Mots d'ici

28 août 2019

Douleur

                                                                       Douleur

                 Quand il ouvrit la photo attachée au message reçu de son ami retiré dans le Vercors, Janvier eut un choc imprévu. Sa première épouse y figurait au premier plan devant un groupe d'anciens copains. C'était une photo de fête, l'opérateur avait pris Anne en scène, comme un personnage de roman. Elle souriait en bavardant adossée au montant d'une fenêtre, détendue, à l'évidence heureuse, épanouie. Bien que discrète sa jeunesse rayonnait dans une robe à la mode qui mettait en valeur de longues jambes musclées de sportive. Sous la coupe ronde des cheveux blonds, pour qui les avait connus il était aisé de percevoir l'éclat turquoise des yeux clairs de la jeune femme.

                  Dans le même mouvement que celui de la surprise, Janvier fut envahi de douleur. Sans doute, pour s'assurer de sa présence, avait-il lui même réclamé de son ami l'envoi d'une photo de ce moment oublié. Sans doute s'attendait-il à recevoir le cliché fané d'une fête datée, rassemblant un groupe de participants dans lequel il aurait reconnu la vague silhouette de son couple. Il n'avait pas réfléchi. Et maintenant il contemplait l'image d'Anne éclatante de jeunesse et de santé, bien avant qu'elle ne fût victime de la maladie sclérosante qui avait fini par l'emporter après quinze ans de souffrances, plusieurs décennies avant ce jour. Belle, telle qu'il l'avait rencontrée quelques mois avant de l'épouser. Belle, comme il avait oublié qu'elle était après tout ce temps passé à ses côtés, à tenter vainement de comprendre la cause de son mal, puis espérer l'aider à guérir, obligé enfin de l'accompagner dans le lent cheminement douloureux de son parcours funeste.

                   Parcequ'il avait eu beau faire le deuil, grâce au temps passé, réorganiser même son existence, devant l'image de sa compagne disparue, la douleur, preuve qu'elle ne s'était jamais complètement effacée, revenait en force, envahissait. Il la connaissait bien. Ça le prenait aux tripes, l'angoisse de son impuissance à guérir cet être dont la vie s'enfuyait, le fuyait, les doutes sur sa capacité à comprendre la nature d'une affection qui frappe au hasard, dont ni la volonté ni la médecine ne parviennent jamais à résoudre les causes ni en contenir les effets, la culpabilité de ne pas se sentir à la hauteur pour supporter les aléas d'un drame qui remettait en cause son couple, la maîtrise de sa propre existence, son avenir. 

                 En résumé la peur de se sentir vulnérable et faible, mesquin quand il fallait être généreux, égoïste quand il aurait dû s'oublier pour lutter, insignifiant devant la nécessité d'être grand. Sa douleur était comme un coup de poing reçu dans l'estomac à l'improviste, un malaise qui s'installait le matin au réveil pour ne s'estomper qu'avec le sommeil difficilement atteint au coucher. Rien à voir avec les maux, futiles ou graves auxquels chacun est confronté chaque jour, rien à voir non plus avec les atteintes de l'âge lorsque la fin approche après une vie bien remplie. D'ailleurs ces souffrances là on pouvait parfois y pallier, les éviter même. Non! sa douleur était d'une autre sorte, morale, issue de sa conscience, de sa raison devant la déraison, de son refus de l'impuissance des hommes, des médecins en présence des dérèglements du corps, de sa haine du destin d'avoir choisi cet être séduisant, si cher, si proche pour lui réserver un sort fatal, sans recours.  

                     Il l'avait sans cesse vérifié, rien n'était pire que l'ignorance. Janvier pensa alors que, en toute innocence, Anne avait subi le sort que, dans la Grèce antique, les dieux jaloux réservaient aux humains dont ils voulaient se venger. Quelque part dans l'univers un satrape tout-puissant décochait au hasard des flèches meurtrières contre des êtres créés à l'image des dieux dont il ne pouvait supporter la beauté, la santé, le bonheur qui fuit les immortels. Ils n'en ont pas besoin du bonheur puisqu'ils sont immortels, réalisa Janvier. Cette idée lui fit concevoir qu'Anne était en quelque sorte une victime parmi d'autres de la condition humaine dont le drame dépassait sa propre personne. 

                   Partager sa tragédie avec d'autres rassurait un peu Janvier, modifiait sa dimension, son périmètre. Pourtant la douleur réveillée était toujours là, intacte. Il comprit enfin qu'elle lui appartenait, il aurait beau faire elle ne disparaîtrait qu'avec lui, le jour de sa mort.          

 

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11 août 2019

Rail

                                                                       Rail

                  On pense d'abord à une voie de chemin de fer, bien entendu. Ma chronique n'a pourtant rien à voir avec le rail, seulement avec son image maritime, cette immense ligne qui part de l'ile d'Ouessant pour conduire les navires en mer du Nord. Fermez les yeux. Imaginez un instant que vous avez décidé de passer un dimanche en famille sur la côte dOpale, déguster des moules-frites entre les deux caps Gris Nez et Blanc Nez, dans un caboulot de plage, à Wissant par exemple. Le lieu, simple, est accueillant, Le plat succulent, la mer somptueuse roule doucement jusqu'à mourir sur la dune de sable blond toute proche, au loin derrière le dégradé coloré des reflets marins, vous devinez les falaises calcaires de Douvres comme si, malgré le large, elles appartenaient à un monde commun, ici et d'en face.

               Et là, patatras! La proue d'un immense porte-containers avance pour rompre la perspective séduisante dont vous vous charmiez, il est bientôt suivi d'un pétrolier aux échafaudages de tuyauteries si bizarres qu'on croirait qu'il a embarqué le centre Pompidou dans son étrave, de quoi être ensuite presque étonné de l'allure quasi normale du cargo qui tente de les dépasser. Las! Si vous avez cru un moment retrouver la vue sur les falaises, n'attendez rien. Devant vous passent 100 000 navires par an, 300 par jour, à peine le temps de lever les yeux vers Douvres qu'un nouveau sillage succède au précédent. Tous se pressent d'inonder le Nord de l'Europe de produits orientaux à bas prix. Chaque heure de retard c'est de l'argent perdu pour l'armateur.

                  Une bonne partie du commerce mondial passe par là, dans cet espace réduit de mer, ce détroit qui sépare le continent des côtes d'Albion, autant qu'il les rapproche puisque cet endroit a toujours servi de passage naturel, aux conquérants dans les deux sens, aux exilés comme aux fugitifs victimes des aléas de la politique ou de la vie, aux sportifs avides d'un exploit qui les rendrait célèbres. A pied, à cheval, en voiture, cependant on ne franchit pas la Manche. Il y faut au moins une barquette et une voile, ou bien nager, ou bien voler. Voilà pourquoi Louis Blériot tenta ici la traversée mythique qui marqua les débuts de l'aviation, pourquoi aujourd'hui un homme harnaché de moteurs se propulse sur le même chemin, pourquoi enfin un mur du refus, cruel à la libre circulation des immigrés, est érigé là pour leur interdire les côtes anglaises. 

                   Devant leur plat du jour les touristes de passage ne voient rien de tout celà, même s'ils en gardent une trace dans un coin de leur mémoire. Ils voient la mer turquoise dont la couleur varie au fur et à mesure de l'avancée du jour. Ils promènent sur les herbes du cap heureusement préservées du projet d'édification d'une centrale nucléaire. On dit que sur ces hauts fonds la mer est poissonneuse, les bancs de cabillauds se plaisent dans les courants agités entre les falaises anglaises et la terre d'Europe. Mais gare au pêcheur imprudent dont le vaisseau semble si frêle auprès des mastodontes du Rail! 

                   Un spectacle tranquille, une mer paisible, on dirait que la Côte d'Opale existe, ce jour heureux de l'été, pour la seule joie des familles ou le plaisir des promeneurs. Seulement voilà, au loin il y a le fameux Rail que le regard ne saurait éviter. Et si, c'est déjà arrivé, un pétrolier chavire au beau milieu des poissons et des mouettes? Et si, une fois de plus, un porte-container répand son chargement de matières polluantes sur les dunes et les rochers cachés sous les falaises? 

                   Adieu les moules-frites...

30 juin 2019

Instantané

                                                                       Instantané

                  Chaque fois que j'ouvre la télé sur la coupe du monde de foot je tombe sur l'image d' une jeune femme en train de cracher sur le terrain. Dommage, mauvaise photo, un geste qui gâche tout ! Moi qui ne suis pas un amateur averti je trouve le jeu de ces dames plus fluide que celui des hommes, moins heurté et brutal, en résumé plus agréable.Tant qu'à se comparer au football masculin, l'usage inélégant du crachat est bien la dernière chose à lui emprunter. La faute à qui? Je vous le demande ? A la presse bien entendu qui ne s'épargne aucun moyen pour tenter d'attirer le spectateur, mettre en lumière le jeu du ballon féminin jusqu'ici négligé, quitte à en montrer les emprunts les moins heureux.

                  La lourdeur et l'impudence des commentaires porte à croire que les journalistes sportifs sont en majorité des hommes sans imagination. Entendez les..."Ah, les pauvres sont bien moins rémunérées que leurs homologues masculins !" "Voyez comme leur jeu est lent, la balle devrait déjà être dans l'autre camp !" "Bah, un tir de loin n'a aucune chance de réussir, ce n'est pas de sa faute si elle manque de puissance!" Bien entendu tout cela est parfaitement injuste. J'ai vu jouer ces dames, un peu moins de vélocité aisément compensée par d'élégantes virevoltes sur la pelouse, des silhouettes élancées se passent la balle de près, de loin, comme pour réussir une entente cordiale en équipe, plus précieuse encore que le résultat.

                  Ces femmes sont vraiment agréables à regarder jouer. Quand les hommes ont transformé le jeu en une sorte de combat fratricide heurté de coups bas, interrompu par les chocs, les blessures vraies ou simulées, quand le spectateur devine à leur attitude les défis et les insultes qu'ils échangent sur le terrain, ces dames s'amusent du ballon avec calme et sang froid, se respectant entre elles elles respectent l'esprit du jeu. La presse ne manque jamais d'attiser les passions, ces messieurs sont tantôt portés au pinacle par la victoire puis voués au gémonies de la critique s'ils perdent. Dans le même temps, l'autre sexe affiche une joyeuse sérénité  et dignité qui nous fait laisser le poste allumé plus longtemps que prévu. 

                    Voici que tous ceux qui méprisaient le football se réconcilient avec ce sport. Je suis avec eux. Enfin, ce n'est pas le moindre des plaisirs, la séduction a gagné du terrain sur les pelouses. Toutes ces femmes sont jeunes, fraîches, montrent des corps façonnés, élancés, préservés des déformations musculaires qui rendent détestable l'entraînement excessif des équipes masculines. Leurs beautés naturelles n'ont pas besoin de maquillage superflu. Et puis, c'est certain, pour courir après le ballon et marquer des buts il vaut mieux avoir de longues jambes. Entre nous soyons sincères, de belles cannes musclées et les rondeurs qu'elles portent attirent le regard des hommes. Sans doute une des clés du succès auquel mon oeil est fidèle. 

                    Mesdames poursuivez, continuez à nous charmer ! Et par pitié, ne cherchez pas à copier de mauvais clichés. Arrêtez de cracher sur la pelouse. 

                   

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27 juin 2019

Cassius

                                                                      Cassius

                        On l'a appris un beau matin à la radio, Cassius est mort! Enfin pas vraiment Cassius, un des membres du groupe de musique ainsi nommé. Le pauvre gars serait passé par dessus son balcon qui ne tenait à rien, à peu de choses comme la vie. D'après les nouvellistes atterrés, la planète serait en deuil. Enfin presque toute parce que, pour ce qui me concerne jusqu'à ce matin je ne connaissais de Cassius que l'historien romain du deuxième siècle. A la rigueur, en toute extrémité, j'aurais fait le lien avec le boxeur célèbre qui avait hérité de ce prénom emprunté à l'antiquité par les trafiquants d'esclaves, Cassius Clay.

                        En écoutant les commentaires j'ai beaucoup appris. Ce Cassius nouveau aurait été un des premiers inventeurs de la musique électronique. Connus dans le monde entier, ses rythmes conçus sur des appareils électriques disco auraient agité le monde de la nuit sur tous les continents, déhanché les fêtards en cadence sur les dance floors de Séoul à Ibiza en passant par Soho, avec des noises psychédéliques de la House bien de chez nous, en tout cas c'est dans ces termes que les chroniqueurs annonçaient une perte  inestimable pour la French touch.

                     J'avoue être resté dans l'expectative, baba, scotché, non pas tant par la révélation du drame désolant pour ce pauvre homme, que par l'unanimité complaisante des termes utilisés par les nombreux chroniqueurs bouffis de suffisance anglophile. Eh Quoi! Faut-il avoir peur d'être incompris si on parle du "style maison, des sons électroniques, de l'inventivité des animateurs français, de la musique artificielle adoptée sur les pistes de danse récréatives." Je ne sais pas s'il faut s'en féliciter, il semble bien que les danseurs de la nuit aient une sorte de langage normatif de New York à Tel Aviv ou Delhi.  

                  La mondialisation n'a décidément pas de bornes, ces gens manquent à la fois de créativité et d'originalité. Avec regret nous sommes contraints de constater que les activités artistiques, musique électronique en première ligne, sont victimes de la banalisation et uniformisation générale qui coiffe de son ombre toutes les activités soumises aux échanges internationaux, mercantiles ou pas. Dans leurs appartements les ménagères de Rio, de Harlem, de Dublin ou Taïwan partagent la même marque d'aspirateur tandis que leurs enfants s'agitent la nuit sur des rythmes fabriqués par d'habiles spécialistes, tels Cassius, à l'autre bout de la planète. 

               J'apprends avec curiosité que l'auteur du groupe Cassius, victime du désolant fait divers rapporté ici, était né à Limoges, preuve supplémentaire s'il en était besoin, de la pénétration de la normalisation des moeurs et des techniques jusqu'aux fin fond des provinces. De la Terre de Feu Argentine jusqu'aux banlieues de Dakar on danserait pareil dans les boites disco. Jusqu'à ce jour je gardais au fond de mon coeur l'image d'une capitale de province française pétrie de traditions, gardienne des secrets jalousement défendus de fabrication d'une porcelaine à la finesse inimitable, département dans lequel la population résistante battit en rase campagne l'armée allemande pour s'en libérer.

                  Eh bien, tout ceci n'a plus cours. Si ce n'est déjà fait, la porcelaine pourrait être fabriquée en Chine, les boeufs de Salers disparaître des champs pour se reproduire dans des fermes de mille vaches, la jeunesse désabusée plus préoccupée des tubes électroniques que de patrimoine. Jusqu'où tout celà peut-il aller? Je n'ose l'imaginer. 

                    Dion Cassius, l'historien romain passa dit-on dix ans de sa vie à se documenter sur l'histoire de Rome et autant d'années à écrire l'ouvrage monumental qui sert de référence à tous les connaisseurs des sources du premier empire d'Occident.

                  Hier nous étions les successeurs de la langue et des valeurs de ces estimables ancêtres. Aujourd'hui plus grand chose,... mondialisés, plus rien!

  

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19 juin 2019

Tennis

                                                                       Tennis   

               Il en aura passionné des foules ce jeu de raquette! Depuis l'époque du jeu de paume dont il est issu jusqu'à ce jour porte d'Auteuil, le tournoi de tennis qui rassemble chez nous, chaque fin de printemps une multitude de sportifs et tous les autres. Quand on pense que son nom est modestement dérivé d'une exclamation des joueurs indiquant "tenir" avant de lancer la balle. Décidément la réussite tient à peu de chose. C'est qu'on en a eu de drôles de récits sur le tennis, depuis les caricatures de regards figés par les trajectoire, droite-gauche, de quoi attraper un vrai torticolis, jusqu'aux délires sur les pensées sexuelles refoulées des passionnés de toutes sortes, fondées sur un rapprochement malheureux des assonnances.Tennis rime avec pénis...Ridicule.

                  Quoique ? A force d'exemples je finis par voir un fond de vérité dans une telle comparaison. Comme l'amour, le tennis se joue à deux, de préférence... Comme l'amour, les adeptes sont fascinés par l'objet du désir, ici la petite balle, prisonniers de leur passion en plein mois de mai. Voyez comme sur le court les échanges ressemblent parfois à une sorte de danse, un ballet réglé pour séduire, dans lequel à la fin l'un terrasse l'autre, comme en amour. Des romanciers ont même vu dans l'acharnement de certains sportifs à courir après le rebond une sorte de substitut au coït, jusqu'à prétendre que sa passion épuisante freinerait l'appétit sexuel. Dans une telle situation je conseillerais de consulter un sexologue ou de passer son chemin.

             Sans doute, la diffusion internationale de ce sport de raquette n'est pas pour rien dans la fabrique de légendes parfois complètement farfelues autour des joueurs, transformés en vedettes adorées dont la presse guette le moindre geste, le plus petit mouvement intime, afin d'en repaître le public. Il faut dire qu'ils font envie ces beaux champions, visage et corps hâlés par le bon air des courts, tenues chics à  la ville comme dans l'effort, propos publics agréables et souriants, ils font le tour du monde plusieurs fois par an pour encaisser les primes élevées promises en contrepartie de leurs apparitions spectaculaires. On dit que, même lorsqu'ils perdent, on les rémunère quand même. La célébrité attire la foule. 

               Après Rome et la Grèce l'addiction au sport est devenue un caractère essentiel du monde moderne. Les politiques favorisent la pratique et la diffusion des grandes compétitions des stades, c'est pour eux un bon moyen de détourner le regard des citoyens des difficultés du champ social ou des turpitudes de leurs élus. Ainsi le budget des tournois augmente chaque année sans que, en dépit de déficits parfois importants, aucun club ne se déclare jamais en faillite.

                Bien entendu le tennis n'échappe pas à la règle de l'inflation des dépenses. Dirigeants ou adeptes, afin de tous les satisfaire il faut, paraît-il, agrandir le stade Roland Garros. La presse indique qu'un budget de 400 millions est destiné à ce projet. presque la moitié du montant espéré pour réparer Notre Dame, une bagatelle aux yeux des puissants responsables fédéraux et leurs soutiens municipaux. On ne saura jamais si les praticants qui cotisent dans les associations sont d'accord, on ne leur a pas demandé leur avis. Enfin, pour réaliser ce projet il a fallu rogner une partie des espaces naturels des jardins historiques de serres d'Auteuil, arracher une bonne centaine d'arbres pour édifier un terrain de tennis à leur place. Les édiles responsables de cette destruction sont, dit-on, satisfaits de la qualité de la réalisation finale.

                 Quant aux usagers et promeneurs du Bois de Boulogne ils n'ont rien à dire, qu'à la boucler. 

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27 mai 2019

Martinet

                                                                       Martinet

               Ils sont arrivés, en plein milieu du mois de mai, sans prévenir. D'un coup leurs cris stridents m'ont fait lever la tête, regarder à travers les persiennes pour deviner ce qui se passe dans un ciel seulement peuplé jusque là par de rares moineaux rachitiques. Merveille de ce matin de printemps, ils étaient toute une bande à voltiger là haut, équilibristes des nuées croisant et recroisant leurs vols de paraboles irréalistes à la recherche d'insectes. Personne n'y croyait! On n'y pensait même pas tant les écolos nous annonçaient la fin des espèces et les voilà qui lâchent leurs cris sur la ville, un vrai bonheur cette vie qui résiste à tout.

               C'est vrai, les hirondelles au ventre clair sous le frac noir, je n'en vois plus jamais près de la maison. En ville leurs habitats ont disparu sous le béton, alors je me console avec les martinets tout de noir vêtus qui persistent à me rendre visite. Ponctuels malgré la pollution, la raréfaction des insectes et que sais-je encore, matin et soir ils organisent un fabuleux manège aérien, ravissant les distraits qui badent le nez en l'air, puis disparaissent soudain, comme aspirés par les hauteurs invisibles où on dit qu'ils planent sans jamais se poser, dorment en vol, copulent en l'air, ne s'approchant des maisons que pour déposer leurs oeufs dans des anfractuosités, des fissures, sous quelques vieilles tuiles épargnées des promoteurs d'immeubles. 

           Ils furent longtemps méprisés, souvent confondus avec les hirondelles, si familières qu'on pouvait presque croire qu'elles connaissaient les occupants des maisons dont elles revenaient tous les ans occuper la toiture, comme en visite de politesse, puis, à l'automne, perchées à la queue leu leu sur le fil électrique le long de la rue, leurs conciliabules sans fin offraient un spectacle attendrissant jusqu'à leur départ inattendu, toutes ensemble, vers une destination inconnue, si loin de l'autre côté de la mer. On tremblait pour elles.

               Difficile de croire que ces deux oiseaux ne sont pas de la même espèce tant leurs habitudes et leur aspect sont proches. Maintenant que j'ai perdu les amies de mon enfance dans le ciel, je prends le temps de découvrir l'élégance du martinet. Voyez plutôt cette fléche de plumes et d'harmonie monter droit au firmament jusqu'à ce qu'elle échappe à notre oeil, comme un symbole de liberté. Les pieds sur terre on voudrait bien disposer de tant d'espace pour se mouvoir, de l'écoute attentive des membres de la fratrie locale pour crier sa joie à tous vents, sans retenue. Impossible regret. Nous sommes civilisés que diable!

                  Enfin pas tous... J'entendais il y a peu dans un débat, une journaliste expliquer froidement  que la mort d'une espèce ne la dérangeait vraiment que si cette disparition pouvait mettre en cause le mode de vie des hommes ou leurs ressources. A défaut tant pis! On pouvait s'en passer. Un tel degré d'inconscience et d'égoisme chez cette personne a suscité en moi, homme plutôt pacifique, une sorte de réflexe archaïque. J'aurais volontiers fessé la péronnelle pérorante que j'écoutais à l'aide d'un martinet, vous savez ce manche de bois muni de lanières de cuir autrefois destiné à fustiger la sottise. Hélas, à juste titre son usage a disparu. Rien ne s'oppose aux horreurs proférées impunément sur les écrans. Pourrait-on essayer la raison ?

                 Avec ses semblables j 'en doute. Adieu les hirondelles! 


 

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18 mai 2019

Zombie

                                                                    Zombie

                   A Cannes, sur la Croisette c'est la mode, on n'entend plus que ce mot, comme un revenant. Moins de cinq jours après le début du festival, les invités ont assisté à leur deuxième projection sur les fantômes. Bon courage! Enfin, si on aime pourquoi pas, il paraît que les meilleurs spécialistes d'Hollywood baignent dans les scénarios d'au-delà. J'espère qu'ils ont prévu de retomber un jour dans le réel. Parlons-en : sorti du folklore haïtien le mot zombie est passé à l'anglais pour nous revenir après un court stage par notre langue. Drôle de voyage express !     

                 Pourquoi le zombie séduit-il tant de monde? J'imagine qu'il est connoté par l'histoire de l'esclavage en Haïti. Certains maîtres auraient poussé l'instinct de propriété jusqu'à dénier à leurs victimes le droit à l'existence d'une âme. Brrr...! Ces derniers se seraient vengés en inventant une sorte de folklore magique dans lequel ils retrouvaient pouvoir occulte et personnalité, le vaudou. De quoi occuper les nuits avec quelques plumes, du sang de poulet, de l'alcool de canne et des tambourins. En fin de compte on peut se demander si les soirées les plus agitées sur le sable de la Croisette ne sont pas comparables aux rythmes saccadés et aux déhanchements festifs des populations opprimées d'Hispagnolia autrefois. 

                  A noter toutefois une grande différence, l'opulence des festivaliers tranche totalement avec le dénuement d'Haïti qui reste un des pays les plus pauvres du monde. D'un côté la crème des studios des pays riches foule le tapis rouge des marches du palais, de l'autre on en est parfois réduit à avaler de l'argile pour calmer sa faim. Ici, acteurs et spectateurs éduqués ont eu accès aux meilleures universités, là bas, aux Antilles, la jeunesse haïtienne est à la merci des minces programmes de développement de l'ONU. Quand, sous les projecteurs, artistes et journalistes étalent leur culture, dans le même temps de maigres ressources sont mobilisées pour relever les murs abattus par les catastrophes de la nature, auxquelles s'ajoutent parfois celles des tontons macoutes ou de leurs héritiers.

                  Les uns ne sont pas responsables des autres, c'est vrai. Rien ne les unit que ce petit mot étrange, zombie. Comme il serait heureux toutefois qu'une sorte de solidarité humaine rapproche les bienheureux de Cannes des plus déshérités. Pour être juste il faut indiquer que bien des festivaliers montrent un haut niveau de conscience dans la préoccupation de leurs frères humains, certains ont  sans aucun doute payé la solidarité de leurs moyens, parfois de l'engagement personnel. On les connaît. On les salue. 

                Cet engouement pour les étrangetés imaginaires de l'au-delà n'est pas là par hasard. Un bon moyen d'échapper aux duretés de l'existence auquel répondent réalisateurs et producteurs plus ou moins inspirés. Bien entendu ils sont libres de traiter les esprits comme bon leur chante, c'est bien le moins pour des artistes Mais attention à ne pas dissimuler derrière l'ésotérisme mystérieux la culture de l'indifférence au monde tel qu'il est, pire, se satisfaire de l'égoisme narcissique des paillettes du festival.                             

                    A ce compte là les zombies seraient plus nombreux dans la salle que sur l'écran. En vrai.        

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13 mai 2019

Europe

                                                                    Europe

              La légende raconte qu'Europe fut enlevée par Zeus déguisé en taureau. Ce n'est pas la seule fois où le roi de l'Olympe abusa, par ruse ou par force, d'une des nymphes vouées à servir les anciens dieux. On en comptait plus de trois mille et le paillard avait l'embarras du choix. Hérodote rapporte qu'Europe ne mit jamais les pieds sur les terres à l'ouest de la Grèce d'où venait son nom. Son ravisseur la conduisit en Crète où l'union fut accomplie près d'une fontaine. Bien qu'il agît en brute, le choix de Zeus était fort judicieux. Cette île pourrait être vouée à assouvir les désirs pour l'éternité tant sa beauté y invite. Hérodote n'a pas dit si le dieu a persisté ? En des lieux si propices à l'amour j'aurais essayé les grottes, nombreuses et cachées, les plages de sable fin devant l'infinité de la mer, les criques sauvages et les baies retirées idéales au secret des ébats. Bon! Les forces des dieux sont inépuisables.

               Pas celles des hommes dont la vigueur est parfois aussi fragile que leur mémoire fugitive. Europe fut ignorée des chroniques durant des siècles de chrétienté pour ne renaître qu'aux temps modernes, à la Renaissance, justement. Depuis, quel succès! Tous les potentats prétendants à l'héritage de l' Empire germanique se la sont disputée. Pauvre Europe des peuples déchirés par les troupes des mercenaires à l'apogée des royautés, plus près de nous piétinée par les  armées de conquête envoyées par les dictateurs jusqu'à Moscou où elles ont fini par se perdre. 

               A la fin des fins, après deux guerres mondiales quand même, las des conflits, quelques esprits éclairés tentèrent d'instaurer la paix sur ce vieux continent. L'affaire n'était pas simple. Ils ont beau se connaître et se fréquenter les peuples européens ont chacun leur langue et des intérêts parfois divergents. Une bonne partie baigne dans la  Méditerranée tandis d'autres sont tournés vers l'Océan. Au centre les continentaux balbutient sur les frontières des Balkans ou de l'Ukraine, les occasions de conflit, les drames, n'ont pas épargné les temps récents.

                En dépit de tout, comme pour  Zeus, le désir d' Europe est toujours aussi vif parmi la majorité des citoyens du continent. Hélas, ils n'auront pas l'opportunité de conduire en Crète la belle nymphe. Pour la plupart elle n'est que mercantile quand d'autres la voudraient puissante, créatrice, à la pointe du progrès social, de la protection de l'environnement, des Sciences...

                 Les semeurs d'illusion bonimentent sur les estrades des discours pernicieux. Le rêve d'Europe ne deviendra vrai qu'au service des idéaux de paix et d'humanisme. 

En mai, fais ce qu'il te plaît. Au moment de voter libère Europe des marchands! 

   

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07 mai 2019

Urbain

                                                                       Urbain

            Un prénom d'un autre âge, tellement démodé que de nos jours, même un pape n'oserait l'emprunter. En revanche si on parle des gens qui habitent en ville nous sommes tous concernés, enfin presque tous. Les autres sont des faux ruraux. On en a beaucoup parlé dans les gazettes, vous devez être au courant. On les a rencontrés autour des rond-points, près des péages, avec un gilet jaune, ils se plaignent de manquer de tout dans leurs campagnes, écoles, maternités, postes, transports, commerces, tout a foutu le camp. Quand ils ont un boulot c'est en ville. Ne les confondez pas avec les paysans, s'ils habitent là c'est parce que c'est moins cher et qu'ils sont pauvres. D'ailleurs des paysans il y en a de moins en moins et ils sont pauvres eux aussi.

            Urbain, c'est aussi une façon d'être, un comportement. Plus aucun rapport avec sa résidence, c'est un bon moyen de réussir dans la vie, il suffit de ne se fâcher avec quiconque. C'est la voie royale de l'élite. La finance recrute des urbains,  pour placer l'argent des autres on dit qu'il faut savoir déjeuner poli, policé, contracter dans une chaude ambiance. Bien entendu l'idéal serait d'avoir exercé  deux fonctions, l'une conduisant à l'autre. De la grande finance à la politique il n'y a qu'un pas pour parvenir au sommet.Suivez mon regard... Et ne croyez pas que c'est facile. Beaucoup s'y appliquent tout en végétant dans les postes subalternes des préfectures.Un vrai purgatoire. Ne pas accéder au poste d'autorité auquel il aspire, ça vous aigrit le fonctionnaire. Plus urbain du tout.

              C'est comme ça l'urbanité. Les gens d'en bas diraient que c'est le bal des faux culs, ceux d'en haut la taxeraiant d'hypocrisie avec leurs pincettes. Le drame récent de Notre Dame nous en donne un exemple instructif. Tandis que le citoyen de base, ému, se préparait à verser son obole pour reconstruire ce symbole central de la mémoire de la nation, il fut pris de court, et à quelle vitesse par les urbains. S'engagea alors une surenchère digne d'une salle des ventes à coup de millions hypocrites. On apprit le lendemain que la générosité courait après la déduction fiscale de la part de quidams qui n'ont jamais trouvé le chemin de leur poche devant un sans abri. Nausée.  

           Regardez les! Entre eux les parvenus sont... charmants. Normal, ils ont fréquenté les mêmes grandes écoles, ils se croisent dans les allées des sièges sociaux des entreprises du CAC, dans les couloirs spacieux des ministères. Ou bien ils se fréquentent à l'église, dans les fêtes familiales, prennnent leurs vacances au Touquet Paris plage ou dans un site connu pour l'entre-soi. En revanche il est déconseillé de contester la relation de l'urbain de pouvoir avec le simple citoyen, surtout de douter de sa morale, la réaction serait féroce. Nombreux sont ceux qui en ont fait la triste expérience, contrôlés, bastonnés, ne parlons pas des infirmités, l'urbain est impitoyable.                                                                                                                                                                                         Oui! Il faut bien constater que certains actes excessifs dans les récentes jacqueries en jaune méritaient sanction. N'empêche. La dureté de la réponse interdit la réconciliation, l'aveuglement fait place au dialogue. L'urbanité a bien disparu des rapports sociaux dans nos régions. "Que vous soyez puissant ou misérable..." Désolant! 

Autrefois l'élite faisait ses humanités, aujourd'hui elle fait ses urbanités semble t-il. De cette manière, je ne suis pas certain que le citoyen lambda ait gagné au change. 

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16 décembre 2018

Climat

                                                                   Climat

                  Chaud devant! Cette alerte familière inventée dans les cuisines de nos grands restaurants devrait être adoptée d'urgence par tous les résidents de la planète bleue, du plus pauvre des coolies dont le champ du Bengladesch menace de disparaître sous les eaux au plus illustre des dirigeants se croyant à l'abri en son château. Tous en parlent. Beaucoup ne font rien mais tous seront frappés. Agir vite. Ce n'est pas une mode, un sujet encombrant qu'on aborde pour mieux s'en débarrasser. Hélas, la plupart de ceux qui on le pouvoir d'agir ont d'autres chats à fouetter. Ils ont tort.   

                   Demain, en certains endroits c'est déjà le cas, la terre ne sera plus qu'une fournaise inhabitable. Ceux qui resteront, peu nombreux, à l'abri de leur clim alimentée par les derniers résidus de gaz de schiste, n'auront plus qu'à la rebaptiser planète rouge en contemplant le résultat des cataclysmes dont seront victimes la majorité de leurs contemporains. Leur tour viendra. C'est tout ce que je peux promettre aux classes supérieures si elles continuent à tourner leur regard vers le court terme. 

                   On hésite à en parler tant le sujet est rebattu. Le climat des affaires domine tout. Après nous le déluge semble devenu un mot d'ordre mondial. On peut pardonner aux bidonvilles de ne pas agir en faveur de l'air pur, mais que penser des autres, de tous les autres, ceux qui n'ont pas la certitude d'avoir faim demain matin ? Le désir de ne rien changer à la société engendre l'impuissance. Chacun veut garder sa place nantie contre l'évidence. Je ne sais pas si, dans les temps bibliques, Noé a vraiment sauvé les espèces de la noyade mais je commence à me demander où construire l'arche qui préservera les hommes des prochaines inondations et qui sera autorisé à monter à bord ?  Comme d'habitude il se pourrait que les plus riches, les dictateurs et leurs généraux soient de la partie en abandonnant tous les autres.

                    En attendant on continue comme si de rien n'était. Mme  Merkel se dope au charbon, M Trump en fait sa drogue préférée, les Polonais qui en trouvent partout sont perfusés à l'anthracite. Les Chinois qui ne peuvent plus respirer voudraient bien s'en débarrasser, sans savoir par où commencer. Sachez, si vous l'ignorez, que sans charbon Oulan Bator, capitale de la Mongolie serait rayée de la carte, inhabitable pour son million demie de résidents. En attendant le smog les étouffe.

                     Dans le même temps, comble, oh dérisoire ridicule, j'apprends dans une gazette que le mot à la mode dans mon propre pays est climax, une invention de DRH pour désigner la pauvreté des rapports humains qui caractérise l'époque moderne. Le climax se dégrade paraît-il dans l'industrie nationale qui fout le camp, sans parler des cercles politiques en bisbille avec leurs citoyens. J'apprends encore que les salariés de la télé, victimes d'un mauvais climax, sont menacés de licenciements nombreux, ils ne seront pas les seuls. Poursuivons, ne pas s'arrêter en si bon chemin, l'intitulé Climax désigne pêle mêle un grand magasin, un groupe de rock, une classe préparatoire aux grandes écoles (sic), une boutique de magie...

                     J'ai vérifié dans ce bon vieux Littré, traduit du grec et peu usité, climax veut seulement dire gradation. L'usage abusif du sens des choses se moque bien du climat comme d'une guigne.

Climax !  Osons le dire, ils n'ont pas peur des mots, ni du déluge.  

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29 octobre 2018

Chasse

                                                                   Chasse

               Si vous gardez en mémoire l'idée que le chasseur contemporain est le digne héritier populaire de l'abolition des privilèges obtenue de la Révolution française, vous avez tout faux. Les historiens ont rectifié le tir : les cahiers de doléances de 1788 ne réclamaient pas le permis de chasse mais, pour la plupart, le droit au paysan de prélever le gibier, là où il proliférait au point de détruire ses récoltes. La faute en incombe aux livres d'histoire de nos anciennes classes primaires qui colportaient l'image d'un Nemrod rural armé d'une antique pétoire à broche, enfin libre de couvrir en armes les terres communales dont le seigneur avait été banni.

                Sous la République la chasse devint un sport populaire. Quand tous ne le pratiquaient pas, nul ne le contestait. Il faut dire qu'il était plaisant de croiser le dimanche la silhouette familière du chasseur du quartier accompagné de son chien. Arpenteur de paysages, proche des maisons où tous le connaissaient, il ressemblait davantage à un promeneur qu'à un tueur de lapins. Il faut dire que dans la France rurale des quatre républiques la campagne était d'abord fréquentée pour les cultures ou la cueillette. S'il arrivait à notre homme d'occire quelque bestiole c'était presque par hasard. Quand on le félicitait, il s'excusait, disant que le gibier s'était pratiquement jeté sur le bout de son fusil, au point qu'il était impossible de le manquer dans un tir réflexe, innocent de toute envie de maculer de sang le bec du col-vert aux plumes colorées, ou bien la fourrure grise tâchée de roux d'un lièvre bondissant dans le pré, si jolie.

                 De nos jours les choses ont bien changé. Les oiseaux se font rares, les lapins sont malades, les migrateurs ont été décimés au point que les cols où ils passaient en nuées sont parfois occupés, l'hiver, par des fusils plus nombreux que les maigres compagnies qu'ils canardent à tout va pour assouvir leur passion... Ou s'en repaître, qui sait ? Dans tout les cas on ne croise plus de ces promeneurs solitaires d'antan, pour eux ça ne vaut plus le coup.  Ils ont été remplacés par des groupes de chasseurs, organisateurs de réunions cynégétiques, inséparables compagnons de battues animées par des meutes de chiens hurlants. Si vous faites un tour dans la campagne vous les trouverez aisément, au bord d'un chemin dont ils ont interdit l'accès aux cueilleurs de champignons des bois, leurs "bêtes noires" après le gros gibier. Faciles à trouver ils sont à l'affut auprès d'un 4x4 rutilant qu'ils ont de la peine à quitter, faciles à reconnaître à leur uniforme de camouflage vert militaire.

                  Pour couronner le tout, l'ancien fusil à deux coups de plomb de nos grands pères a été remplacé par une carabine automatique capable de tirer des balles de guerre à plusieurs kilomètres. Les plus acharnés n'hésitent même pas à doter leur armurerie d'une lunette à rayon laser, un peu comme s'ils se préparaient à partir au conflit en Irak. Sanglier, si tu passes par là, prends garde à toi !

                  Ainsi parée la chasse moderne ressemble à la guerre, elle en arbore tous les signaux. C'est à croire que l'inventeur de la psychanalyse, le père Freud qui ne les avait pourtant pas connus, avait deviné avant l'heure que la "pulsion de mort" qu'il décrivait trouverait sa meilleure illustration dans les moeurs des futures générations de chasseurs. Quand la mort devient un spectacle on se demande de quel côté sont les êtres les plus sauvages. Dans la nature ou à l'affut au bord du chemin ? 

                  Ces gens sont fort armés et malicieux, je vous le dis, au point qu'ils ont l'oreille d'un président. Celui ci leur a octroyé des périodes de droit de chasse que le bon sens et le besoin de préservation des espèces aurait dû leur fermer à jamais. Au point qu'ils ont chassé l'écologie en même temps que son ministre du banc public.

                   La chasse à l'électeur en quelque sorte et tant pis pour les pigeons!

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21 août 2018

Diva

                                                                   Diva

         Un mot comme un air de Maria Callas. Si vous le traduisez par divine vous avez tout faux. En Italien il signifie déesse. Prononcer "diva" a quelque chose de gourmand, c'est sans doute pour ça que notre langue s'en régale. Surtout, ces grâces chantantes ont la réputation de grandes amoureuses, pour le plaisir de nos esprits latins. Hélas, si toutes les divas ont des voix merveilleuses, toutes ne sont pas des déesses, loin s'en faut. Gare à la Castafiore !

          Le danger aujourd'hui, avec l'abus des moyens de communication, c'est que nombre de célébrités se prennent pour des divas. Journalistes je sais tout, politiques donneurs de leçons, spécialistes de tout et de rien, l'apparition dans les antennes est pour eux comme un brevet de compétences qui les placerait au dessus du commun, obligerait monsieur tout le monde ou leur entourage à tolérer leurs caprices. Ils galvaudent ainsi le talent, corrompent la beauté, sans aucun respect pour l'art et l'auditeur, en gougnafiers qu'ils sont.

          Dans le genre, je le cite en exemple, je crains que le pire ne soit cette sorte d'écrivain au nom bretonnant dont on fit une icône, après qu'il eût obtenu le Goncourt dans un livre ou il étale les coït ininterrompus de ses héros, à chaque page voire plusieurs fois par page. Mèche pendante sur oeil bleu layette, lèvres gourmandes et moites adornées d'une clope arrogante, teint blafard de bibliothécaire, notre homme s'autorisa de l'étonnant succès des orgasmes sans amour qu'il publiait pour prendre la fuite, enfin ne distiller que de rares apparitions dans lesquelles il affirmait son génie, jusqu'à la parution d'un nouveau roman dans lequel il annonce une sorte d'apocalypse religieuse au public ébahi. J'en atteste, j'ai personnellement assisté à la disparition de mètres linéaires de son bouquin dans les librairies, en quelques minutes le jour de sa parution. Ma foi, certains jours le lecteur se nourrit de peu. Gogo va!

           En politique c'est encore là qu'on rit plus et mieux. A peine éclose une diva remplace l'autre. Tel, qui le soir s'étale dans les lucarnes, fait le buzz des gazettes, vous annonce son départ au petit matin, puis disparaît à jamais sans tambour ni trompette. On en vient à croire qu'en fait, parfois, l'art de la politique consisterait d'abord à se créer un bon carnet d'adresse, propice à de fructueuses reconversions. Si nombreux sont les profiteurs qu'on ne saurait tous les citer. Allons, quand même, ce jour, vous reconnaîtrez bien ce Hulot, fameux avaleur de couleuvres, disparu du champ d'honneur de l'écologie, tout aussitôt remplacé par un autre avaleur à l'estomac encore plus élastique. L'environnement à de l'avenir... dans les discours.         

           Usurpateurs, ces gens font un tort considérable à la diva authentique, celle dont la charge essentielle consiste à nous réjouir de l'aura de sa voix, si prenante parfois qu'on en frissonne, si langoureuse qu'on en use de chasse-tristesse les soirs de déprime. L'orgasme des arts, l'harmonie des corps et des esprits qu'inspire une oeuvre véritable, c'est autre chose qu'un roman à la mode. De surcroît, éternelle beauté, la diva ne livre pas tout ses mystères, dispose souvent d'un jardin secret, se garde bien d'étaler son intimité à tout venant. Son charme distille le plaisir, ses ténèbres nous intriguent.

            Pour finir, vous l'avez remarqué, dans tout ça le masculin est au rencart, diva ne se décline qu'au féminin. Pour une fois les  hommes de l'art les plus fameux seraient proscrits, n'auraient pas accès au cercle enchanté de la diva. Sauf, une suggestion, à se transformer en femme. L'usage s'en répand. C'est vrai quoi, on a tous un peu d'Aphrodite en nous, il suffirait d'en reconnaître les délices et de les accepter.

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30 juillet 2018

Baignade

                                                                    Baignade

                   Le ci-devant 28 juillet, on croisait vraiment beaucoup de monde sur la promenade des Anglais, à Nice, le matin, à l'heure matinale où je tentais d'approcher la mer pour me baigner. Je ne sais pas quelle mouche les a piqués, la canicule peut-être, mais ils étaient tous là, en même temps. Des regroupements sonores de familles italiennes installaient des parasols en carré comme pour protéger un imprenable camp romain,  les cars surchauffés de voyages organisés dégueulaient des bandes de passagers sur la plage à la recherche de quelque point de fraîcheur tandis que des parents harassés cherchaient la meilleure place près de l'eau, propice à la distraction de leurs enfants désoeuvrés. Au milieu de tout ce monde, des couples de retraités ordinairement quasi propriétaires des galets lève-tôt, peinaiant à trouver un endroit adéquat pour poser leur serviette.

                  Le soleil de juillet respendissait pour tous, sur toutes les régions, la France était en congés ou à demi assoupie, tout indiquait la paix, la baisse des cadences dans les usines, l'ambiance paisible des bureaux, le repos sous l'ombrage des lieux de vacances à l'heure du pastis. Il n'en fut rien, un peu comme si la lune rousse observée la veille en éclipse avait émoustillé tout le pays. Depuis une semaine les gazettes distillaient les épisodes de la guerre que se livraient les cercles du pouvoir pour s'accaparer l'opinion, les uns pour justifier un abus du droit, les autres pour s'en offusquer après l'avoir institué, Benalla ça n'allait pas bien du tout. le Tour de France à vélo n'en finissait plus d'arriver et les coureurs français de pédaler derrière les meillleurs, sur les routes les gens se croisaient dans des embouteillages caniculaires. La tension montait sans raison véritable. Un jour étonnant.

                  Quand même je me glissai dans l'eau au milieu des baigneurs avec la sensation agréable, inattendue, que toute l'agitation de l'extérieur n'avait pas réussi à dénaturer l'agréable fraîcheur de la mer. La Côte d'azur a la chance unique que la profondeur de ses plages préserve les agréments de la baignade malgré la foule. Après quelques mètres de natation on se retrouve presque seul à s'ébattre dans l'onde limpide, passé cinquante mètres on ne rencontre plus que de rares aventureux bons nageurs. On peut alors se laisser doucement rouler par la vague pour rentrer au bercail de la rive. Bon, tant pis si les derniers mètres sentent davantage l'huile solaire que l'air marin. On ne peut pas tout avoir, c'est supportable de partager l'espace un moment avec des congénères ravis.

                    Quelques jours auparavant c'était une autre histoire. J'étais dans les Corbières, près du village de  Portel. On l'ignore parfois mais c'est un lieu chargé d'histoire. Les Wisigoths d'Alaric s'installèrent par là, bien des lustres avant que les armées franques de Charles Martel ne stoppent l'avancée des envahisseurs du Sud dans la bataille de la Berre, c'est le cours d'eau qui serpente de Portel jusqu'aux étangs pour rejoindre la mer. Comme autrefois lorsque j'étais enfant, j'ai suivi le chemin qui mène du village jusqu'aux berges. J'ai passé la chapelle des Obiels. Longtemps noyé dans les ronciers, inaccessible, le vieux monument est maintenant agréablement dégagé au beau milieu d'un champ d'oliviers. En suivant le courant entre les modestes falaises de schiste qui l'enserrent à cet endroit, j'ai retrouvé les launes profondes dans lesquelles, chenapan, je braconnais les sophies, les chevesnes et quelques rares goujons. Emu, j'ai suivi le chemin qui court dans les canisses jusqu'à l'ancien pont de pierre surplombant la rivière vers les champs cultivés. Enfin, à l'abri des regards, dans un plan d'eau secret, je me suis baigné seul, nu au milieu des roseaux, saoulé des parfums de maquis, cerné par les collines arides des Corbières, sous un soleil qui ne brillait que pour moi, comme si le ciel sous lequel je flottais m'appartenait.

Douce France. Combien de temps encore !

 

 

 

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14 juillet 2018

Mépris

                                                                      Mépris

                            Tiens!  Deux syllabes sonnantes comme la morgue des puissants d'ancien régime. A petite dose on se le prend quand même en pleine poire. De fait il n'est pas utile de le souligner, un geste, une attitude, un mot suffisent à afficher son mépris, à le faire savoir, distiller le dédain dans lequel on tient tel ou telle qui regarde sans comprendre la hauteur de vues dans laquelle le chef se pavane. Pognon, c'est assez dit !

              C'est même bien dit selon les gazettes qui n'en finissent plus de s'esbaudir. Et tant pis si le pognon dont on parle n'appartient en aucune façon à celles ou ceux qui prétendent en contester l'usage, s'il a été acquis par l'épargne accumulée durant de longues années de travail, parfois difficiles, quelques fois harassantes pour le corps, ou peut être désespérantes pour la santé de l'esprit. Le truc c'est que la règle a contraint chacun à en remettre une partie à un machin collectif et solidaire entre générations. Fallait pas! En haut, tout en haut, les méprisants ont décidé qu'un meilleur emploi pourrait être fait de la cagnotte à leur profit, alors ils en préparent la captation. Pognon qu'ils ont dit, comme on dit "pas grave", quoi!

             Parce que leur pognon à eux il est à l'abri dans des coffres privés, pas solidaires pour deux ronds, mais bien protégés, On ne va pas les confondre avec l'argent du salaire différé. En revanche pour les autres, ceux qu'on méprise, qui n'ont qu'à se taire, on veut bien tenter de faire croire que l'argent qu'on leur doit, qui leur appartient, serait une sorte de ponction au détriment des ressources de l'ensemble de la nation, voire de son équilibre. C'est archi faux! 

              Le méprisant par nature ignore l'histoire sociale ou même la mémoire, alors il faut en avoir pour lui. J'use d'un exemple poétique. Il y a quelques années, le génial Ferdinand Godard mit en cinéma la plus belle actrice française, en tout cas la plus célèbre, dans un film intitulé "Le mépris". Le mépris d'une dactylo pour les assiduités d'un riche producteur dont le mari regardait complaisamment au loin, ailleurs. La dactylo envoyait paître les deux complices dans un autre pré, avant de reprendre le chemin du bureau. Un régal, sans doute le meilleur rôle de Brigitte Bardot en femme libérée.

              La réussite personnelle est autant le fruit du hasard que du talent. Rien n'oblige à céder. On peut refuser la corruption de l'argent, mettre un terme à la corruption des esprits. Et si, prenons nous à rêver, les Français répondaient bientôt à la morgue du Château en méprisant la candidature des siens dans les urnes. Voilà qui serait une forte réfutation des propos hasardeux sur le pognon de la solidarité, la condamnation de l'ignorance de la vie partagée dans la modestie de la majorité d'entre eux, une belle revanche sur ceux qui osent penser à leur place et les regarder de haut. En attendant au bal du 14 juillet les prétentieux sont légion.

              Le mépris rôde à ras de terre avec ses auteurs, les relever n'en vaut guère la peine.

 

              

 

    

 

                 

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14 mai 2018

Cannes 2018

                                                                   Cannes 2018

                   Un festival dont on nous rebat les oreilles. Impossible de passer à côté, quand bien même on ferait tout pour. Chaque année à la même époque une nuée de journaleux et de parisiens à la mode se précipite sur les hôtels de la Croisette, privatise les plages, envahit les boîtes de nuit, les rues qui y conduisent, sous le regard envieux des beaufs parqués, entassés derrière les barrières, qui n'ont fait le déplacement que pour les voir. En quelques heures une flotte de bateaux luxueux fait sa sortie annuelle du port d'Antibes, 20 minutes ridicules de mer aller et retour, vient s'ancrer devant le îles de Lérins, pollue la baie, accueille à bord quelques happy few qui n'ont jamais vu un pauvre ailleurs qu'au cinéma et repartiront dans le même état. Le prix du café bondit sept fois, la vie des gens normaux est en suspens. Yen a marre !  

                    Ah, qu'il est loin le temps de la fête populaire du cinéma, quand on croisait le héros de Sur les quais, Brando soi même, en promenade sur le bord de mer avec une jolie Cannoise au bras. Le temps où les séances du vieux palais des festivals avaient pour public quasi exclusif les habitants, où les organisateurs étaient bien contents de les avoir, de mesurer la chaleur de leurs applaudissements. J'apprends dans la presse que la mairie dresse aujourd'hui des listes de ceux qui voudraient participer à la fête avant d'en tirer quelques uns au sort. Exclus les autres, s'ils protestaient on ne les entendrait même pas tant le festival est étranger à sa ville. Grotesque.

                    La poésie a foutu le camp, le plaisir a changé de couleur, l'ambiance fraternelle devient un souvenir. Bien entendu nous sommes toujours ravis d'accueillir l'élite des créateurs du monde entier, les vedettes qui les accompagnent sont de si belles personnes, mais on goûterait davantage de simplicité. Enfin que l'on chasse cette pléiade de passants inutiles qui n'ont rien à faire là que de tenter de se faire voir. Les profiteurs sont parmi eux. Dans l'ombre des paillettes ils guettent les retombées de la galette, des soirées, du sexe. Les putains ne sont plus respectueuses, les escrocs escroquent, des charlatans donnent des interviews.  Chacun fait son cinéma, après la projection le prédateur attend  son heure.

                    Qu'il est loin le poète, le temps ou Prévert plantait le décor de "Los Olvidados" :"la dernière fois que j'ai rencontré Luis Bunuel c'était un soir à Cannes sur la Croisette..." On n'avait pas encore détruit l'ancien palais des festivals, la mer n'était pas polluée, les acteurs côtoyaient les pêcheurs, les pontons de la plage luisaient sous la lune, indemnes des colonies de rats qui sortent au crépuscule se régaler de reliefs de la fête. on plaisantait, on riait comme de bons enfants tandis qu'au loin deux hirondelles, la police à vélo et pélerine, faisait circuler au carrefour du Suquet. BB était trop jeune pour se rouler à moitié nue dans le sable ou s'afficher en robe scandale au bras de Vadim. Elle viendrait plus tard.

                     Aujourd'hui, maintenant, Cannes est devenue une citadelle cernée par les voitures. Si vous envisagez de l'approcher, renoncez! Vous passeriez des heures coincé dans un embouteillage. C'est comme Saint-Tropez au mois d'aôut, inaccessible. Au moins à Saint-Trop, il leur reste BB qui a bien vieilli et ne fait plus son marché. De toute manière il y a belle lurette que les derniers paysans de la presqu'île ont laissé la place aux promoteurs de béton.

                     Pareil à Cannes. Les anciens pêcheurs sont à quai. Assis autour du palais des festivals, ils regardent la mer.

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23 avril 2018

Aphrodisia

 

                                                              Aphrodisia

Et les Grecs nous ont légué ce doux nom. Rien qu'à le prononcer on a déjà le sentiment du plaisir, la sensation du baiser sur les lèvres. Les plus experts des amants assurent d'ailleurs qu'il n'y a pas d'équivalent à ce mot dans notre langue. Erotisme, c'est un peu pauvre. Enfin si, en le disant, vous pensez à quelque substance ou situation propice à l'exacerbation des désirs vous risquez l'erreur,  Aphrodite est la déesse de l'amour, rien d'autre, on n'a jamais entendu dire qu'elle eût besoin d'un quelconque vulgaire instrument, semblable à ceux qu'on acquiert dans nos boutiques, pour accomplir plusieurs vies de rencontres  parfois tourmentées.

D'accord, les artistes la représentent nue, sans aucune perversité ce n'est qu'évocation de nature, évocation de la simplicité de l'inclination sexuelle, de la joie que les amants éprouvent dans son exécution, dans le don réciproque des corps. On est bien loin croyez moi des relations fabriquées par les romanciers à la mode, Houellebecq et autres Djian dont le rut explose à chaque page, parfois plusieurs fois par page, à se demander s'il leur arrive de penser à autre chose que l'exacerbation plastique ou caoutchouteuse des anatomies de leurs héros. Dire qu'ils se croient écrivains! En tout cas c'est ce que la presse nous raconte.   

Bien entendu l'amour est galvaudé puisque c'est ainsi qu'il rapporte. J'ai même découvert une série télé qui a emprunté aphrodisia pour en faire son titre et raccoler le spectateur allumé, voire la spectatrice, allez savoir. Si les billevesées qu'elle montre sont de la qualité des oeuvres ci-dessus évoquées débranchez le poste sous peine de périr d'ennui ou perdre le moral. On dit même que les pratiques à la mode de certains ne pourraient être assouvies autrement que sous la soumission de substances chimiques. Les pauvres! Chemsex, c'est leur nom.  

De toute autre manière, celà ne me semble guère plus  attirant, les guerres de pouvoir et d'influence auxquelles se livrent certains pour abuser d'aubaines sexuelles sont justement dévoilées par leurs victimes. Obsessions, violences perversions de toutes sortes sont enfin mises à jour pour ce qu'elles sont, étrangères  au partage des sentiments, à l'amour.

J'ai une meilleure suggestion. Grâce au large espace de temps écoulé depuis les grecques humanités, nos connaissances sur l'échange réciproque du plaisir des corps et l'attirance des coeurs ont mûri avec bonheur. Il est temps, si ce n'est déjà fait, d'oser l'aventure aphrodisia, choisir un partenaire, trouver une retraite, apprêter un reposoir, si possible devant la mer ou auprès d'une fraîche rivière, s'allonger sur l'herbe dans le plus simple appareil... "et là  nous dormirions", comme dans la chanson, "jusqu'à la fin du monde, lonla, jusqu'à la fin du monde..."

Pour finir je ne peux m'empêcher d'emprunter encore à Rimbaud. 

Elle est retrouvée, Quoi ? L'éternité. C'est la mer allée avec le soleil. Aphrodisia , Quoi!

 

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04 mars 2018

mai 68

                                                                   Soixantehuitard

                 "Il est interdit d'interdire." Cinquante ans après ce slogan résonne comme un pied de nez, un défi à tous les adversaires   de la révolution pacifique de 1968. Ces irréductibles rétros avancent masqués, actionnaires de quelques gazettes, marcheurs de manifs pour tous, ils distillent leurs consignes natalistes, leur morale "papad'abord-mamanaprès" comme au temps du Maréchal. Il veulent surtout le maintien de leurs privilèges, la Fance d'en haut contre celle d'en bas. Ils sont contre la liberté sexuelle, l'IVG, les parlottes Nuit Debout, la spontanéité, le planning familial. En revanche ils ne sont pas opposés à la démocratie pourvu qu'elle soit assez bien organisée pour n'élire que les leurs, rester entre-soi.

                 Et voilà! Ils sont chocolat, cocus, déboutés de l'histoire. Pensez donc, cinquante ans après, comme une célébration une nouvelle révolution, celle de l'émancipation féministe cette fois, traverse les peuples, dénonce l'oppression sexuelle exercée dans certains cercles, exige l'égalité et le respect dans le domaine professionnel, culturel, comme dans le monde de l'intimité. J'ose prétendre que cette révolution est fille de la première. L'audace de ces femmes qui dénoncent leurs oppresseurs, voire leurs bourreaux, ne pourrait se concevoir sans les portes ouvertes sur la libre expression par la jeunesse en mouvement en 1968. C'est une continuation.

                  Soyons sans illusion. Déjà, dans les gazettes citées plus haut les plumes se préparent pour une autre fête, la dénonciation des enragés, l'étalage de destructions grotesques, l'édification saugrenue des barricades en rappel aux oppressions d'un autre siècle. Sachons regarder, l'essentiel ne réside pas dans l'éclat, le reflet, qui accompage les faits mais dans l'évènement lui-même. Ainsi, quand elle disparut l'an dernier, multiplia t-on les éloges en faveur de la loi instaurant l'IVG défendue par Mme Veil, on rendit ainsi justice au courage d'une grande dame. Cinquantenaire oblige, pour être tout à fait juste on pourrait cette année saluer dans les médias les dizaines de milliers de jeunes héritiers de mai 68 qui défilèrent pour exiger la promulgation de cette loi et gagnèrent la faveur de l' opinion majoritaire, le progrès.

                   N'en déplaise à certains, la révolution des moeurs se poursuit sans retour, San Francisco s'éveille après cinquante ans de  chansons vantant la liberté sexuelle, internet raconte tout, presque partout. On peut oser réclamer la censure de "L'origine du monde", on ne détruira jamais cinquante ans de progrès des sciences et des techniques, des arts, des lettres. Jamais la fondation d'une conscience morale élevée des rapports humains ne s'arrête car elle découle de l'accélération du mouvement des idées. Qui l'empêcherait? Je ne crains que les combats d'arrière garde des dictatures contre les lumières.

                   Quelques mois avant le mouvement de la jeunesse en 1968 un journal titra sur un mot précurseur devenu célèbre : "La France s'ennuie". Il pourrait aujourdhui se parodier en écrivant "la France se crispe", c'est vrai. Dans quelques semaines quand le moment sera venu de fêter l'anniversaire de mai 68, ne succombez pas au discours convenu de morosité méprisante des gazettes. Communards avant-hier, soixantehuitards presque aujourd'hui, ils ont changé le regard du monde. Les uns ont ouvert les portes à la République, les autres à la morale du partage, sincère, spontané. La révolution féministe en annonce d'autres. Sous les pavés de 68 il y a encore beaucoup de plages à découvrir.     

 

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21 février 2018

Ghislaine

                                                                    Ghislaine

                                      Ghislaine s'en est allée. Je viens de l'apprendre tard dans la nuit. Je suis triste mais pas trop, désenchanté plutôt. Ghislaine était âgée, nous sommes frappés tour à tour, bien obligés de l'accepter. D'habitude il n'y a pas de quoi en faire une histoire mais pour Ghislaine, Oui! Elle a tant compté dans ma jeunesse, si vous êtes curieux je vous raconte.

                    C'était rue du capitaine Thuilleaux, La Celle Saint Cloud, le nom mémorable d'un héros oublié de la Grande guerre, une voie champêtre, presque un chemin à cet époque, au bout duquel on accédait par la droite à une vieille maison bourgeoise, construite sur la colline au beau milieu d'un petit parc. Le long du sentier coulait une source jusqu'à trouver une fontaine. Ghislaine vivait ici avec trois enfants et son mari.

                     Quand je l'ai connue c'était une femme d'environ quarante ans. Elle avait fait du petit paradis écarté des banlieues dans lequel elle vivait, un asile de bonheur pour les ados qu'elle croisait , parfois en crise, solitaires en rupture, ou simplement heureux d'être là. Elle accueillait tous ceux qui passaient, leur offrait à dîner et, toujours souriante les aidait à oublier leurs déboires. Je sais qu'elle avait parfois des ennuis comme tout le monde, mais je ne  l'ai jamais vue cesser de nous sourire ou de traiter le mauvais sort avec humour. La maison de Ghislaine était remplie de jeunesse et pleine d'âme.

                     Esthéticienne, maquilleuse de théâtre, elle fréquentait des artistes et communiquait le gôut de la création à ses enfants. Ses aînés, mes amis, transformèrent un jour ma banale motobécane en une oeuvre d'art colorée sur laquelle j'ai fièrement parcouru les banlieues du sud de Paris jusqu'aux plus hauts cols des Corbières. Un autre jour je découvrais que de simples ustensiles de jardin se changeaient en accessoires harmonieux lorsqu'ils étaient façonnés par une main d'artiste. Parfois avec l'accord de Ghislaine, le parc de la Celle Saint Cloud devint un atelier de peinture. Des décors y virent le jour entre un disque de Corelli et des toiles accrochées aux murs par des amis talentueux.

                     On éclaira ce parc, dans cette maison on donna des fêtes. Peu importait alors la qualité des mets ou l'abondance des vins, d'où que nous venions nous étions heureux d'être là, à notre aise, par la grâce du sourire chaleureux que Ghislaine nous réservait, elle donnait sans retour. Très tôt peu épargné par les coups du sort, j'étais alors un ado sombre et solitaire, souvent en colère. Comme j'apprenais doucement à vivre la fréquentation de la maison de la Celle Saint Cloud contribua, et pas qu'un peu, à me réconcilier avec le monde, me permettre de devenir un homme.

                     Si la période que nous traversons favorise peu le regard généreux des adultes vis à vis de la jeunesse, je souhaite quand même à chaque ado en proie au doute de rencontrer sa Ghislaine et un havre dans lequel se construire. Je l'ai revue il y a quelques années, au delà des ans j'ai constaté que sa curiosité d'esprit était aussi intacte que son sourire, sans doute parcequ'elle avait un coeur gros comme ça, il ne l'abandonnait pas.

                      J'ai retrouvé sur internet la rue du capitaine Thuilleaux, le site semble préservé, il m'a semblé que la maison de mes amis, rénovée par de nouveaux propriétaires, n'a pas été détruite. Si un peu de chaleur humaine désintéressée rôde encore par là, c'est la sienne.   

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02 février 2018

Platane

                                                                       Platane

                   On raconte que les platanes qui bordent le Canal du Midi sont malades. Quel dommage! Ces arbres majestueux ont survécu plus d'un siècle et demi en défiant les foudres du temps ou les attaques sournoises des parasites, et voici que ces géants sont menacés par une simple moisissure. C'est bien moderne. Une gigantesque plantation de 40 000 arbres disparaîtrait en quelques années à cause d'une inguérissable broutille. Rien ne va plus comme avant, les municipistes s'acharnent à détruire les magnifiques allées d'arbres qui conduisaient autrefois dans nos villages, les propriétaires de vieux manoirs charmants vendent leurs forêts aux lotisseurs, on craint le pire autour du canal.

                   Il est vrai, j'y consens, que ceux d'entre vous qui n'ont pas connu cette France de paille bordée de frondaisons, la France des champs et des prés fleuris, il n'y a pas si longtemps, moins d'un  demi siècle, n'ont pas lieu de s'émouvoir de la disparition des platanes. une génération remplace l'autre, le contemporain se fout des platanes, il a bien raison, les pères sont aussi oubliés que la terre qui les a vu naître. Dans le 93 on ne s'occupe pas de la verdure.

                    Pourtant l'ont-ils aimée cette terre les anciens et ils n'ont rien pu faire. Peu à peu des routes de toutes catégories ont cerné leurs maisons, trois voies, carrefours giratoires, déviations, trèfles et autoroutes, ponts et tunnels, grandes lignes, il fallait tout sacrifier à la circulation jusqu'à ce qu'on invente...la voiture immobile. L'asphyxie paralysa un jour une grande capitale européeenne avec un embouteillage si gigantesque que tout s'arrêta. De surcroît, entre les voies nouvelles la tendance n'est décidément pas favorable au fermage, la priorité revient à la construction de vastes centres commerciaux et autres zones industrielles qui poussent autour des lotissements.

                     J'ai connu un employé des Eaux et forêts qui s'opposait de tous ses moyens à l'addiction de son administration pour créer à tout va des sentiers anti incendie dans les bois. Il avait remarqué que lesdits sentiers finissaient toujours sous du goudron dont on prétextait pour autoriser des constructions, en douce, en catimini, au beau milieu de zones jusque là préservées. Je vous transmets son message, si un ingénieur des Ponts et Chaussées vous propose de tracer un sentier dans votre bois favori, méfiance! On en a tant vu de ces chemins qui finissent en pleine montagne sur un terrain de golf désert, interdit aux promeneurs et aux brebis. 

                      D'accord. Le platane n'est pas la panacée. A l'origine, je le reconnais, le canal du Midi était planté de toutes autres essences d'arbres, mais personne de vivant ne peut se vanter de les avoir vues, et pour cause, les platanes ont plus de cent ans. Certes ce n'est pas le plus bel arbre, ni le plus rare mais, si agréable il  atteint avec le temps des hauteurs impressionnantes, son feuillage touffu abrite le promeneur des pires ardeurs de l'été puis disparaît d'un coup à l'automne, pour le laisser profiter des dernières ardeurs du soleil.

                      Commun et commode, voilà le platane! Commode aux amoureux pour graver des serments sur sa pâle écorce tendre comme l'amour, cachette idéale des enfants en goguette. Commun tant il est décoratif qu'on en a planté partout, sur les places, dans les jardins et les parcs, les berges de nos ruisseaux, les cours des écoles et des collèges, parfois les terre-pleins au beau milieu des carrefours urbains. On s'est habitués, les platanes étaient là quand nous sommes nés et nous ont accompagnés sur la route de nos vies. Ils restent quand nous partons et poussent même quelques branches neuves pour saluer le fourgon qui nous emporte.

                       Et il faudrait les arracher comme on ferait table rase de notre histoire, comme on s'arracherait un peu de chair. Sans les platanes nous serions défigurés, un peu de notre passé disparaîtrait, comme si on jetait par dessus bord un pan de l'héritage que les générations nous ont légué.

C'est impossible. Sauvez les platanes du canal du Midi!

  

 

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25 décembre 2017

Nadir

                                                                   Nadir

                   Dans les sciences c'est le point le plus bas, celui en dessous duquel on ne peut pas descendre, le contraire exact du zénith. Nous l'avons emprunté à l'arabe, langue dans laquelle son écriture le distingue du prénom, d'usage fréquent aujourd'hui, avec lequel il ne faut donc pas le confondre. Voilà qui démontre comme la destinée des mots est parfois mystérieuse, leur emploi varie au gré des saisons, voire de la fantaisie de tout un chacun, et les savants ne sont pas les derniers à emprunter de ci de là, selon les besoins de leurs mesures. 

                    Je n'ai pas choisi ce mot pour jouer le pédant, je vous l'assure. Simplement, je cherchais comment exprimer le contraire d'une apothéose et j'ai dû faire appel à ma mémoire. J'en ai conclu qu'il est plus aisé de décrire un point culminant qu'un affaissement, on vante ses qualités avant d'avouer les défauts, et encore. Quand le moral est à zéro, on se terre, on évite d'en parler, on fait semblant. Et puis on est en décembre, le jour est au plus bas, hésite à se relever tandis que la terre tourne dans l'ombre, cherche la position de l'an nouveau avant de s'élancer vers le printemps.  

                     Sans doute est-ce la bonnne raison pour laquelle on a casé tant de fêtes en cette saison, l'année est épuisée et les gens avec, on fait la trève. Au Moyen-âge on cessait même de guerroyer par mauvais temps, pour ne pas harasser les chevaux ou abîmer l'équipement. Maintenant on a le père Noël, venu tout droit des migrants d'amérique il a retraversé la mer pour venir réjouir nos enfants. C'est tout récent.

                     Plus avant les Romains fêtaient les Saturnales. Pour cette occasion on raconte qu'ils n'hésitaient pas à mélanger les citoyens de toutes conditions, organisaient de bons repas et même des festins dans lesquels ils échangeaient de menus cadeaux. La preuve que le nadir hivernal vient de loin. De l'origine de la vie dans une société plus démocratique qu'il n'y paraît, de quoi en prendre de la graine pour nos élites si elles sont encore capables de relever le défi du zénith.

                      Saturne était, paraît-il, honoré comme un dieu. Hélas un dieu sombre, pessimiste, inclinant à la mélancolie. Pas vraiment étonnant quand on observe la planète dont il porte le nom. Une planète gazeuse entourée d'anneaux dont on ignore la composition, même si c'est un bel effet on ne peut pas s'y fier, si ça se trouve ces vapeurs sont nocives .Tout ce qui tourne autour du soleil n'est pas nécessairement bénéfique. Certains disent même qu'à force de regarder le ciel on risque la dépression.

                     Heureusement à Noël, la joie des enfants sauve les familles de l'ennui des frimas. Autour du sapin ou d'un bon repas on fait bonne figure à la belle mère qui n'arrête pas de gémir après ses  rhumatismes, on s'efforce de ne pas envoyer sur les roses son époux autoritaire, on a même invité le cousin qui vous tape cent balles chaque fois qu'il vous voit et, miracle, le fils prodigue qui ne téléphone jamais est revenu passer la nuit dans la chambre vide. 

                      Nadir, si on y réfléchit, est un mot plein de soleil. Inutile de broyer du noir dans le jour qui faiblit. L'an neuf arrive, on dansera sous le gui. 

 

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