à l'image des dieux dont il ne pouvait supporter la beauté, la santé, le bonheur qui fuit les immortels. Ils n'en ont pas besoin du bonheur puisqu'ils sont immortels, réalisa Janvier. Cette idée lui fit concevoir qu'Anne était en quelque sorte une victime parmi d'autres de la condition humaine dont le drame dépassait sa propre personne. 

                   Partager sa tragédie avec d'autres rassurait un peu Janvier, modifiait sa dimension, son périmètre. Pourtant la douleur réveillée était toujours là, intacte. Il comprit enfin qu'elle lui appartenait, il aurait beau faire elle ne disparaîtrait qu'avec lui, le jour de sa mort.          

 

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11 août 2019

Rail

                                                                       Rail

                  On pense d'abord à une voie de chemin de fer, bien entendu. Ma chronique n'a pourtant rien à voir avec le rail, seulement avec son image maritime, cette immense ligne qui part de l'ile d'Ouessant pour conduire les navires en mer du Nord. Fermez les yeux. Imaginez un instant que vous avez décidé de passer un dimanche en famille sur la côte dOpale, déguster des moules-frites entre les deux caps Gris Nez et Blanc Nez, dans un caboulot de plage, à Wissant par exemple. Le lieu, simple, est accueillant, Le plat succulent, la mer somptueuse roule doucement jusqu'à mourir sur la dune de sable blond toute proche, au loin derrière le dégradé coloré des reflets marins, vous devinez les falaises calcaires de Douvres comme si, malgré le large, elles appartenaient à un monde commun, ici et d'en face.

               Et là, patatras! La proue d'un immense porte-containers avance pour rompre la perspective séduisante dont vous vous charmiez, il est bientôt suivi d'un pétrolier aux échafaudages de tuyauteries si bizarres qu'on croirait qu'il a embarqué le centre Pompidou dans son étrave, de quoi être ensuite presque étonné de l'allure quasi normale du cargo qui tente de les dépasser. Las! Si vous avez cru un moment retrouver la vue sur les falaises, n'attendez rien. Devant vous passent 100 000 navires par an, 300 par jour, à peine le temps de lever les yeux vers Douvres qu'un nouveau sillage succède au précédent. Tous se pressent d'inonder le Nord de l'Europe de produits orientaux à bas prix. Chaque heure de retard c'est de l'argent perdu pour l'armateur.

                  Une bonne partie du commerce mondial passe par là, dans cet espace réduit de mer, ce détroit qui sépare le continent des côtes d'Albion, autant qu'il les rapproche puisque cet endroit a toujours servi de passage naturel, aux conquérants dans les deux sens, aux exilés comme aux fugitifs victimes des aléas de la politique ou de la vie, aux sportifs avides d'un exploit qui les rendrait célèbres. A pied, à cheval, en voiture, cependant on ne franchit pas la Manche. Il y faut au moins une barquette et une voile, ou bien nager, ou bien voler. Voilà pourquoi Louis Blériot tenta ici la traversée mythique qui marqua les débuts de l'aviation, pourquoi aujourd'hui un homme harnaché de moteurs se propulse sur le même chemin, pourquoi enfin un mur du refus, cruel à la libre circulation des immigrés, est érigé là pour leur interdire les côtes anglaises. 

                   Devant leur plat du jour les touristes de passage ne voient rien de tout celà, même s'ils en gardent une trace dans un coin de leur mémoire. Ils voient la mer turquoise dont la couleur varie au fur et à mesure de l'avancée du jour. Ils promènent sur les herbes du cap heureusement préservées du projet d'édification d'une centrale nucléaire. On dit que sur ces hauts fonds la mer est poissonneuse, les bancs de cabillauds se plaisent dans les courants agités entre les falaises anglaises et la terre d'Europe. Mais gare au pêcheur imprudent dont le vaisseau semble si frêle auprès des mastodontes du Rail! 

                   Un spectacle tranquille, une mer paisible, on dirait que la Côte d'Opale existe, ce jour heureux de l'été, pour la seule joie des familles ou le plaisir des promeneurs. Seulement voilà, au loin il y a le fameux Rail que le regard ne saurait éviter. Et si, c'est déjà arrivé, un pétrolier chavire au beau milieu des poissons et des mouettes? Et si, une fois de plus, un porte-container répand son chargement de matières polluantes sur les dunes et les rochers cachés sous les falaises? 

                   Adieu les moules-frites...