Mots d'ici

20 septembre 2021

Poème d'amour

      Ce poème conclut une œuvre éditée par ailleurs sous le titre Dernières Lettres Portugaises.

    Une ancienne religieuse se désole sur la dépouille de son amant enseveli près d’une abbaye en Provence. La forme de cette chanson de six strophes est inspirée librement de l’hommage amoureux de la Sestina rédigé par Scipione Gabrielli à la demande d’un prince en 1608 et mis en musique par Monteverdi.  Lagrime d'amante al sepolcro dell'amata

 

                     à  Montmajour

 

               Mon bien-aimé gît en terre glacée et je frappe l’air de mes cris, à tous vents, sur les fleuves et la campagne vide. Je songe à faire de ces blocs mon lit de deuil à son côté. Sur le sein de mon amour, sa tendre poitrine, je reposerais à jamais. Verra-t-on le soleil illuminer la nuit, la lune resplendir au beau milieu du jour, avant que je ne me lasse d’exalter le souvenir de nos soupirs, loin de ce triste lieu où ils ont été anéantis dans les cendres?

              Dépouille réduite en poussière, tombe rapace. Me voici ! Mon beau soleil, mon ciel en ce monde, avec toi mon cœur s’enferme à jamais au sein des pierres. Hélas ! Ce refuge est propice aux larmes désespérées, je ne les retiens plus. De jour comme de nuit dans le feu de l’enfer, je vivrai tourmentée par ta mémoire.

           Dans la solitude des alyscamps entre ces bois de chênes verts, les pleurs d’une pauvre veuve ruissellent. Nymphes et Dryades sont les seuls témoins de mon malheur, elles chantent sous les rameaux pour consoler mon immense tristesse.  Je crois deviner dans le souffle des vents leurs murmures concertés pour célébrer les mérites du beau Gabriel, trop tôt disparu.

             Mon amant, ton sourire charmant, ton regard infiniment bleu, la douce toison de ta poitrine accueillante, vont disparaître à jamais parmi les pierres. Le destin envieux qui nous a pris ces charmes ensevelit ta beauté perdue parmi les tombes. Ah ! Muses ! Si vous êtes ici gémissez avec moi, partagez mes larmes !

            Que la terre et le ciel, que les cieux tourmentés, bourrasques, orages et tempêtes, rapportent à toute heure le récit de l’injuste trépas de Gabriel, qu’on entende jusqu’à la mer la plainte de l’amour enseveli dans les sépulcres glacés de Montmajour.

              A la fin, que cette nature sereine de bois et de champs redevienne elle-même, pour nous donner la paix. Vienne le temps où le désespoir cède la place au chant de la vie. Paix à toi, mon amant je t’en prie. Cette terre s’honore avec moi de l’amour que tu nous as porté.            

 

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07 septembre 2021

Ecolier

                                              En sortant de l'école

             Rage! En cette rentrée des classes  je lis dans les titres du Monde le mot à la mode: learning. L'apprentissage on ne connaît plus ou alors ce serait si long à écrire ou prononcer qu'on se paie un anglicisme. Learning, je ne sais pas ce que vous en pensez, moi je suis ulcéré. Ces emprunts inconsidérés vont-ils finir ? Ce n'est pas grand chose ! On en a vu bien d'autres ! Certes. Mais qu'un journaleux essaie d'attirer l'attention par un tour de langue pareil n'est innocent qu'en appparence. Je suis persuagé qu'il accompagne ainsi l'abaissement de l'usage du langage correct...et qu'il le sait. D'accord, vu l'état de l'enseignement on n'est plus à ça près...Mais si! Justement!  

            Sincèrement je me demande quelles images de leur rentrée les galopins d'aujourdhui conserveront dans vingt ou trente ans et jusqu'à la fin ? Le souvenir du mal au dos en raison d'un sac trop lourd qui dépassait tant leurs maigres épaules qu'il leur faisait une silhouette ridicule. Le désarroi de leur parents collés à la grille de la cour avant de les abandonner à leur tas de fournitures scolaires aussi obligatoires que parfois inutiles. Rien d'autre à retenir? Pas grand chose de sensible dans tous les cas.

            La nostalgie n'est pas de mise, je veux bien le croire. Impossible pourtant d'oublier la tenue sévère des institutrices  d'autrefois, parfois la blouse grise que le maître endossait pour éviter la poussière de craie. Il ressemblait ainsi à ses élèves venus apprendre la lecture à pied, en galoches, culottes courtes sur les genoux et béret de rigueur. Comme on était loin des files de voiture qui font la queue chaque matin pour larguer les élèves devant la grille des cours élémentaires. La classe sentait bon l'anthracite ou le hêtre qui brûlait dans le poêle, les pupitres en bois égratignés ou tachés servaient des générations de potaches. Le maître remplissait à la main les encriers en céramique. On s'appliquait tous les jours sur la copie à la plume sergent-major pour obtenir une écriture parfaite. 

               La vieille école a disparu. Il n'en reste que les murs parfois abandonnés au beau milieu des villages et des quartiers, reconnaissables à l'inscription de leur fronton: "filles" "garçons". Ce ne serait pas si grave si l'état des lieux ne s'accompagnait pas de la fâcheuse impression que l'application et le désir d'apprendre passent trop souvent à la trappe avec les vieux murs. Les ordinateurs contiennent des tas d'informations mais n'apprennent pas l'écriture cursive aux enfants des banlieues. Des connaissances sans doute inutiles puisqu'on les baigne dans le learning cher à notre journaliste. Un peu avant la suppression de la méthode alphabétique pour apprendre la lecture a donné les  résultats qu'on connaît : des générations d'élèves perdus pour la grammaire et l'orthographe. Ne parions pas que le learning aura des effets aussi pervers sur les enfants les plus vulnérables, c'est fait. Sur leurs bureaux en bois mélaminé comment les élèves pourraient-ils apprendre l'humanisme des sentiments chaleureux de préférence à la sécheresse des jeux vidéos ? 

               Le jeudi l'instituteur nous passait des films de Charlot avant de surveiller le goûter. A la sortie de notre vieille école élémentaire tous (ou presque) savaient lire et compter. Une moisson commune de souvenirs et de connaissances rapprochait chacun de l'égalité.  

                Learning. Je n'ai rien contre le progrès mais faut-il tant changer ?  Qui en paiera le prix? les pots cassés? 

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01 septembre 2021

Cigale

                                                        Stridence d'amour

                 Ouf! En quelques jours les éclats stridents des cigales se sont tus. C'est la fin de l'été, les cymbales de l'insecte ne résonnent plus sur les branches dépeuplées. Paix! La sieste des humains désoeuvrés par la canicule peut enfin reprendre dans la sérénité. Contrairement à la fable la cigale ne meurt pas de faim, sa vie finit irrémédiablement après l'amour. Quand on y pense ça fait froid dans le dos. Si un tel sort nous menaçait nul n'oserait plus se mettre au lit. L'aptitude des humains à faire l'amour pour leur seul plaisir est un grand privilège. Pensez, vous l'ignorez peut être, que la larve de la cigale a attendu dix ans sous la terre avant d'éclore pour une seule et unique copulation. Et encore faut-il que le mâle se fasse connaître par son lancinant charivari avant d'aboutir enfin puis disparaître. Sort cruel pour un dernier chant ! 

                  Quel insupportable tapage! On l'appelle chant mais c'est une erreur. La stridulation monotone dure de la pointe du jour jusqu'aux premières ombres du soir. Par temps de fortes chaleurs, des dizaines d'individus, parfois davantage, amplifient si fort leurs cris-cris qu'on s'en boucherait les oreilles. Par respect pour le rythme naturel des espèces nul n'ose entreprendre de s'en débarrasser. J'ai quand même appris que dans la bonne ville d'Aix un quidam séditieux peu scrupuleux aurait assigné en justice son maire, coupable à ses yeux de complaisance pour avoir laissé l'insecte proliférer en dessous de ses fenêtres. Ses voisins avisés se tordent encore de rire quand ils croisent en ville cet individu ridicule.

                         Un bruit chasse l'autre. Rien de perdu en cette fin d'été les politiques sortent du bois à grand fracas, abreuvent les citoyens de leurs bravades, forfanteries et autres chamailles. De loin leur ramage n'est guère plaisant, comme si eux aussi grimpaient aux arbres. C'est à celui qui trouvera le bon mot ou la formule idéale pour séduire le citoyen. Le tintamarre est d'autant plus élevé que la pauvreté des idées et l'incapacité d'agir ou de s'entendre apparaissent au grand jour. Heureusement les électeurs ne sont pas des femellles de l'espèce cigale, ils ne se laissent pas prendre aussi facilement. Par dépit une partie d'entre eux serait même capable d'envoyer les dirigeants trop orgueillleux méditer longuement sous terre, comme des insectes. Le destin de leur peuple s'en porterait-il plus mal ? Je me le demande.

                   Ah! S'il n'y avait pas les journées d'été que deviendraient les partis en cette saison ? A ceux qui s'étonnaient il y a 25 siècles de le croiser la lanterne allumée en plein soleil Diogène de Sinope répondait dit-on : "je cherche un homme".

               Ce jour, au pays des lumières on cherche encore...des hommes vrais et la démocratie ? Une si longue attente, ce n'est guère rassurant.

 

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24 août 2021

Inventaire

                                                    Sur les galets 

                   Vu sur les galets à Nice, une bouée avec planche en mousse, surf à voile et voile sans surf, combi en caoutchouc, deux palmes, masque et tuba, pédiluve de plastique pour tremper bébé, des lunettes de bain de toutes les couleurs, chaussures de plage à la pelle, parasols uniformes sans uniforme, huiles solaires,... et trois baigneurs.

                 Sous les corps étendus, serviettes blanches ou de couleur, de toutes sortes de couleurs, neuves, effilochées, confortables pour les postérieurs charnus, dures pour les fesses maigres, et de toutes les tailles et qualités de tissu, des draps si immenses que tout le monde voit quand vous changez de culotte, ou de si petits linges qu'on peut subodorer la taille des seins des dames quand elles croient les cacher,... et dix baigneurs.

                 Chacun son sac! On ne va pas à la plage sans sac je vous le demande? Paniers d'osiers ou de rafia, tarabiscotage de tissu chic estampillé, c'est de la marque, parfois de l'imitation Import-Asie, genre croco ou simili, grand sac de toile noire pour les familles, écru pour ceux qui n'ont pas peur de salir, sac carré à armatures pour costauds qui portent du lourd, sacs sans autre forme que celui du linge qu'il contient pour les gens simples, sacs sans autre forme de procès. Quoi, ça suffit!...et cent baigneurs.          

                   Et des maillots. Ah, les maillots! Comment la mode peut-elle concocter tant de sortes de vêture avec aussi peu de matière? Mystère! String ou brésilien pour les corps parfaits et les fesses rebondies ce n'est vraiment pas grand chose, deux pièces ou une pièce avec volants ou sans volants, option dentelle haut ou bas, ou les deux c'est au choix, parfois le haut découvert pour le plaisir de la caresse du soleil. Pour les messieurs c'est plus simple le maillot qui moule le sexe ou son contraire plus flou, le demi-pantalon qui descend jusqu'àu genou et tous les intermédiaires, c'est selon les abdos devenus ventrus et le bon goût des porteurs de maillots,... et mille baigneurs.    

                   On compte tout ce qui reste sur la plage entre les galets. Un, deux, trois mégots, les papiers de bonbons des enfants négligents, près de la rive le mouchoir en papier trempé de leurs parents, un galet creux brulé de cigarettes, une tache de mazout, un bois poli par l'eau, un tesson, un pied de chaise tordu, un lacet embrouillé, boucle de ceinture cassée, touffe de poils, crotte vers le creux du mur où le même chien a pissé pendant la nuit, charbon de bois c'est interdit, miettes de pain bagnat, miettes de thon de pain bagnat, chutes de pissaladière, reliefs de socca à la niçoise,... et cent mille baigneurs. 

                     En août à Nice sous les galets, dans la mer des poissons étonnés.

     

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16 août 2021

Fiasco

                                               Le grand effondrement 

                       Fiascos. On doit l'écrire au pluriel tant se multiplient en ce milieu de l'été les signaux des bouleversements à venir. Les prémices du monde tel qu'il ne sera plus. A l'origine dans l'Italie du Nord ce mot désignait un simple flacon. Un comédien sans succès voulut utiliser une banale bouteille de vin pour pimenter sa comédie et rata si bien le coup que le public le hua. Son histoire fit la joie des rieurs, tant et si bien que son échec passa à la postérité avec ce mot plaisant. Séduite la France l'a adopté. Dans l'actualité c'est carrément la déroute.

                     Fiasco de Joe Biden et de la politique internationale. Même les Talibans ébahis n'y croient pas. Le régime qui devait servir de rempart au retour des seigneurs de la guerre à Kaboul s'est effondré en moins de huit jours. Sur place le président a disparu et tout ce qui compte se retrouve à l'aéroport dans un sauve qui peut général. Bientôt il ne restera plus dans les rues que des barbares en armes, des femmes voilées et des enfants privés d'école. La religion féodale a ses exigences. A la décharge de Joe Biden qu'on aime bien par ailleurs, il faut reconnaître que ses prédécesseurs ont pris tout leur temps pour miner le terrain en soutenant un régime discrédité. Il n'en restera qu'un exemple sinistre pour les dictateurs en herbe.           

                  Fiasco du côté du climat. A quelques jours près l'agence onusienne du Giec annonce l'accélération des dommages subis par la planète et l'imminence de l'aggravation des catastrophes naturelles, incendies, inondations, montée des eaux,... Il n'empêche la pollution poursuit son oeuvre. Par quarante degrés et parfois davantage la France, pour ne parler que d'elle, compte sur ses routes vers la mer plus de 1000 km de bouchons chaque samedi du mois d'août. De la Méditerranée dont le même office annonce que ses eaux sont les plus polluées du monde nul ne s'inquiète. Tout continue comme avant. On n'attend rien. La Mare nostrum des Romains est une mer intérieure pour les pays qui la bordent. Dans dix ans à peine notre piscine favorite sera stérilisée par les rejets de plastiques annonce le Giec. Mais où se baignera t-on ? Fiasco !                          

                     Fiasco de la démocratie. La libre circulation des personnes et des idées est anéantie dans de nombreuses régions du monde. Des dictateurs d'opérette de plus en plus nombreux arrivés au faite du pouvoir s'arrogent le droit de piller leurs peuples et leurs territoires. Leurs sujets n'ont rien à dire. Inaugurant le bal des hypocrites le Premier Ministre de l'immense pays-continent noyé sous les eaux quand il ne brûle pas, l'Australie, déclare sans hésiter qu'il en a déjà trop fait pour sauver les hommes et le climat.  L'Europe pas en reste accepte sans la moindre sanction la mise au pas du pouvoir judiciaire de plusieurs de ses membres, l'abaissement du droit des femmes, ou l'intrusion de la religion dans la vie privée des familles.

             Des atteintes à la liberté d'expression la France qui manifeste en sait quelque chose: tout est entrepris pour empêcher ou à défaut contrôler les cortèges. On ne sait comment finiront les outrages sournois au droit de penser. Quand un homme seul décide de tout le pouvoir personnel n'est pas loin. 

                      A cette allure demain nous serons tous des Afghans. Fiasco ! La planète ne s'en portera pas mieux.     

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13 août 2021

Breloque

                                                          Une forme olympique.

               Ça y est! Ils ont réussi! Après cinq ans d'attente le gouvernement japonais est enfin parvenu à organiser la rencontre olympique sur son archipel. Sans public il fallait le faire. Une question de prestige paraît-il. Le déficit, forcément élevé dans ses conditions, on n'en parle plus. Ne pas parler des choses qui fâchent, le peuple japonais paiera. Le prix des installations surdimentionnées, le coût du bétonnage de quelques hectares de rizière dans un pays qui manque cruellement d'espaces naturels ? On ne va pas tout arrêter sous prétexte que la Californie brûle en même temps que la Grèce, que la Sibérie est en braise et que la surface de la barrière de corail a diminué de moitié en dix ans. Les ministres japonais affichent une forme olympique.

               Dans l'ancien français battre la breloque signifiait perdre la raison. En écoutant nos propres ministres compter les médailles on peut se poser la question, à les entendre on croirait presque que c'est eux qui les ont gagnés ces colifichets. Dans les sports d'équipe c'est exactement formidable. Les sportifs d'une nation dont les dirigeants prônent les vertus de l'individualisme ont montré au contraire avec talent que l'esprit collectif, la solidarité, le partage conduisent leurs équipes jusqu'aux plus hauts sommets. A contresens des idéologues de l'élite égoiste, les performances et les récompenses obtenues dans les disciplines chéries des responsables de l'olympisme hexagonal se réduisent à pas grand chose, pour ainsi dire rien. Un seul podium, l'athlétisme français a disparu des radars médiatiques. 

               D'accord. Il faut bien admettre que tous ces sportifs de haut niveau engagés depuis de nombreuses années pour atteindre l'excellence méritaient de n'être pas oubliés quels que soient leurs résultats. Leur participation cent fois méritée, complètement légitime, ne souffre pas la moindre contestation. Hélas ils n'ont pas tous le bonheur d'être élus. C'est là que bât blesse les nations sportives. Faut-il organiser tous les quatre ans des cérémonies olympiques aussi fastueuses que coûteuses pour s'affirmer au rang des nations et faire connaître les meilleurs athlètes ou serait-il préférable de se consacrer davantage à développer l'esprit d'équipe sportif dans les quartiers et les villages ? Je suggère que ce choix appartiennne à ceux qui pratiquent une discipline plutôt qu'à ceux qui les regardent ou pire à ceux qui les utilisent à leurs fins électorales. 

              Les responsables du sport dans nos pays ont déjà choisi les jeux de Paris. Ils sont prêts, comme en 1870 ils déclarent à gogo qu'il ne manquera pas un bouton de guêtre. Bien entendu les budgets seront dépassés mais il ne faut pas le dire. Après l'épidémie comment imaginer que toute la planète se retrouvera sans peine dans la capitale française, même sans la Covid des déficits sont à prévoir et ne seront jamais résorbés. Que croyez vous? Il faudra bien héberger tout ce beau monde. On ne va quand même pas sacrifier un espace vert dans une ville qui en manque déjà. Tiens. Juste à côté on a le 93. Un département surpeuplé, harasssé. C'est là que les idéologues ont choisi de construire la piscine olympique sur le dernier terrain vert encore disponibe. Les urbanistes appellent ça une dent creuse entre les immeubles. Jusqu'ici c'était un jardin ouvrier du genre espace partagé convivial. Un sacrifice voué aux célébrités de la performance. Tant pis pour les jardiniers de poireaux s'ils ne passent pas à la télé. Pauvre 93 !

              Contre vents et marées Paris olympique a son lobby dans les hautes sphères. Pas question de renoncer le bon peuple paiera le déficit. "Il ne manquera pas pas un bouton de guêtre..." On sait ce que ça a donné en 70 dans Paris assiégé.         

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10 août 2021

Enfance

                                                            Fillette à la plage.

                      Je m'appelle Francesca. Tous les matins sur la plage de Nice ma mère plante son parasol. Je joue seule avec les vagues près du rivage jusau'à ce que des familles amies arrivent. En principe j'attends les Valantino. Quand je cours sur la plage ma mère dit que je ressemble à une naïade brune trop mince qui aurait oublié de grandir. C'est vrai je n'ai que sept ans, de longs cheveux bruns descendent jusqu'à mon épaule, ma peau est foncée par le soleil, je porte sur le monde du rivage un regard noir de fille de Méditerranée. Je ne tiens pas en place, je cours et roule sur les vagues. 

                     Ouf ! Des amis sont enfin arrivés. De joie je me tortille en dansant, si impatiente que je n'ai même pas mal aux pieds en sautant sur les galets. Ma copine Lamia est beaucoup plus calme, pas parce qu'elle est d'un an plus âgée mais à cause de son caractère. Je suis obligée de la provoquer pour qu'on invente ensemble des figures de sirènes avec la mer. Sa maman nous surveille, une jolie blonde avec une queue de cheval. Sa fille lui ressemble. Tout le contraire de moi cette belle enfant musclée à la peau claire sous le hâle. Chez elles tout est net, elles changent de tenue chaque jour. Avant de les connaître je n'avais qu'un seul maillot une pièce que je gardais la semaine. Maman l'avait acheté exprès trop grand pour le faire durer, il plissait sur mes fesses. Je m'en fichais jusqu'à ce que je voie celui de Lamia, parfaitement ajusté à sa jolie taille avec un soutien gorge pour cacher un léger renflement de sa poitrine. Chez moi rien n'a gonflé, je suis trop jeune. J'ai quand même exigé l'achat d'un maillot deux pièces pour faire semblant d'avoir un début de seins. Le haut est super taillé pour faire croire que ça commence à pousser. Le slip est encore trop grand. C'est vrai j'ai les fesses minces, ou bien elle l'a fait exprès pour le faire durer deux ans. Si j'ai l'air de rien je m'en fiche, je veux surtout être à la hauteur avec Lamia. Un jour moi aussi j'aurai de vrais nénés.  

                     En attendant ma mère ce n'est pas la peine de compter sur elle. Je peux faire ce que je veux sans qu'elle me regarde. Elle s'occupe d'Alessio. Mon petit frère lui prend tout son temps. Assise sous le parasol elle ne peut même pas se lever. Alessio a un an et passe le plus clair de son temps à chercher le sein. On le voit naviguer à quatre pattes entre ses jambes, c'est le plus loin où il ose aller avant de s'agripper sur maman et se hisser jusqu'à sa poitrine. A l'abri elle baisse son bonnet et le laisse téter. Le plus souvent quand je regarde du côté du parasol il s'endort contre elle. Il se réveille pour faire un tour entre ses jambes et recommence. Depuis un an ça ne finit jamais, une moule accrochée à son rocher. Elle aurait dù arrêter de donner le sein mais ils ont l'air si heureux l'un contre l'autre. En les voyant toute la plage fond de bonheur!

                       Mon père ne vient que le dimanche et encore pas chaque fois. ll occupe seul la maison de Gênes. Quand Alessio est né il a acheté l'appartement sur la promenade de Nice pour rester tranquille et s'occuper de sa fabrique de chaussures et de ses salariés. Quand ils en ont parlé j'ai tout entendu. Je faisais semblant de dormir et j'avais laissé la porte de la chambre entr'ouverte. Il a dit qu'il n'avait pas le choix. Pendant les vacances ses concurrents tournaient à plein régime et tentaient de lui piquer les meilleurs clients. Maman a pleuré puis s'est consolée avec Alessio et les copines qu'on retrouve tous les matins sur la plage. Je crois que c'est pour ça qu'elle continue à le faire têter, elle compense.

                       Ça m'arrange. A Nice la plupart du temps je fais ce que je veux. Dans l'appartement je joue avec l'Iphone. L'après midi quand le roi Alessio se réveille elle nous emmène dans la vieille ville manger une glace, à l'italienne bien entendu. On a le choix, c'est fou de voir comment les meilleurs glaciers d'Italie s'installent à Nice. Pour la mer on a la même mais les Gênois ou les Turinois aisés ont l'air de croire que c'est mieux ici. C'est vrai les douches sont gratuites sur la plage mais le reste se ressemble. J'entends les adultes parler comme chez nous, tout fort et en bougeant les mains: "nous sommes cousins, Nice fut longtemps gênoise et le Val d'Aoste est peuplé de Français". Je crois surtout qu'ils aiment se retrouver ici et bavarder entre copains du même monde. Ceux qui ont l'appartement vers la mer.

                     Tiens! Chez les cousins j'ai repéré une famille de blondinets. Deux filles de mon âge et un garçon. Ils ont un ballon et un paddle pour les enfants. Le garçon s'appelle Jacques. Je le trouve grand et beau. Son teint clair est tout le contraire du mien, son regard bleu me transperce. On se parle moitié en français moitié en italien avec les gestes. Ensemble avec Lamia nous avons fait de belles parties de lutte pour attraper le ballon dans l'eau ou monter sur le surf à tour de rôle. Je ne sais pas ce qui s'est passé. J'étais allongée sur la planche quand jacques, ses soeurs l'appellent Jacquou, a essayé de me faire tomber. Nos jambes se sont frôlées, incapable de l'empêcher de monter j'étais toute molle, impossible de bouger. Le surf s'est retourné et on s'est retrouvés les corps emmêlés au milieu des vagues. On riait en sortant de l'eau. En partant j'ai noté son adresse électronique. Pendant la sieste je l'appellerai pour parler entre nous sur la messagerie. C'est drôle. Je n'ai pas encore de seins mais j'ai quand même le droit de rêver que j'embrasse un garçon...

 

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06 août 2021

Les Seynières-10

                                                                       Ch 10. Nuit sur la ferme

 

            Après le dîner Charlotte et Lorelei se retirèrent pour jouer dans leur chambre. Lassées, elles rejoignirent vite leur lit, sans parler.

                                                                    *    *     *             

             Yeux grands ouverts Charlotte pensait à Camille. Plus que trois jours avant la rentrée des classes. Tiens, je vais lui offrir un des fossiles que j’ai trouvés. L’escargot est presque entier, je garderai l’éventail à moitié cassé. Comme ça on aura une pierre souvenir chacun. Dommage qu’il ne puisse pas venir en vacances avec nous. J’aimerais bien retourner aux Seynières, chez Annie pour apprendre le charleston.

              Quand nous serons grands je l’inviterai à partir tous les deux à la recherche de l’île de Robinson. Si on ne la trouve pas on ira s’installer dans un endroit déjà connu, là ou on pourrait vivre un peu seuls, près de la nature. J’imagine que ça ne doit pas être facile d’habiter loin des villes, pourtant Robinson y est bien parvenu pendant près de trente ans. Heureusement il a rencontré Vendredi. Eh bien, dans mon histoire je l’ai presque oublié celui-là ! Il ne fallait pas. Il est important Vendredi. Il connaît les règles de la vie simple perdues par la société. Il apprend à Robinson à regarder ses erreurs avec courage, les étudier, les corriger. En quelque sorte, lui, le sauvage, achève l’éducation de son compagnon.

               Le problème avec ces deux là c’est qu’ils n’ont pas de femme. C’est pour ça qu’à la fin ils sont obligés de quitter l’île, pour retrouver un peu de compagnie. Mais on ne sait pas s’ils se sont mariés. Les filles aussi c’est important.

                Dans le livre de lecture de l’école il y a un extrait du roman de Paul et Virginie.  La maîtresse nous a dit que c’est l’histoire de deux enfants élevés en pleine liberté sur une île. Si j’ai bien compris c’est un roman d’amour. En devenant ados leurs sentiments s’épanouissent. Hélas le destin s’en mêle. Je crains qu’ils  ne soient séparés à  jamais par leurs familles pour des raisons idiotes. Ce n’est pas drôle.

            Je suis contente d’avoir fait la balade avec Jacques, il nous a donné des tas de bonnes idées. On a inventé beaucoup d’histoires marrantes, rencontré de nouveaux amis, visité Paulette. D’après lui c’est bien de partager son temps et ses projets avec d’autres personnes. Quand même, on ne peut pas aimer tout le monde, moi, Lolo et Camille me suffisent. Mes parents ne sont pas au courant pour Camille. Je n’oserai jamais leur demander de l’inviter à la maison. A la fin si c’est pour finir éloignés par nos familles comme dans le roman, je préfèrerais arrêter le temps, ne plus grandir.

               Il faudra que je demande à Jacques si c’est possible de continuer à vivre dans le rêve, comme Peter et Alice. Cette idée fit le bonheur de Charlotte. Songeuse, la tête engourdie de paysages heureux, elle s’endormit.

                                                             *    *    *    

              Lorelei ne trouva pas le sommeil tout de suite. La journée avait été mouvementée et excitante. Les vacances avec Charlotte étaient réussies. Elles ne se disputaient jamais, si l’une d’entre elles voulait rester seule un moment, l’autre respectait ses jeux. Comme à l’école, quand Charlotte était occupée ailleurs Lorelei participait seule aux courses organisées dans la cour. Elle se demanda si elle ne devrait pas se trouver aussi un ami. Mis à part le grand Kevin, si fort et si bête, elle voyait souvent Aurélien qui voulait toujours être dans son équipe, un vrai sportif. Avec Aurélien on pouvait gagner plein de compétitions, enfin il avait de beaux yeux gris, un gris si doux quand il lui parlait ou la regardait qu’elle se sentait parfois troublée. “On verra, se dit elle. Si avoir un amoureux c’est pour faire comme les autres, ce n’est pas la peine.”

              Jacques-la Pompe, curieux le surnom ne refait surface qu’au moment de dormir aux Saux. Jacques donc, avait eu une fameuse idée de les emmener se promener aux Seynières. Une journée pleine de chiens, de chasseurs, de lapins récalcitrants. Par dessus tout ça Paulette, la star des cochons de ferme de Taulignan. C’était presque aussi rigolo de lui rendre visite que d’aller au zoo. Ben oui ! Quoi ! Le zoo ce n’était pas la vraie nature. Même lorsqu’ils avaient de la place les animaux n’étaient pas chez eux. En compagnie de Jacques on examinait le paysage et les cultures, on apprenait un peu l’histoire des lieux où on passait. Lorelei pensa qu’elle était d’accord avec lui, c’était vraiment dommage de ne plus voir d’animaux domestiques paître dans les campagnes. Pire encore constater la disparition des oiseaux sauvages, un vrai crève-cœur.

              Quand je serai majeure je demanderai à papa d’acheter une grande maison avec beaucoup de terrain. J’en ferai un sanctuaire pour les oiseaux. Interdit de chasser. S’il est encore là j’inviterai Jacques-la Pompe. Je ne sais pas si ce sera possible, le pauvre avait l’air fatigué tout à l’heure en rentrant. Mon grand-père était content de le voir, ils ont vécu aux Saux ensemble. Etre mariés à deux sœurs ça leur en fait des souvenirs. Je sais que ma grand-mère invitait souvent la femme de Jacques à Grenoble pour les vacances. Elle m’a dit qu’elle adorait rire, jouait de la guitare. Avant d’être malade elle était presque toujours de bonne humeur. Mes autres tantes sont toujours là, sauf qu’elles ont toutes changé de mari. Je me demande comment c’était les Saux avant, avec toutes ces femmes-sœurs, quand les cousins avaient mon âge. La naissance d’une tribu familiale ? Tant mieux. J’en profite. Je regrette de ne pas avoir connu la première femme de Jacques. Il y a une vieille photo d’elle au dessus de la cheminée dans la cuisine. C’est vrai, elle rit à gorge déployée, pourtant maman m’a dit qu’elle était déjà très malade. Je sais que Jacques pense parfois à elle. Il n’est pas trop triste puisqu’il vient toujours nous voir. J’espère que ça continuera.

                     Epuisée par tant de pensées généreuses, Lorelei s’endormit d’un coup.

                                                               *    *    *

                 Jacques s’éveilla au beau milieu de la nuit. C’était l’heure pendant laquelle il méditait volontiers quand le sommeil l’abandonnait. Au matin il dirait au revoir à sa fille et prendrait le chemin du retour vers son autre vie, ailleurs.

                        La journée de promenade avec les enfants était un fameux remède contre le pessimisme qui le gagnait parfois. Deux témoins innocents et curieux des endroits où ses pas l’avaient si souvent conduit avec bonheur. Une autre façon sans doute de prolonger l’enchantement de ces paysages de vacances. Et puis, comme il n’était pas certain de jamais revenir, il valait mieux en garder la mémoire précieuse. Son cœur lui jouait des tours. Les crises semblaient se rapprocher malgré les propos rassurants des chirurgiens satisfaits des soins qu’ils lui prodiguaient.

                     Il avait déjà dû abandonner les plus difficiles des parcours de montagne qu’il fréquentait. Quand on renonce à une balade on renonce aussi aux amis avec lesquels a coutume de sortir. Il faudrait ajouter la perte des plaisirs de la marche, le goût des efforts partagés, les conversations infinies au rythme des pas, la communauté des repas sur l’herbe quand chacun sort du sac un trésor, saucisson, bouteille, qu’il vous demande de goûter en camarade, renoncer enfin à l’odeur du feu de camp sous les étoiles et, parfois, dans la nuit, à l’étreinte délicieuse d’un cœur solitaire.

                        Il ne regrettait pas vraiment ce qu’il ne pourrait plus accomplir. Il avait déjà tant vécu qu’il s’en fichait. Non ! Ce qui le dérangeait davantage c’est de laisser un monde en désordre aux enfants qui venaient, à Lorelei à Charlotte et  tous les autres. Une sorte de conscience aigüe l’inclinait à penser que c’était tout à fait injuste de partir comme ça, un peu comme s’il fermait un refuge de montagne dans lequel il aurait séjourné sans renouveler la provision de bois, pire en oubliant ses déchets. Sur les traces de René Dumont il avait bien tenté de participer aux actions entreprises pour stopper le pillage de la planète. En vain. Parée des artifices du progrès, la classe dirigeante se montrait incapable de réfréner la course à la production, continuait à favoriser la croissance continue de la population, gage, par le biais de la consommation accrue de biens, de l’augmentation des bénéfices des sociétés tentaculaires dont, soumise, elle accompagnait les profits.

                     Chaque jour démentait ces croyances. Les destructions visibles de cette course dépassée augmentaient sans cesse. Un beau sujet de discours inutiles pour une société qui se morcelait en projets politiques ou religieux de toutes sortes. Les coalitions d’opposants n’avaient rien changé,  vaines comme la plupart des révoltes de croquants autrefois, ces jacqueries dont il portait le nom. On n’a même plus besoin de la guerre pour anéantir et pourtant la guerre est partout, d’abord dans les esprits. La haine devient un comportement à la mode, se dit-il avec dépit. En fin de compte les deux conflits mondiaux n’auraient été que les prémices du pire. Aux luttes de la décolonisation succédaient maintenant une multiplicité de combats entre des communautés, des obédiences, des religions, qui se divisaient en clans voués à se combattre. Chacun revendiquait une parcelle d’influence ou de territoire, allant jusqu’à entreprendre le massacre des innocents comme on l’avait vu en Yougoslavie, au Ruanda. Plus loin, jusqu’en Tibet, Birmanie ou Cachemire la destruction de peuples et de cultures s’exécutait en secret. Comme toujours, dans toutes ces places dangereuses, les civils étaient les victimes de premier rang. Il aurait été curieux de savoir comment, s’il était encore vivant, aurait réagi Dumont le pacifiste engagé contre le conflit en Algérie, devant le déchaînement universel des ressentiments et du fanatisme ?

                 Sans doute aurait-il déclaré que pour n’avoir pas osé établir le bilan sincère des destructions, des drames, des espoirs brisés, des vies anéanties, on ouvrait une voie complaisante à tous les excès des enragés imbéciles prêts à en découdre avec leur voisin. Après les vieilles guerres de l’espace vital, dans les nations des ligues fourbissaient maintenant les armes de la conquête des ressources, de l’eau, des minéraux, ou même des terres agricoles qui venaient à manquer. Certains prétendaient même résoudre les crises alimentaires en cultivant des tomates sur les balcons ou en élevant des cochons dans des appartements.

                 Seul dans son lit étroit, Jacques faillit éclater de rire en pensant à Paulette se baladant dans les étages d’un immeuble avec son allure de princesse des porcs. Son devoir de discrétion envers ses proches parents et enfants l’en empêcha. Calme et sérénité étaient de règle dans ces murs à pareille heure.

                Du coup une figure amie lui revint en mémoire, celle de Desnos dont il avait longtemps admiré les écrits. Il connaissait par cœur ses poèmes d’amour qu’il avait récités dans un cours de théâtre. Un exemple. Il fallait lire le récit de sa vie. L’art français de la guerre, vraiment c’était lui, sans aucun doute. Ce résistant qui, prévenu qu’on venait le saisir, renonça à fuir pour préserver sa compagne des avanies de la gestapo. Arrêté, déporté, voilà un poète qui méritait le nom d’homme. Solidaire jusqu’à mourir reclus, dans un camp perdu au beau milieu de l’Europe.  Fermez le ban !

                Après la disparition de la génération des témoins de la trempe de Desnos, Vercors, René Char ou son ami François, la dignité humaine avait-elle encore un avenir? Sur les chemins de la Lance, des Glières, du Vercors, il était pourtant aisé de repérer les traces de leur combat, leur message. L’honneur de Victor Guillon précédait leurs pas d’hommes libres.

           Ces pensées lui rappelèrent encore la figure admirable de Hans Castorp, le jeune héros de Thomas Mann quand il descend de sa Montagne magique. Imprégné des drames du sanatorium dans lequel il s’est réfugié, côtoyant la mort de ses amis, hanté par celle de son unique amour, il reste pendant sept ans un admirable honnête homme, ingénu par vocation, prêt à partir, tête haute, intact comme au premier jour, avant de partager le sort funeste de la jeunesse européenne sacrifiée dans les tranchées de la première guerre mondiale. Suprême force du récit de Mann, l’incertitude du destin. Jusqu’à la dernière ligne de la dernière page de cette immense histoire, il laisse planer le doute sur sort de son héros. Survivant à  la mitraille ? Libéré de ses hantises par une fin cruelle ? Va savoir… C’est la guerre !

            Car elle rôde sans fin la Camarde. A l’affut elle se rapproche de moi,. Je la vois. Elle finira par m‘avoir puisqu’elle finit toujours par gagner. En attendant si mon cœur flageolant bat encore, je me ferai un plaisir de la narguer jusqu’à la dernière seconde. Sois patiente la mort.. Oublie-moi que je rédige encore ces quelques lignes.

 

 

                                                               Les Seynières (fin)

 

            Au moment même où Jacques triturait ses idées, les Seynières dormaient sous la lune. Immuable, la route étroite, bordée d’herbe verte, serpentait entre quatre maisons et un corps de ferme provençale qui faisaient le charme de ce hameau. S’il est possible que l’architecture des champs, dans la vallée jusqu’aux Saux, ait été tracée de si belle manière une première fois, du temps de la villa de Taulignanus, nul ne s’en souciait. Ceux qui vivaient là, peu nombreux, savouraient les bienfaits de la simplicité qu’ils avaient choisie dans cette  campagne paisible sans se demander si sa durée était assurée.

             Sereine, Annie Lamothe reposait dans sa maison abritée par le grand chêne, attendant la visite prochaine de ses petites filles.

            Un peu plus haut, après le virage de la plus haute des sources, Gilles sommeillait tranquille après avoir prodigué les soins à ses animaux. Avec quelques grognements satisfaits, la panse pleine, Paulette s’était allongée sous son abri dans la paille fraîche.

             Dans la maison des Suisses Grany, courageuse et décidée, berçait son repos solitaire au murmure du ruisseau mélodieux qui coulait sous ses fenêtres.

            Tous trois savaient. Il suffirait qu’une ondée tombe avant l’aube pour qu’au matin l’air, lavé de toutes les impuretés venues de la ville, retrouve un moment la transparence extraordinaire qui faisait qu’en levant les yeux, on se croyait planer ici dans un monde impérissable. Pour que les parfums de lavande sauvage, de maquis, d’herbe fraîche, prennent le dessus sur les odeurs domestiques vulgaires.

           Bien que la route du hameau fût modeste, depuis des lustres elle avait dû en voir passer des voyageurs, venus du Nord, par Aleyrac ou même Espeluche. Marchands ambulants, moines, soldats, tous avaient fait une pause dans le petit pré à la croisée des chemins. Sans qu’ils le sachent, le vent qui leur rafraîchissait le visage prenait sa force depuis la nuit des temps dans les cimes étoilées de la Lance.

            L’éternité ? Combien de temps encore…

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29 juillet 2021

Les Seynières-9

                                                                     Ch9. Retour au bercail

                   Le soleil baissait doucement. Ils marchaient tous trois sur le chemin du retour. Les enfants avaient gardé le silence après le dernier récit. Puis d’un coup, les questions fusèrent. Charlotte s’étonna la première.

  -  Brûler les abeilles pour prendre le miel. On ne peut vraiment pas faire autrement ?  

  -  Sans doute, puisque les apiculteurs ont inventé toutes sortes de ruchers dans lesquels ils essaient de les faire prospérer.

  -  Oui, mais on leur prend quand même le miel.

  -  Pas la totalité. Les bons éleveurs en laissent des quantités suffisantes pour qu’elles ne dépérissent pas durant l’hiver. En contrepartie de leur nectar ils leur offrent le gîte dans des endroits choisis, favorables à leur bonne santé. Les colonies d’abeilles sauvages ont plus de mal à survivre par mauvais temps, des animaux les attaquent, certains oiseaux les chassent pour se nourrir.

  A son tour Lorelei protesta.

  -  Mais Humbert, qu’en pense t-il ? Quand à l’automne il met le feu à la paille, il pourrait avoir des regrets.

  -   Je n’ai jamais eu l’occasion de remonter dans sa montagne. Je crois quand même que tu as raison. Ce doit être une corvée douloureuse de récolter ainsi. Dans le même temps il l’a toujours pratiqué comme ça, son père devait agir de même, son grand-père avant lui.

  -  Le bal des abeilles, c’est peut-être une façon d’échapper à la cruauté des hommes ajouta Charlotte. Tout un peuple d’insectes se rassemble pour célébrer la vie, ce doit être un spectacle émouvant.  Tu y as vraiment assisté ?

Jacques s’interrogea, un léger sourire au coin des lèvres.

  -  Par moments je me demande si ce n’est pas mon imagination qui me joue des tours ? Ce qui est certain c’est que j’ai vraiment accompagné la transhumance de Muriel. Pour le reste j’ai trouvé des descriptions du bal dans plusieurs chroniques. On pourrait croire que leurs auteurs avaient autant d’imagination que moi.

  -  Alors ton récit  ne serait pas vrai, ce serait une invention se moqua Lorelei.

  -  Va savoir… Puisque tout est possible, les lapins blancs chatouilleux, les îles cachées, pourquoi pas le bal des abeilles ? Je vous le demande.

Après un léger temps il reprit la parole.

  - Dans tous les cas j’ai aimé vos deux histoires. Je trouve que vous êtes des filles inspirées dans des genres très différents.

  -  C’est quoi le genre demanda Lorelei ?  

  -  La manière de raconter les choses. Ainsi, ton récit emprunte les personnages de plusieurs contes célèbres pour en changer le destin. Une façon très subtile de nous donner envie de connaître la suite de leurs aventures. Les lapins blancs qui veulent rester blancs ressemblent à bien des égoïstes qui ne pensent qu’à leur apparence, comme Narcisse en son miroir. Le dépaysement est un autre genre d'imagination. L’île de Robinson, si lointaine, est un appel très fort à rêver d’autres horizons. A ce propos je suis ravi d’avoir appris des nouvelles du Baron. Il est un peu oublié.

  -  Pas à l’école. La maîtresse nous a lu quelques unes de ses aventures avant la sortie du soir. Son voyage dans la lune assis sur un boulet de canon nous a fait beaucoup rire.

  -  C’est une bonne idée d’emmener Camille dans ton rêve. Partager c’est une preuve d’amour, le sens de l’égalité une grande valeur.

  -  Alors elle l’aimera longtemps, pouffa Lorelei.

  -   Oh Oui ! Répondit Charlotte sans se démonter.

                  Ils arrivèrent en bavardant sous la maison des Suisses. Au travers des rideaux d’une fenêtre éclairée, on voyait l’ombre de Grany qui s’activait dans sa cuisine. Rassurés d’être presque arrivés, ils décidèrent spontanément de poursuivre leur route. Les enfants, fatiguées par la marche, se pressaient pour raconter leurs aventures à la famille. A leur côté Jacques songeait à son cœur qui flanchait. Il se demandait si le repos suffirait à le remettre en selle.  Par-dessus tout, il ne voulait troubler en aucun cas l’harmonie qui régnait entre les couples présents à la ferme. Il devait empêcher le malaise de l’atteindre à nouveau. Ne pas montrer de faiblesse, rire, sourire, voilà l’antidote se dit-il. Ils avancèrent dans la tranchée qui menait au petit bois derrière la maison, jusqu’à parvenir au grand chêne qui poussait des branches, chaque année plus énormes et feuillues en direction du ruisseau. Juché sur la butte au pied de l’arbre Jacques se retourna du côté des Seynières. Le soleil avait disparu derrière les collines.

  -  Regardez la vallée.

                Une brume de crépuscule montait doucement des fonds de vallon, écharpait champs et coteaux de tons variés, dans les gris teintés de bleus plus ou moins marqués.

  -  C’est beau ! jugea Charlotte.

  -  C’est l’heure du loup, répondit bravement Lorelei.

  -  Alors il faut rentrer, ajouta Jacques, il entreprit de tourner l’angle de la bâtisse.

              La lumière allumée sur le petit pré devant l’entrée les attendait. Les cousins étaient dans la maison, certains se réchauffaient devant la cheminée monumentale de la pièce principale, les autres préparaient le repas. Les fillettes coururent au devant des adultes, le laissant seul. Il prit son temps pour tenter de se détendre, offrir à chacun, sa fille en premier lieu, un visage agréable.

              Dans l’entrée les parents présents écoutaient les commentaires de Charlotte et Lorelei. En avançant dans la grande cuisine il trouva le grand-père de Lorelei, attablé devant un verre de vin. Romain était venu saluer ses enfants présents pour les vacances et leur progéniture. C’était l’aîné des gendres, celui qui l’avait accueilli à sa première visite plus de quarante ans auparavant. Il avait divorcé quelques années plus tard et fréquentait peu les Saux. Jacques était le dernier de sa génération à séjourner sur place pour quelques jours, occasionnellement. Au fond pour combien de temps encore, pensa t-il ?

  -  Salut mon Jacques, comment tu vas ? Tu ne changes pas.

             Romain, plus âgé, affichait une forme insolente. Il était sportif, toujours alerte et actif, c’était déjà le cas dans leur jeunesse. Costaud et bricoleur, il avait entrepris de rénover la maçonnerie de la ferme. Jacques l’avait parfois aidé.

  -  Bonjour Romain. Content de te voir. Ne te fie pas aux apparences, dedans ce n’est pas brillant.

             Il se servit un verre de vin à la bonbonne ouverte à disposition des adultes. C’était l’usage à la ferme pendant les vacances.

  -  Allons donc. Rappelle toi comme tu portais les brouettes de béton quand on remontait des murs tous les deux.

            Leurs rapports étaient ambigus depuis toujours car ils n’avaient pas grand-chose à se dire. Romain se référait sans cesse au temps révolu ce qui irritait passablement Jacques. Par-dessus tout, il redoutait les sous-entendus complices de son ancien beau-frère sur les mouvements politiques ou sociaux qu’ils avaient autrefois côtoyés. Ils ne s’étaient jamais entendus sur leur degré d’engagement réciproque. Romain était prof de Sciences à la Fac de Grenoble à l’époque où lui même étudiait en Sorbonne. En soixante huit les universitaires dans la rue étaient peu nombreux, en revanche dans les années qui suivirent tous s’attribuaient un rôle. Beaucoup, en réalité peureux ou indifférents, exagéraient leur implication dans la libération des mœurs, usurpaient le courage de l’action, se félicitaient du succès des idées nouvelles.  

  -  Je suis sûr que tes anciens copains sont sur le qui-vive contre la dernière réforme du Bac. 

             En hommage à leur amitié d’antan, Jacques cacha son désagrément. Romain n’arrivait pas à concevoir que la vision du monde qu’il lui prêtait était dépassée. Plus simplement, témoin de tant de reniements parmi les ambitieux aujourd’hui nantis qu’il avait fréquentés, il doutait de sa capacité à peser sur l’avenir, la confiance avait disparu.

  -  Tu sais on prend parfois du recul. Il vida son verre de vin. Je reviens d’une promenade aux Seynières avec ta petite fille et sa copine. On a passé une journée très agréable.

            Romain n’avait plus rien à raconter. Il embrassa Lorelei et ses enfants puis repartit au village où il avait une résidence. Troublé par le rappel inutile de ses engagements passés Jacques fut soulagé de son départ. "Il parle sans savoir, au hasard, comme à chacune de nos rencontres," constata t-il. Il regrettait de n’être pas davantage amical. Une fois encore, comme autrefois, il s’irritait de mots sans conséquence, se sentait mal à l’aise, coupable de n’avoir pas éclairci ses rapports avec Romain lorsqu’il en était temps.

  Devant la cheminée où les cousins et sa fille se détendaient, il retrouva la paix. C’est tout ce qui comptait. Il pourrait profiter sans regret de sa soirée et, miracle, la douleur avait disparu, côté cœur.

 

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16 juillet 2021

Les Seynières-8

                                                                   Fossiles

                    Le chemin filait presque tout droit le long du ruisseau. D’abord enserré dans un lit étroit presque effacé par la végétation, le courant s’élargissait peu à peu. En plusieurs places de grands arbres avaient poussé, formant une sorte de dais protecteur dont profitait la voie qui suivait la rive. Les promeneurs avançaient à l’aise. Sur leur droite les parcelles de vigne succédaient les unes aux autres. Aucune autre culture. Lorelei rompit le silence.

  -   L’eau commence à couler fort. Jacques,  tu crois qu’il y a des poissons ?

  -  A ma connaissance quelques truites dans les bassins les plus profonds. Quand tes grands-parents ont acheté la ferme il paraît qu’il y avait beaucoup d’écrevisses. Elles ont disparu depuis si longtemps que je n’en ai jamais vu.

  -  Pourquoi sont-elles sont parties ?

  -  La sécheresse. A l’époque ce n’était pas encore à cause du climat. Les paysans étaient pauvres, la plaine se prêtait à la culture des tomates. Pour gagner un peu plus, tout le monde a voulu en planter. Seulement voilà, pour que les plants produisent beaucoup de fruits il faut bien les arroser. Les agriculteurs ont tant puisé dans la Berre qu’ils l’ont asséchée. Tout est mort, truites, écrevisses, les larves et tout ce qui vit dans l’eau.

  -  Ben, il y a quand même des truites.

  -  Celles qu’on voit sont lâchées par la société de pêche. Aujourd’hui l’accès à l’eau est réglementé, on veille à ce qu’elle coule toujours. Mais la souche sauvage des poissons d’origine est perdue. 

  -  Et les écrevisses ?

  -  Fini les écrevisses. C’est pareil dans presque toutes les rivières.

  -  C’est bon les écrevisses ? demanda Charlotte. On n’en goûte jamais.

  -  Très bon. Mais il n’y a pas grand chose à manger. Une fois la carapace enlevée même pas une bouchée. Les pinces contiennent un peu de chair.

  -  Alors pourquoi les faire cuire, c’est idiot.

  -  La sauce qu’on prépare avec les écrevisses fait le régal des gourmands. Quand on les plonge dans l’eau bouillante la carapace se colore de rouge. On dirait qu’on pose un véritable buisson ardent sur la table, magnifique.

  -  Beurk !  Lâcha Lorelei. C’est comme les crabes. On s’amuse à les attraper au bord de l’eau et c’est trop petit pour en faire un vrai plat. En plus ça pince. Elles pincent les écrevisses ?

  -  Et comment.

  -  Alors comment on fait pour les prendre ?

  -  Avec des balances. Bon, pas des balances comme la justice. Ce sont des sortes de petits paniers qu’on attache à une corde. On les jette dans l’eau grâce à une baguette de bois de noisetier au bout de laquelle on a laissé une fourche. Il n’y a plus qu’à attendre. 

  -  Comme ça ?

  -  Au fond de la balance on attache un morceau de viande ou un bout de tête de mouton pour les attirer. Quand il y a assez d’écrevisses on n’a plus qu’à relever le panier avec le bâton et ramasser la pêche sans se faire pincer. 

  -   Il faut être cruel pour faire ça. Tu es cruel Jacques ?

  -  Je ne crois pas. La question ne se pose pas puisqu’il n’y a plus d’écrevisses dans les rivières. Il m’arrive quand même de pêcher des truites.

  -  Tu les tues ?

  -  Oui. Le plus vite possible pour qu’elles ne souffrent pas. Sachez quand même que s’il y a un héron dans la rivière, il attrape autant de poissons à lui seul que tous les pêcheurs réunis, et il les avale vivants. En fait ce qui compte pour l’homme, c’est de veiller au respect des espèces ou à la qualité de l’eau. Pour agir correctement il faut connaître les règles de la nature. Si on les ignore on crée des catastrophes, comme la sécheresse qui a vidé la rivière à jamais.    

              Le silence qui suivit son propos l’inquiéta. Les fillettes ne semblaient pas choquées par ses paroles, elles étaient innocentes de ces travers du monde, tout simplement. Il réalisa alors à quel point les rapports qu’il avait entretenus avec la nature étaient périmés pour les générations qui venaient. A de rares exceptions près les hommes n’avaient plus accès qu’à une campagne domestiquée, souvent dégradée. A l’évidence ils seraient désormais surtout occupés à préserver ce qui n’était pas encore dénaturé, incapables d’en profiter comme leurs pères l’avaient fait. Et s’il était trop tard ? Il tenta de revenir à l’instant présent.

  -  Voyez. Dans les champs cultivés autour de nous il n’y a que des vignes.  Autrefois il y avait du blé dans la plaine, quelques prés, de la lavande sur le coteau, mais c’est bien fini. Seule la couleur des pieds change en fonction de leur âge, aucune variété de végétation.

  -  A la maison les cousins ramènent tout le temps du vin, dit Lorelei. Ils disent qu’il est très bon. Pour en avoir il faut bien cultiver des vignes.

  -  Tu as raison, toutes ces raies se ressemblent, dit Charlotte. Je les trouve monotones.

  - La parcelle où je vous conduis est pleine de cailloux sur lesquels on trouve des coquillages incrustés. Pour avoir un beau raisin, les vignerons labourent la terre en profondeur. Ils remontent ainsi beaucoup de pierres en surface, utiles pour conserver la chaleur du soleil et aider les grappes à mûrir. C’est plus facile pour rechercher les fossiles, expliqua Joseph.

  -  Chouette, il y en a beaucoup ?

  - Beaucoup. L’hiver le gel fait éclater les pierres. Elles se fendent de préférence à l’endroit qui contient un corps étranger. Au printemps il suffit de se promener dans le champ pour en trouver, avec un peu de chance.

  -  La mer a dû rester longtemps pour avoir laissé autant de coquillages ?

  -  Très longtemps. Des centaines de milliers d’années. Peut-être davantage.

  -  Alors, on n’aurait pas pu vivre ici. On serait noyés.

  -  Sans doute. Par chance, l’homme n’était pas encore apparu sur la planète à cette époque. Lorelei intervint.

  -  Je sais, c’est l’époque des dinosaures, comme au cinéma.

  -  On ne peut être sûr de rien. La terre telle que nous la connaissons a mis plusieurs milliards d’années à se former. Elle a subi de nombreux bouleversements pendant lesquels la mer s’est retirée des terres pour revenir, repartir encore. Les espèces animales ont évolué de même, grâce à la sélection naturelle. On a du mal à savoir exactement ce qui est arrivé à la planète. La seule chose sur laquelle on peut compter, c’est la date de formation des roches selon la radioactivité des sédiments, à quelques dizaines de milliers d’années près. Pour le reste on imagine. Je ne suis pas certain que les histoires racontées dans les livres sur la préhistoire soient exactes.

  -  Et les films ?

  - La fantaisie des auteurs sert d’abord à en assurer le succès. Ils n’en manquent pas et savent bien que personne ne prendra le risque de les contredire si le public adore ce qu’ils font.

  -  Finalement c’est comme un conte, remarqua sagement Charlotte. On écoute l’histoire du Petit Poucet sans se demander si l’ogre a vraiment existé. En somme l’ogre serait une sorte de dinosaure qu’on aurait inventé.

       -  Tout à fait. On invente à partir de ce que l’on connaît, c’est ce qui permet de croire à un peu de vérité.

        -  Donc un ogre ne serait qu’un homme grand et gros conclut la fillette.

        -  Et affamé quand même, ajouta Lorelei.

        -  Tout ce que vous dites me semble vrai.

Ils arrivaient à une parcelle qui descendait en pente douce vers la rivière.

  - Voilà. Nous y sommes. Jacques retourna quelques pierres calcaires en bordure du chemin. L’une d’entre elles portait les traces d’une coquille marine en relief.

  -  Regardez bien en marchant entre les ceps. Celle-ci n’est pas belle mais vous devriez en trouver d’autres, mieux conservées.

  Tous trois se mirent à chercher. Après quelques minutes les fillettes appelèrent Jacques. Elles avaient déposé un stock de cailloux de toutes tailles en bordure de la vigne. Souriant, il écarta du tas un tesson de porcelaine et un morceau de tuile cassée.

  -  Ça, ce n’est pas bon. Voyons le reste.

Il examina cinq ou six pierres, du granite marbré de silex.

  -  Pourquoi les avez-vous ramassées ?

  -  On les trouve  jolies, dit Lorelei, on va les ramener aux Saux pour jouer ou décorer notre chambre.

Parmi les dernières découvertes il vit une petite ammonite incrustée dans une pièce de schiste.

  -  Belle trouvaille. J’ai aussi deux coquilles fossiles mais pas aussi bien conservées. Pendant qu’il les leur découvrait les fillettes souriaient de plaisir.

  -  On va les montrer à maman et à tous les cousins. Ils vont être épatés. Mais comment on va ramener tous ces cailloux ?

  -  Dans mon sac dit Jacques. Ce n’est plus très loin. On doit être à moins de cinq cents mètres de la maison de Grany.

             Joignant le geste à la parole il se baissa pour ramasser leurs trésors. Une douleur, plus violente que d’habitude du côté cœur, l’empêcha de terminer son geste. Il s’affaissa contre le talus, il avait l’impression qu’une espèce de croc s’était mis à fouailler sa poitrine, creusait la chair de droite et de gauche pour diffuser le mal dans les zones encore intactes. Il se retint de hurler et se rappela que des symptômes identiques l’avaient conduit à l’hôpital quelques années auparavant. Plié en deux incapable de se lever, il chercha son tube de trinitrine, vaporisa une dose dans sa bouche. La douleur diminua à peine. Il se trouva dans l’incapacité de dissimuler sa faiblesse. Toujours assis, il tenta de rassurer les deux enfants en riant.

  -  Ouf ! J’ai un peu mal mais ça va passer. Aidez-moi à mettre les cailloux dans le sac. Voilà, on y va.

               Il se força à se relever. Quelques pas le soulagèrent mais la violence de l’agression se poursuivait.

  -  On va aller jusqu’au champ près de la maison des Suisses. Il y a un petit pré sous les arbres le long de la rivière. Ce sera parfait pour une pause, le temps que je récupère.

Les enfants approuvèrent et marchèrent lentement avec lui jusqu’à l’endroit qu’il avait désigné. Il s’assit sur le talus.

  -  Je connais ce coin dit Lorelei. L’été on vient souvent ici. Il y a assez d’eau pour se baigner.

  -  Vous pourriez rentrer seules mais je préfère que vous m’attendiez. S’il vous arrivait de tomber ou de vous blesser vos parents m’en voudraient. On a encore plus de deux heures avant la nuit. Je vous propose un jeu.

  -  Bonne idée. Quel jeu ?

  -  Un jeu de réflexion. Tout au long de la journée vous m’avez montré que les contes vous intéressaient. Vous en connaissez beaucoup. Je vous propose d’inventer chacun une histoire et puis on se la raconte à tour de rôle.

  -  Quelle histoire ?

  -  Ce qui vous plaira. Pour vous aider vous pouvez partir d’une lecture ou d’un évènement arrivé à l’école et imaginer la suite. D’accord ? Allez, dix minutes.

Pendant que Jacques se reposait sur l’herbe, essayant de maîtriser sa douleur, Charlotte et Lorelei entreprirent un conciliabule en s’éloignant de quelques pas.

                                                          *               *

                                                                  *

           Assis à l’écart, Jacques se sentait coupable. Pourquoi avoir proposé aux fillettes de l’accompagner dans cette expédition ? D’habitude il se promenait seul. Et s’il se trouvait incapable de les raccompagner ? Il aurait bonne mine devant sa fille, de surcroît il s’attirerait les remontrances des cousins. Et cette fichue douleur qui ne passait pas. Il se demanda si la balade à trois n’était pas le résultat d’une sorte d’orgueil, un moyen de se mettre en lumière, se rendre utile en s’attirant la gratitude de la famille. De fait il était heureux de la confiance que les enfants lui avaient témoignée. Il ratait rarement une occasion de faire partager ses connaissances, quitte à paraître un père-la-morale un peu prétentieux. Sans doute un regret de n’avoir pas poursuivi la voie de l’enseignement à laquelle ses études conduisaient. Tous ses copains de promotion avaient fini profs. Pas lui, il s’était distingué en choisissant l’entreprise.

              Voilà ! Aujourd’hui, malgré son âge il ne renonçait pas à exister, il refusait de se conformer à l’image du vieillard impotent qui s’imposait parfois autour de lui. La douleur était là pour le rappeler à l’ordre. Elle était ancienne. Jusqu’ici il était parvenu à la domestiquer mais les épisodes se rapprochaient. Les médecins lui avaient débouché les artères à plusieurs reprises. Apparemment ce n’était pas suffisant, en tout cas pas dans la durée. Il se demanda comment réagir quand viendrait la dernière échéance. Il n’avait pas peur mais on ne sait jamais, n’est-ce pas ? D’après les philosophes, la vie ne serait qu’un long apprentissage du courage nécessaire pour affronter l’abîme. Si la chance lui souriait, au moment de regarder la mort dans les yeux il pourrait perdre conscience, de quoi rendre le passage plus facile. Il pensa au papier qu’il avait dans son portefeuille : il demandait qu’on ne s’acharne pas à le soigner s’il était dans le coma. Puis il se moqua. En pleine campagne il n’y avait pas grand monde pour tenter de le sauver si la crise était fatale. Il regretterait que les fillettes soient obligées d’aller chercher du secours chez Grany, le spectacle d’un vieillard agonisant n’était pas pour elles. Il fallait chasser ce qu’il craignait par dessus tout, la souffrance.

                  Jacques fit l’effort de se mettre debout et, miracle, le poids de l’enclume qui pesait sur sa poitrine sembla s’atténuer. Il fit trois pas, un peu chancelants, en direction des enfants, l’angine cardiaque devint supportable. Sauvé. Provisoirement. Il respira, sourit et s’assit auprès de ses jeunes amies.

  -  A votre mine réjouie, je suppose que vous avez trouvé de belles aventures. Je me trompe ? Lorelei répondit.

  -  J’ai pensé continuer l’histoire du Chaperon Rouge, à  ma façon.

  -  J’ai eu l’idée d’une île extraordinaire, comme dans Robinson Crusoé mais sans Robinson.

  -  Voilà qui va nous intéresser, qui commence ?

  -  Ben, remarqua Lorelei, et toi ?

  -  Je vous raconterai le bal des abeilles. En attendant je me repose. On t’écoute Lorelei.

                                                

                                                 *   *   *

 

                                        Le récit de Lorelei

 

   Eh bien,  voilà la véritable histoire du Petit Chaperon Rouge. Contrairement  à ce que l’on raconte, la petite fille au bonnet rouge n’est jamais arrivée à la maison de sa Grand-Mère. En sortant de la forêt elle a croisé un joli chat avec de grandes moustaches, le Chat Botté rôdait par là. Elle ne le reconnut pas tout de suite car il n’avait pas chaussé ses bottes splendides. Il l’arrêta.

  -  Ne poursuis pas ton chemin, j’ai vu passer le loup qui se rendait vers la maison de ta grand-mère où il t’attend. J’ai prévenu les chasseurs qui vont le faire fuir. Viens avec moi, je voyage vite avec mes bottes, je te conduirai où tu veux.

   La curiosité n’étant pas le moindre de ses défauts, la jeune fille fut tentée par une autre aventure que celle qui lui était promise. Avec raison elle pensa néanmoins à son devoir.

  -  Je dois porter une galette et un petit pot de beurre à Mère-grand.

  -  Ce n’est plus la peine répondit le chat, ta grand-mère n’en a pas besoin, je devine qu’elle veut préparer de bonnes confitures. Garde la galette, nous aurons des provisions pour la route. Où veux-tu aller ?

  -  Je voudrais aller dans un pays où les lapins sont courageux. Chez nous ils sont trop peureux.

  - Oui. Je connais. C’est le pays des Lapins Blancs, juste à côté de celui des Merveilles. Monte sur mon dos nous y serons vite. Il chaussa ses bottes magnifiques.

Aussitôt dit, aussitôt fait, le Petit Chaperon rouge monta sur le dos du Chat Botté. Ils voyagèrent à une vitesse extraordinaire en direction du Levant, si vite que le soleil avait à peine entamé sa course qu’il se couchait déjà dans leur dos, si vite que la nuit durait à peine le temps d’apercevoir trois étoiles et ainsi de suite. Ils franchirent des rivières et des vallons, des montagnes et des déserts, des villes, des capitales dont on n’aurait pu trouver le nom, et arrivèrent enfin au pays des Lapins Blancs.

Le Chat s’arrêta au beau milieu d’un pré rempli de lapins et dit au Petit Chaperon Rouge.

  -  Bon. Je te laisse faire connaissance. Je vais de ce pas rendre visite au roi des lapins. Si tu veux rentrer voir ta Mère-grand tu n’auras qu’à taper trois fois dans tes mains et j’accourrai.

 Restée seule la petite fille au bonnet rouge examina les lapins d’un groupe qui se tenait près d’elle. Ils sont vraiment tout blancs se dit-elle. Curieuse, elle s’approcha et les interpella.

  -  Vous avez de bien belles fourrures, ce doit être salissant.

  -  Nous faisons très attention répondit l’un d’entre eux, tant que c’est blanc nous restons des lapins courageux, si nous tachons notre fourrure on se sait pas ce qui se passe. Voilà pourquoi nous demeurons entre nous. Dans ce pré les étrangers ne sont pas admis. L’autre jour un renard est venu qui a jeté sur nous des mottes de terre. Nous l’avons attrapé et mis en prison chez le roi.

  -  Votre roi a une prison ?

  -  Une grande. C’est pour ça qu’il est roi, sinon il ne sert à rien. Nous sommes des lapins courageux. Nous ne voulons pas de visiteurs insolents pour organiser des batailles de mottes de terre. Si c’est votre cas vous n’avez rien à faire ici.

  -  Je venais seulement me promener.

  -  On ne peut pas se promener. C’est salissant. Nous voulons rester blancs.

  -  Drôle de pays se dit le petit Chaperon Rouge. Au moins chez nous je peux  marcher librement. Il y a des loups c’est sûr, mais si on a peur on veille à les éviter, même les lapins gris y parviennent le plus souvent. Etre courageux tout seul c’est inutile. Désappointée, elle frappa trois fois dans ses mains. Le Chat Botté apparut.

  -  Alors tu as vu le roi ?

  -  Et comment, il m’a fait visiter sa prison et voulait m’enfermer avec plein de renards. Il paraît que c’est la spécialité de ce pays:  attraper les renards de passage. Je lui ai donné un grand coup de botte qui l’a expédié dans les étoiles et j’ai libéré tous les animaux prisonniers. S’il retombe du ciel ce sera la guerre.

   -  Dans ce cas j’en ai assez vu, dit le Petit Chaperon rouge. L’esprit des lapins blancs est guidé par la folle obsession de préserver leur blanche fourrure, envers et contre tous. Ce pays est triste et dangereux. Perdre la raison pour une idée fixe, c’est une autre façon d’être en prison.

  Ils refirent en sens opposé vers le Couchant le chemin parcouru à l’aller et arrivèrent enfin, à l’heure exacte, à l’orée du bois où ils s’étaient rencontrés. Ils trouvèrent les chasseurs qui avaient mis le loup en fuite. La Mère-grand attendait le petit Chaperon Rouge.

  -  Adieu, dit le Chat. Je pars retrouver mon maître le marquis de Carabas. J’espère que tu as aimé le voyage.

  -   Je suis déçue par le pays des lapins, répondit-elle, mais j’ai au moins appris une chose, chez nous je suis libre de promener à ma guise, je préfère y rester désormais. Adieu.

  Le Petit Chaperon Rouge sourit à sa Mère-grand, lui prit la main pour la conduire dans sa maison où de bonnes confitures attendaient leur venue.                                               

                                                 *   *   *

 

                                        Le récit de Charlotte

             Vous avez certainement entendu parler des aventures extraordinaires du Baron de Münchhausen, cet officier allemand au service du Tsar qui s’échappa d’une ville assiégée par les Turcs au moyen d’un ballon. Il se trouve que ses exploits ont duré jusqu’à nos jours sans que nul ne s’en informe. Ils conduisirent son aéronef, par le plus grand des heureux hasards, au dessus de ma ville des bords du Rhin, pile au moment où je sortais de l’école avec Camille.

  Le Baron, célèbre pour ses farces, ses canulars et ses inventions, nous repéra du haut de sa nacelle et approcha son engin, sans doute à la recherche d’une nouvelle aventure.

  -  Bonjour. Je me présente, Baron de Münchhausen au service des empereurs, je vois à vos sacs bien remplis que vous sortez d’une école. Me  ferez vous la grâce de me dire où nous sommes et en quelle année ?

  -  Bonjour, nous sommes en l’an 2000 et des poussières sur les bords du Rhin. Si vous venez d’Allemagne vous êtes à côté.

  -  Houlà ! J’arrive tout droit d’Anatolie j'ai dormi durant trois siècles. C’est un long voyage dans l'espace, j’ai dû me perdre en dormant si longtemps.

  - Vous êtes loin ajouta Camille. Si vous voulez retourner nous ne connaissons pas le chemin.

  -  Certainement pas, fit le Baron. Mes exploits ont été publiés et ont enchanté des millions de lecteurs. Je cherche de nouveaux horizons, vous avez une idée ?

  -  Si vous posez votre ballon vous risquez d’être dépaysé, dis-je pour prévenir le Baron de grands changements dans le monde. J’aurais bien une idée de destination. J’en rêve souvent depuis que j’en ai lu le récit.

  -  Ah, Ah ! Voilà qui m’intéresse. De quel pays rêves-tu ?

  -  Ce n’est pas un pays, c’est une île du Pacifique. L’île de Robinson Crusoé. On a raconté son histoire à la même époque que celle de vos tribulations. Je me demande à quoi elle ressemble après tout ce temps ?

  -  Ouaish ! Par la barbe du Mameluk c’est à voir. Avec le ballon nous pourrions éviter le détour du Cap Horn en passant par-dessus les Andes. Grâce aux vents d’Ouest la traversée de l’Atlantique sera une simple formalité. Un peu de compagnie me ferait du bien. Je vous emmène ?

 -   Ce serait avec plaisir mais nous sommes attendus. Nous ne pouvons pas abandonner nos familles.

 -   Ne soyez pas inquiets affirma le Baron avec assurance. Vous avez vu que trois siècles pour moi ce n’est rien. Je suis maître du temps, alors un petit voyage et  hop… ni vu ni connu, je vous dépose ici, le même jour et à la même heure que maintenant.

  Je regardai Camille, au fond des yeux de mon ami, brillait la petite étincelle de curiosité qu’il partageait avec moi.

  -  Dans ce cas allons-y. Nous comptons sur vous pour arriver à l’heure.

  -  Ach ! Ach ! Je m’y engage. La ponctualité est une vertu indispensable chez un officier allemand. Embarquez vite.

            Ce fut un fabuleux voyage, comme on n’en a jamais vu, sauf peut-être dans les autres fantaisies du Baron ou dans les contes des Mille et Une Nuits, avec cette différence qu’un trajet en tapis volant, comme celui d’Aladin, eût été beaucoup moins confortable.   Il fallut traverser la France avant d’atteindre l’Océan. Du haut de la nacelle Münchhausen regardait la terre en se disant qu’on voyait dans ce pays les traces des grandes et nombreuses guerres qui l’avaient ravagé. On aurait  même cru qu’il regrettait de n’avoir pas été là pour se couvrir de gloire. Il eut cependant la sagesse de ne pas montrer ses sentiments, afin de préserver les enfants du grand chagrin que les armes causent aux peuples.

  Dans son ballon magique porté par les alizés, la traversée de l’Atlantique fut une formalité jusqu’aux terres d’Amérique. Ce n’est qu’au dessus des Andes que nous courûmes les dangers des vents tourbillonnants, sans doute les mêmes que ceux qui avaient abattu Mermoz dans ces redoutables montagnes au temps de l’Aéropostale. Notre nacelle-panier tournoya dans tous les sens au risque de nous précipiter dans les airs quand le rusé Baron la fit dépasser de si haut les sommets que nous ne vîmes qu’un confetti à la place du pays du Chili.

Nous étions doucement bercés par les brises du Pacifique quand j’aperçus au loin, terre unique au milieu des flots immenses, L’île Robinson, le but de notre voyage. Mon  île.

         Le Pacifique porte bien son nom tant cet endroit secret, inconnu des navigateurs, célébré seulement par de rares écrivains, étalait à nos yeux d’enfants éblouis tous les sages attraits du paradis. En trois secondes le ballon piqua vers le rivage sur lequel il déposa ses passagers. Nous nous trouvions sur une  plage de sable blanc à la finesse inouïe, si bien qu’on aurait dit marcher sur une caresse en le foulant.

  -  J’imagine que c’est ici que se réunissaient les tribus d’indiens hostiles, juste à l’endroit où Robinson sauva Vendredi du sort terrible qui lui était réservé, s’exclama Camille.

            Je proposai à mes compagnons de visiter l’île sur les traces du célèbre naufragé, jusqu’au promontoire d’où il contemplait la mer. Le Baron déclara qu’il préférait se reposer sur la plage, il aurait là tout le loisir de rechercher les vestiges d’anciennes batailles primitives, dont il voulait composer une histoire amusante pour de futurs lecteurs. J’entraînai donc Camille sur les pas des anciens exilés solitaires. Je vous épargne les détails de notre périple mais sachez que ce fut un enchantement. Le sentier qui conduisait au refuge de Robinson recelait des trésors de fruits savoureux dont nous nous régalâmes. Arrivés au plus sommet de l’île nous fûmes accueillis, comme le marin égaré autrefois, par une  petite troupe de chèvres sauvages. Nous sûmes alors que rien n’avait changé sur cette terre écartée de la société des hommes, tout était intact depuis le séjour du fameux héros. Au milieu des parfums capiteux de multiples fleurs exotiques charriés par les brises de l’océan, on pouvait déceler les bienfaits de la nature qui en avaient fait un endroit idéal pour cultiver la sagesse de ses habitants, prisonniers à l’écart du monde.

         Camille et moi comprenions ensemble le sens de cette légende, un appel à jouir du Pacifique. Toutefois, nous étions un peu tendres pour décider de rester. Les efforts nécessaires pour vivre à jamais dans la solitude faisaient peur à notre jeunesse, nous décidâmes à regret de rejoindre nos familles. Sur la plage, avant de monter dans le ballon, nous fîmes quand même serment de toujours rechercher à égaler les qualités morales de Robinson, ce noble caractère qui entreprit d’éduquer son compagnon, l’ancien esclave, pour en faire son égal. Savoir, échange, partage, régnaient naturellement dans ce refuge au milieu des mers Tant de mérites qu’ils furent réinventés de nos jours par un autre grand auteur, celui qui rédigea Les Limbes du Pacifique pour louer le caractère de Vendredi.

            Nous repartîmes. Homme de parole, Münchhausen nous déposa à l’endroit et à l’heure prévus. Il n’y eut qu’un léger contretemps. Alors que je me croyais sur le chemin de retour de l’école, je me retrouvai brusquement dans mon lit au petit matin. Le réveil sonnait l’heure du lever. J’étais seule. J’avais rêvé du paradis.

 

                                               *    *    *

                                                          

                                        Le récit de Jacques

             J’ai rencontré Muriel il y a plus de trente ans au cours d’une randonnée dans le sud des Alpes. 

          Célibataire, à cette époque je rompais la solitude en fréquentant un groupe de marcheurs qui sillonnait le Mercantour, massif parsemé de lacs dans lequel plusieurs sommets dépassent les trois mille mètres. Ce jour là Muriel, notre accompagnatrice, avait décidé de l’itinéraire. Sportive entraînée, notre guide était une jeune femme souriante, brune provençale à la chevelure balancée au vent, yeux noisette toujours prêts à  pétiller de malice à la moindre plaisanterie. Son allure tonique vous poussait à l’effort. Nous étions six, pressés de rejoindre avant la nuit le refuge de Longon au départ du hameau de Vignols. Pour vous donner une idée de la difficulté du trajet, sachez que la montagne proche qui domine le refuge s’appelle le Mont Démant.

            Pour parvenir à Vignols il faut suivre pendant environ six kilomètres un cours d’eau qui recueille les eaux du plateau immense qui le domine. Ce ruisseau porte un nom séduisant et doux dont je ne suis jamais lassé, la Vionaine. Arrivé à la source on attaque une pente abrupte qui conduit au refuge. Ce n’est pas le moindre des charmes de cette sorte de promenade que de permettre au randonneur de passer de longues heures à bavarder, de tout et de rien, avec ses compagnons. Nous étions fin mai, la nature explosait, nous cheminions entre des haies de genêts couvertes de pétales odorants, si abondants que je m’en extasiai. Muriel avait deviné sans peine que, habitué des villes, je découvrais son univers si différent.

  -  Tu vas voir. Au fur et à mesure que nous avançons la végétation et les fleurs vont changer. Un peu plus loin les maquis vont remplacer les genêts. Leurs corolles ont des teintes plus délicates, les fleurs sont moins éclatantes, mais  tout aussi parfumées. Après, en grimpant sur le plateau on ne trouve plus que des plantes au ras du sol. Les rhododendrons font concurrence à la sarriette mélangée au thym et à la lavande. Je ne sais pas si tu as remarqué, tous ces genêts sont couverts d’abeilles.

  -  Je n’avais pas fait attention. C’est vrai, j’en vois beaucoup.

  -  Elles sont réveillées depuis peu et s’activent pour nourrir la colonie après l’hiver. Je connais l’apiculteur qui monte ses ruches par ici. Il en a une quarantaine, les voici juste en face.

Muriel me montrait une ribambelle d’essaims installés dans leur abri de bois, sur une butte de l’autre côté de la rivière.

  -  Impressionnant. Elles font beaucoup de miel ?

  - S’il y a assez de fleurs elles peuvent produire jusqu’à quarante kilos par ruche. Ici c’est l’endroit idéal. Moi, j’en ai deux dans mon jardin. J’habite à côté de Grasse, l’an dernier j’ai récolté vingt kilos dans chaque. Passionnée elle entreprit de me raconter la vie des ouvrières du miel.

          Et c’est ainsi que je devins l’ami des abeilles. Quelques semaines après  Muriel m’invita à dîner afin de me montrer son élevage et l’installation dans laquelle elle récoltait son nectar.

  -  Je suis un peu déçue car j’ai perdu beaucoup d’abeilles pendant l’hiver. Au printemps mes deux colonies étaient exsangues. Elles n’ont pas réussi à récupérer et on arrive dans une période de forte chaleur pendant laquelle il y aura moins de fleurs. Autrefois les apiculteurs de la région transhumaient leurs ruches en montagne en juillet pour profiter de la floraison en altitude. Je vais être obligée de faire de même si je veux récolter un peu de miel.

  -  Sais-tu où aller ? Tu ne peux pas déposer tes ruches au hasard.

  -  Oui. J’ai sympathisé au cours d’une rando avec un agriculteur retraité prêt à héberger mes ruches. Il habite un hameau isolé dans une vallée proche des Hautes-Alpes. Il ne cultive plus ses terres mais il a conservé des essaims qu’il élève à l’ancienne, de simples faisceaux de paille attachés à des piquets de bois  plantés devant sa maison.

  -  J’aimerais voir ça.  

  -  Tu n’as qu’à m’accompagner. Prévois deux jours. On ne peut transporter les abeilles que pendant la nuit, il faut attendre qu’elles soient toutes rentrées à la ruche. Nous partirons le 16 juillet avec la pleine lune. Elles seront plus faciles à installer, elles détestent la lumière artificielle.

              Intrigué et heureux à la fois de participer à un évènement rare,  je pris rendez-vous avec Muriel à la date convenue. 

            A l’heure dite, le 16 juillet, je la retrouvai dans son jardin. Le crépuscule arriva doucement pendant que nous bavardions. Au fur et à mesure que la lumière baissait des groupes d’insectes, de plus en plus nombreux, regagnaient  leur maison. A la fin, lorsqu’il n’y eut plus que quelques égarées, Muriel alluma un enfumoir, étourdit d’encens ses abeilles, puis me demanda de clouer les planches qu’elle posait à l’endroit adéquat pour fermer les ruches sans en empêcher la ventilation. Nous étions prêts.

  -  Mon frère m’a prêté sa fourgonnette. Comme ça nous pourrons voyager isolés des ruches. Notre présence ajoutée aux cahots de la route pourrait les énerver.

            L’expédition fut assez longue. Pour atténuer la chaleur de juillet, nous roulions toutes fenêtres ouvertes. Il fallait éviter les ornières afin de ménager le repos des colonies. Après plusieurs heures de conduite sur une route nationale on trouva l’embranchement qui menait à un col puis, en pleine nature, au hameau dans lequel l’hôte de Muriel avait sa maison.

           Je ne sais si vous avez déjà tenté une escapade pareille. En pleine nuit d’été, dans les virages d’une route de montagne au milieu des bois, c’est un bouquet de sensations à fleur de peau, un flux d’odeurs mêlées qui monte dans la fraîcheur de la nuit. Le moindre mouvement, quelque branche froissée par le vent, vous frémissez, non pas de la peur vraiment, mais de l’ignorance inquiète de ce qui pourrait arriver dans le noir. Le bruit du moteur qui ronronne vous rapproche du monde, c’est vrai. Et s’il s’étouffait, là, loin de tout ? En tout cas c’est ce que j’éprouvais. Une sorte d’inquiétude irraisonnée.

           Nous arrivâmes au hameau vers une heure, au beau milieu de la nuit. La lune, ronde et blanche comme une bille d’agate, était déjà haut dans le ciel. Un mince fanal au dessus de sa porte d’entrée attestait qu’Humbert, l’ami de Muriel, attendait. C’était un homme âgé, les traits burinés sous des cheveux argentés. Un montagnard toujours mince et actif, une voix agréable, amicale.

  -  Eh bien ! Vous en avez mis du temps. Il faut vite s’occuper des abeilles. Je vous ai préparé un emplacement sur le plateau derrière la maison. Montez voir si ça convient. Pendant ce temps je sors les ruches de la voiture et je trouve de quoi les transporter la haut. Vous verrez, vous serez peut-être étonnés.

         En effet l’aube n’allait pas tarder à poindre. Il fallait se dépêcher d’installer les abeilles, les libérer avant le jour pour leur permettre de reconnaître leur nouveau domaine. 

         A la lueur de la pleine lune, la montée fut aisée dans un sentier qui serpentait sur quelques centaines de mètres jusqu’au plateau. Et là, miracle…ce fut un incroyable spectacle. Profitant de la lumière de l’astre des nuits comme d’un lampion de fête, des milliers, des millions, une myriade d’abeilles, s’étaient donné rendez-vous sur ce plateau retiré, intact de toute empreinte humaine depuis la nuit des temps, de toute part le ciel bourdonnait d’essaims immenses qui le parcouraient à la rencontre d’autres escadrilles tout aussi considérables. Toutes dansaient dans l’air, en rond, en huit, en ondulant comme on voit la forme de leur vol dans les manuels, sans autre but apparent toutefois que de participer à une sorte de jamboree, de rencontre païenne vouée à la célébration de la nature éternelle. Muriel s’exclama...

  -  C’est le bal des abeilles. Je ne pensais pas y assister un jour, je croyais à une légende, mais c’est donc vrai. A ses côtés je restais complètement étourdi, béat. L’esprit plus éveillé, Muriel jeta un coup d’œil rapide à l’emplacement prévu pour ses ruches.

  -  Ça ira ! Descendons, Humbert va nous expliquer ce qui se passe.

             Nous rejoignîmes notre ami, curieux d’entendre son commentaire.

  -  Les as-tu vues ? Des millions d’abeilles rassemblées sur le plateau en pleine nuit, on dirait que la clarté les a rendues folles.

  -  C’est la première fois que j’y assiste. A ma connaissance c’est déjà arrivé une fois sur le plateau. J’étais encore enfant quand mon père me l’a raconté. On trouve des descriptions de cet évènement dans des sources très anciennes. Leurs auteurs rapportent que deux ou trois fois par siècle, des colonies de la race provençale se réunissent dans une vallée, à l’écart de toute présence humaine pour organiser une espèce de sabbat magique sous la lune, le bal des abeilles. On ne sait pas comment elles en décident, ni comment elles se communiquent le moment choisi ni le lieu, mais après tout, puisqu’elles ont inventé un langage, rien n’interdit à leur instinct de programmer leur fête un jour de pleine lune. Je suis ravi que ce soit arrivé ici.

                Bien entendu nous l’étions autant que lui. Cependant l’élevage de Muriel commençait à bourdonner d’impatience, il était temps de s’en occuper. Nous repartîmes dans la pente en poussant nos deux ruches qu’Humbert avait arrimées sur une grande brouette. En haut le bal avait pris fin. Les étoiles luisaient dans un ciel transparent. Tandis que la lune glissait sur l’horizon chaque colonie devait se presser de regagner son refuge avant l’aube.

                  Sur place Muriel disposa solidement ses deux maisons sur un bâti de poutres, face au soleil levant.

  -   Voilà le moment décisif de la transhumance dit-elle. Il faut ôter les caches en bois le plus vite possible et s’écarter. En principe les ouvrières ne vont pas sortir en reconnaissance avant les premiers rayons, mais les abeilles chargées de la protection ont sans doute été excitées par le voyage, l’abeille provençale est assez agressive.

                Et ça n’a pas manqué. L’accès à la ruche à peine entrouvert un groupe de guerrières excitées se précipita au devant de tout ce qui bougeait. Fuyant, je reçus un bon nombre de piqûres, Muriel, mieux protégée fut davantage épargnée.Heureusement Humbert disposait d’un baume souverain qu’il prodigua sur mes meurtrissures. Nous étions vannés. Il nous proposa sa chambre d’amis, un dortoir doté de vieux lits jumeaux disposés dans un ancien grenier à foin en haut de sa maison, ouvert au grand air comme c’était d’usage dans l’habitat des fermes d’altitude pour garder la récolte de foin au sec.

             Ce qui fait qu’au lever du jour, un soleil éclatant illumina notre réveil. La nuit avait été trop courte, je me levai fourbu. Muriel souriait dans le lit voisin, teint de sportive à peine altéré par son coucher tardif, regard alerte.

  -  J’attendais que tu te lèves. Viens, on va voir les abeilles d’Humbert.

               Je les avais manquées la veille. Au niveau de la terrasse en terre battue, légèrement à l’écart de la maison, cinq ruches de paille étaient édifiées, portées par de simples piquets plantés dans le sol. Les abeilles tournoyaient en nombre autour de leur demeure rustique.

  -  C’est comme au Moyen-âge. Humbert doit être le dernier apiculteur à faire du miel de cette manière. Comme il n’y a pas de cadres, les insectes construisent eux-mêmes les rayons. Les mœurs de ces abeilles sont proches de celles de leurs cousines sauvages. On ne touche pas les ruches jusqu’à la récolte, elles se révolteraient.

  -  Mais comment on récupère le miel ?

  -  C’est l’inconvénient de la méthode. On brûle la paille pour tuer les abeilles et prendre leurs réserves. On ne garde qu’une ou deux colonies intactes pour faire des essaims l’année suivante. Il y a peu de miel mais il est excellent, Humbert ne le vend pas, c’est pour  sa famille.

  -  Eh bien. J’espère qu’elles ont fait la fête cette nuit, la plupart ne verront pas le prochain printemps.

            Autour de la table en bois sur laquelle il avait servi du café agrémenté de son miel extraordinaire, Humbert confirma la règle de l’espèce.

  -  De toute manière leur durée de vie est si brève que seules les dernières nées avant le froid survivent à l’hiver. C’est sans doute le cas depuis leur apparition, il y a soixante mille ans.

              La loi des abeilles. On ne peut rien y changer.

 

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28 juin 2021

Les Seynières-7

                                                                      Ch 7. François

 

           Lorsqu’il se retira à La Paillette, François était un homme célèbre. Une bonne occasion pour des journalistes fouineurs de se pencher sur sa jeunesse à Dieulefit. Ses biographes ont donc rapporté qu’il avait fait partie de la Résistance. Pas étonnant qu’il connût si bien les chemins de la Lance. Et ils sont nombreux, depuis La Paillette et Montjoux, les ruines de Béconne, le mamelon du Pègue, et même Teyssières qui fait la jonction avec la montagne de Miélandre vers le sud-est.

  De son passage dans la Résistance François ne m’en a jamais parlé. Pas même une allusion. Quand je l’ai rencontré il avait autre chose en tête. Il venait d’abandonner sa carrière dans le spectacle et passait la majeure partie de son temps à façonner la terre, tourner les pots, cuire des céramiques, dans la maison où il avait installé son atelier. Celui-ci donnait sur le terrain de tennis municipal aménagé le long de la rivière. La Paillette est la seule commune rurale que j’aie connue dans laquelle on mettait à disposition d’un aussi petit nombre d’habitants un espace sportif de cette sorte. Ouvert à tous les visiteurs il était peu fréquenté, j’en profitais donc largement. Depuis la fenêtre de son atelier François pouvait m’entendre et me regarder jouer. J’avais autrefois fredonné ses chansons, je le reconnaissais pour l’avoir croisé dans le village. Un jour il sortit en tenue de sport et s’accrocha au grillage, une raquette à la main.

  -  Si ça ne vous gêne pas je viens jouer avec vous, ça fera du bien à mes jambes.

  Nous acceptâmes bien volontiers un nouveau partenaire qui, tout en s’excusant d’être un piètre joueur au mal de dos incessant, tapait dans la balle avec l’enthousiasme d’un jeune homme.

           Ce fut le début de notre amitié. La maison que j’avais achetée n’était distante que de quelques pas de la résidence de François. Il passait devant chez moi  pour se rendre à la ville voisine. Dès que je posais mes valises pour un séjour, il arrivait. S’il n’arrivait pas, je ne tardais pas à me rendre chez lui. Nous prenions aussitôt rendez-vous  pour une partie de tennis.

  A cette époque j’étais souvent seul à La Paillette. Mon épouse, victime d’une maladie invalidante, résidait dans un foyer dans la ville de Gap. François adopta ma solitude, entreprit dans la plus grande simplicité de partager avec moi ses connaissances du pays, plus encore de m’initier aux expériences d’une vie plus épanouie. Je l’écoutais volontiers. En retour, sans que je sache vraiment pourquoi, il m’était profondément reconnaissant du temps passé avec lui sur le court, à taper dans la balle pour chauffer ses os ou calmer son dos douloureux. Ayant découvert mon goût pour les chemins de la Lance il ne manquait jamais, à chacun de mes passages, de me proposer un jour pour une escapade.

  C’était un plaisir commun. Nous partions de bonne heure. Après le pont près de sa maison, on laissait la route de Montjoux pour filer tout droit à flanc de montagne, dans un chemin oublié des bergers. La voie était rude, tracée dans la roche pentue, il fallait de bonnes chaussures pour marcher dans les pierres. Au fur et à mesure de la montée, comme à son habitude, François y allait de son commentaire, si connu de moi après quelques années, que je prenais plaisir à deviner quand il allait s’y mettre.

  -  Tu vois ce petit bois sur la gauche. A l’automne c’est plein de petit-gris qui poussent dans l’herbe. C’est là que je viens les ramasser. Un petit panier, c’est assez pour moi et Jeannie. On se régale.

  Un peu plus loin nous longions d’anciens pâturages couverts de fleurs.

  -  C’est ici que je venais cueillir la lavande sauvage lorsque j’étais enfant. C’était bien payé, à la bonne saison mes parents m’envoyaient couper les brins dans la montagne. A l’époque la lavande cultivée était rare, le parfum du lavandin sauvage, le plus fin, était recherché. Je partais avec un casse-croûte, mon baluchon dans le dos et interdiction de redescendre tant qu’il n’était pas plein jusqu’à dépasser ma taille. Je passais des heures à cueillir au milieu des parfums, parfois mon sac était si bourré que je peinais à regagner la maison.

  Après plus d’une heure de marche la laie tournait brusquement dans une pente adoucie. Elle conduisait tout droit à une ferme abandonnée depuis si longtemps qu’un chêne énorme avait eu le temps de pousser au milieu du toit effondré. Devant l’ancienne porte de la ruine un autre chêne, encore plus vieux ombrageait une source d’eau claire. On s’asseyait auprès d’elle dans l’herbe pour se reposer et admirer au loin les premiers contreforts des Alpes. A mon tour j’égrenais quelques souvenirs.

  -  L’année de mon installation, j’avais sympathisé avec un vacancier en pension à l’hôtel de La Paillette. En pleine période de Noël nous avons décidé de faire la Lance malgré le froid et la couronne de neige qu’on voyait d’en bas au dessus de mille mètres. Mon fils de cinq ans m’accompagnait et devait marcher avec nous. Les deux premières heures se sont bien passées mais ensuite il fallut avancer dans une neige de plus en plus profonde. Incapables de renoncer sagement, nous avons pris mon gamin sur le dos à tour de rôle jusqu’à ce que nous parvenions au sommet, complètement épuisés, en retard sur un horaire raisonnable. La nuit tomba quand nous redescendions, avec mon enfant sur les épaules.  Harassé et inquiet j’ai perdu pied, affolé au point d’éprouver une de plus belles angoisses de ma vie. Je nous voyais égarés pour la nuit dans la montagne glacée, craignant de nuire à mon fils la trouille me faisait trembler. Heureusement nous avons fini par arriver à cette ruine. La neige finissait là. Nous étions sauvés. 

  Quand je profitais de mon récit pour allumer une cigarette, François ne manquait jamais la réprimande.

  -  Tu n’es pas à une connerie près ! Fume ! Tout à l’heure dans la dernière grimpette tu seras cent mètres derrière moi.

  Et c’était vrai. Après deux heures pleines de progression entre éboulis et futaies, il fallait franchir une dernière pente à pic sur laquelle il était même difficile de tenir debout. J’ahanais en m’agrippant aux arbres tandis que François, alerte comme un jeune homme, se moquait.

  -  Tu vois, certains des pins auxquels tu t’accroches sont là depuis plusieurs siècles. Avec tes poumons encrassés ils seront encore vivants quand plus personne ne te connaîtra.

  Essoufflé, j’évitais de répondre en essayant désespérément de suivre mon guide. Je n’ai jamais vu de pins aussi majestueux qu’en cet endroit préservé. En vieillissant leurs troncs et branches monumentaux, tordus et courbés par les ans, avaient pris des formes extraordinaires. On eût cru qu’un génie des arbres extravagant allait soudain en sortir pour veiller sur la forêt.

  Enfin on quittait les bois pour monter dans un dernier espace herbeux,  beaucoup moins vertigineux, dans lequel des animaux trouvaient refuge. Troublés, des corbeaux s’élevaient dans le ciel en croassant de colère, un faucon tombait dans la vallée comme une pierre, ailes repliés pour aller plus vite, parfois, après avoir dévisagé les intrus pour reconnaître le danger, on voyait un chamois démarrer dans l’herbage, franchir la crête comme une flèche pour se trouver une autre retraite.

 De son pas aisé François allait jusqu’au sommet, je faisais de mon mieux pour le rejoindre. Il faut dire qu’au débouché sur la plaine la vue était splendide. Plus de mille mètres en dessous l’enclave des papes semblait minuscule. Par beau temps, au delà du Rhône, on devinait les monts d’Ardèche.

  Un quignon de pain et trois gorgées d’eau suffisaient à notre repos. Détendus, heureux du terme de notre effort, nous entamions la descente. Je me souviens qu’à chaque fois, enchantés par notre parcours comme si un génie bienveillant de la montagne nous unissait une sorte de courant radieux passait entre nous. L’entente et l’amitié étaient à l’œuvre en dépit de tout ce qui nous attendait dans la vallée. Vers la fin seulement  François, impatient de retrouver ses pots, pressait la cadence.

           Il faut dire qu’il en faisait toute une histoire de ses céramiques. Chanteur d’un groupe réputé dans le monde entier, il avait traîné ses guêtres avec ses trois Frères Jacques sur toutes les scènes des grandes capitales. Mais il ne me parlait du passé que pour lui tourner le dos.

  -  Tu comprends, la glaise de Dieulefit est d’une qualité exceptionnelle. On la cuit depuis l’antiquité. C’est pour ça que la fabrique des pots de terre cuite est devenue l’activité principale de la ville. Quand j’étais jeune, en allant au collège, je passais matin et soir devant ces ateliers ou des artisans-artistes faisaient sortir de leurs mains nues des formes aussi belles qu’utiles. Je les enviais, je rêvais de créer comme eux ce que mon imagination me dicterait. Cette passion ne m’a jamais quitté.  

  J’ai appris que François chantait en chœur depuis sa jeunesse, dans des églises ou dans les fêtes, mais il ne m’a jamais dit quelle foucade l’avait conduit jusqu’à Paris, dans un cours de théâtre où il décida avec trois copains de lancer sa troupe. Il ajoutait d’un ton grave.

  -  Quand j’étais en tournée loin de chez nous, je rêvais souvent de mon retour à La Paillette et de ce que j’y ferais. D’accord. On avait du succès, la belle vie, je devais assumer la réussite pour ma femme et mes filles, sans oublier mes partenaires qui, au fil du temps, étaient devenus des amis proches. On vivait ensemble. Malgré tout, que je sois à l’hôtel à Moscou, Montréal ou Chicago j’avais toujours présente cette idée que je reviendrais un jour façonner la terre de Dieulefit, travailler de mes mains,  ici, à La Paillette.

           Il l’avait fait. Le temps venu il avait laissé tomber les lumières de la ville et préparé son refuge à deux pas de la maison que je venais d’acheter. Sa résidence était d’une autre dimension. Elle était composée de plusieurs bâtisses ouvertes sur la place principale du village. Il avait donné deux d’entre elles à ses filles et juxtaposé son atelier au corps principal qu’il habitait, aménagé simplement comme un havre confortable, sans luxe inutile.

  Unique concession au passé, il accueillait de temps en temps des célébrités avec lesquelles il avait entretenu une relation amicale plus soutenue. C’est ainsi qu’on assistait parfois au spectacle, déroutant dans ce village, d’une limousine américaine démesurée, tache bleu azur dans le vert paysage, franchissant le pont de la route de Dieulefit. Sur le siège arrière une vedette, ordinairement un chanteur adulé du public, se retrouvait en pleine cambrouse sous les tilleuls avec son secrétaire, son chauffeur, devant le rare quidam indigène auquel il demandait maladroitement sa route. Je m’amusais beaucoup lorsque j’assistais à ce manège. François devenait alors indisponible  pour une soirée, rarement plus d’une journée, pendant laquelle le passé s’invitait chez lui. Sur ces rencontres il évitait les confidences, comme à son habitude. Je sais seulement qu’elles provoquaient chez lui une fringale créatrice puisque, dans les jours qui suivaient, j’étais immanquablement convoqué à son atelier pour admirer le résultat de la cuisson de sa dernière fournée de céramiques extraordinaires. Si par hasard un pot ou un plat coloré n’avait pas atteint la perfection à laquelle il aspirait, il le déclarait invendable et me l’offrait.

  -  Tiens prends le ! Tu le mettras chez toi ou tu le donneras à des amis. Je suis le seul à le voir mais il a un petit défaut.

  Impossible de refuser sinon il se fâchait, au point que je me suis parfois demandé si la soudaine furie d’activité qui le prenait, n’était pas une sorte de revanche irrépressible sur les longues années pendant lesquelles le public l’avait privé de ce qu’il avait de si cher, l’envie de modeler la glaise noble de ses mains d’artiste.

           Une seule fois, une seule, j’eus droit à un commentaire sur un visiteur. Haroun Tazieff, vieux sage de la terre, venait de quitter le gouvernement. Il profita de sa liberté nouvelle pour s’arrêter chez François son complice et ami de longue date, avant de filer vers les horizons lointains dont il avait la passion.

  Je croisai les deux hommes au moment du départ. Regard d’acier, sourire chaleureux, Tazieff  était un homme lourd, ossu, comme taillé pour la marche ou l’exploit. En chemise, manches remontées, pantalon de velours, chaussures souples, on eût dit qu’il était déjà prêt pour une prochaine aventure malgré son âge. Il nous salua et monta dans son auto, une voiture ordinaire, tout le contraire des américaines des visiteurs fortunés qui passaient par là.

Après les adieux, alors que le véhicule franchissait le pont de Montjoux, François me regarda,

  -  Tu as vu ? Ça, c’est un homme ! Nous sommes amis depuis le premier jour où nous nous sommes croisés, bien avant d’être frôlés par le succès.

           Au fil du temps je finis par comprendre. Sans renoncer au passé dont la gloire l’avait comblé, François vivait chez nous sa vraie vie, celle du créateur solitaire de ses pots dans son atelier au petit matin, la vie des rapports empreints de simplicité des gens de son cru. Cultivant l’humanisme puissant héritié de sa terre protestante, il ne voulait plus des villes ni de l’autorité, des faux semblants ou des attitudes auxquelles oblige la vie sociale lorsqu’on est au sommet. Il voulait bavarder simplement avec de rares amis chers, parmi lesquels j’ai eu la chance d’être compté à table devant un verre de vin partagé, plaisantant ou marchant de compagnie sur nos chemins.

            Un jour, à l’âge mur, on sait pourquoi même si on fait semblant de l’ignorer, on a le sentiment que les années fuient, le temps s’accélère. J‘ai raconté comment François, homme de haute taille au regard clair, conservait force et habileté. Comme n’importe qui malgré tout, il fut rattrapé par le temps, par la lassitude des corps lorsqu’ils ont trop donné, fatigués, usés. Plusieurs séjours à l’hôpital espacèrent nos rencontres.

  Au moment des adieux, des raisons familiales et mon travail me tinrent éloigné de la Paillette. Avec regret de n’avoir pu l’accompagner, j’appris la disparition de mon ami par un mot reçu de la poste. Quand je suis revenu au village, ses filles m’ont raconté qu’il avait jusqu’à la fin conservé conscience et humour entouré des siens. Il abandonna le monde sa bonne humeur intacte.

  Il est donc parti comme il avait vécu, au plus haut de la noblesse du cœur. Aujourd’hui quand je pense à mon ami, je revois l’image de l’acteur-chanteur fantaisiste, le plus grand du groupe de scène qui charmait nos soirées parisiennes, à Bobino, dans son justaucorps rouge. Je les entends chanter comme hier, ses partenaires et lui miment un bateau imaginaire. Ils célèbrent La Marie-Josèphe. A l’arrière du navire, comme sur un esquif roulant sur les vagues, François imite le grand mat, le sourire du public plein les yeux, debout, le bras dressé au ciel, il agite une dernière fois sa main gantée de blanc.

Encore heureux qu’il ait fait beau, qu’il ait fait beau, qu’il ait fait beau.

Encore heureux qu’il ait fait beau et qu’la Marie Josèphe soit un beau bateau.

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22 juin 2021

Les Seynières-6

                                                                   Ch 6. Paulette

             Au fur et à mesure qu’ils avançaient la route devenait chemin. Elle serpentait en montant doucement vers les collines entre des bois clairsemés et quelques cultures. Accompagnant leur progression la forêt s’épaississait, les cultures étaient plus rares. Le ruisseau qui longeait leurs pas s’écoulait doucement, de plus en plus faible, dans une mince rigole. Ils débouchèrent bientôt sur un petit pont au delà duquel s’étalait un lambeau de pré adossé à un talus de pierre.

  -  La source est au fond, annonça Jacques. Nous nous arrêterons là au retour. C’est un bel endroit.

  Encore quelques pas, au détour du chemin les promeneurs se trouvèrent devant la ferme de Gilles. Tous trois connaissaient cet ancien employé des postes à la retraite devenu l’ami de la grand-mère de Lorelei. Gai compagnon, il participait volontiers aux fêtes de famille. Il avait modernisé la ferme de ses parents, la dernière bâtisse du hameau avant les grands bois, pour en faire un agréable domicile. Sans être paysan il persistait toutefois à cultiver quelques champs dont il tirait de quoi alimenter une immense basse-cour, composée de nombreuses espèces aux plumages bigarrés, auxquelles il ajoutait au gré des saisons et de son humeur une ou deux chèvres. Surtout, au beau milieu de son parc trônait une truie, si énorme à force d'avaler force bouillies de céréales et autres maïs,  qu’elle pouvait à peine marcher. Si àgée, installée depuis tellement longtemps dans son enclos, que tout ceux qui passaient s’étaient pris d’affection pour cet animal rare, à l'exemple de son maître qui l’avait élevée, baptisée Paulette par pure fantaisie, et continuait de lui parler comme à un enfant. Paulette, trop vieille pour procréer, profitait ainsi en sus de sa gamelle, des cadeaux que ne manquaient pas de lui apporter les visiteurs de Gilles, comme n'importe quel membre de la famille qu’il convenait d’honorer.

  A l’arrivée des promeneurs une nuée de boules grises à cul blanc s’enfuit parmi les pierres des collines. Il s’agissait de garennes à demi-sauvages que le propriétaire des lieux entretenait dans l’espoir de repeupler les garrigues. Tous les ans il pouvait recommencer car la plupart de ses amis à quatre pattes, s’ils n’attrapaient pas de maladie, étaient décimés par les chasseurs.

 Lorelei s’exclama en riant.

  -  Voilà les détachements avancés de la révolte des lapins. Je les trouve bien peureux. Il va falloir changer leurs habitudes.

  Une planche de terre formant terrasse avait été laissée libre devant la maison pour accueillir les visiteurs qui s’y installèrent. La porte d’entrée était close et Gilles absent pour quelque travail au village. Se retournant vers la plaine Jacques invita ses compagnes à admirer le paysage. Ils étaient arrivés à flanc de colline. Le regard portait loin, embrassait toute la vallée et jusqu’au-delà. Les têtes des grands pins de la forêt de Grignan moutonnaient vers l’ouest, surmontées par le dessin des angles du toit du château de la Baronne. La vue s’arrêtait là, impossible de voir ce qui croissait sous les  arbres. De fait, après Taulignan, les lotissements de villas enclavés dans la verdure, poussaient comme des champignons le long de la route. Il poursuivit.

  -  Regardez la Provence, notre Provence. Autrefois, les coteaux formaient un patchwork de toutes les couleurs. Chaque ferme produisait des blés, en alternance avec des parcelles de luzerne ou de sainfoin, des champs de lavande. Devant les maisons au bord des routes, on vendait des asperges au printemps, en  été des melons savoureux, des colonies de moutons arpentaient les collines là où la pierre ne laisse plus pousser que broussailles et genêts. Tout ça a disparu, remplacé par la vigne qui rapporte davantage. Dans la plaine on ne voit que des rangées de ceps. Les paysans enrichis ont peu à peu transformé leurs pauvres murailles en châteaux et domaines auxquels ils ont donné des noms ronflants. Leurs vins sont excellents, mais en changeant de cultures ils ont changé leur culture, mis leurs traditions au rencart. On ne voit plus de troupeaux. Heureusement, ici et là, un bois de jeunes chênes apparaît pour rompre la monotonie des rangées de souches. Dans quelques années les petits enfants des laboureurs espèrent sous terre y trouver de l’or.  

  -  De l’or, s’étonna Lorelei. Pourquoi de l’or ?

  -  La truffe aime ce sol, elle est difficile à produire et ne pousse pas n’importe où. Les cuisiniers du monde entier veulent en offrir à leurs clients, voilà pourquoi pour certains producteurs elles valent de l’or.

  -  Bof !  Un simple champignon. C’est si bon ?

  -  Le parfum est très puissant. On en met très peu à la fois sinon les plats seraient immangeables.

  -  On n’en a jamais goûté dit Charlotte. Derrière les Saux il y a un bois de chênes, on pourrait aller en ramasser.

  -  Certains cousins ont essayé, précisa Jacques mais personne n’a jamais rien trouvé dans ce bois, que des prunes sauvages, d’ailleurs excellentes en été. Les truffes on les ramasse en hiver, dans deux mois. Il faut un chien dressé exprès pour les découvrir dans la terre.

  -  Puisque c’est ainsi nous reviendrons l’été, chantonna Charlotte sur l’air du Petit Prince a dit. D’accord Lolo ?

  -  Chouette ! C’est dit. Allons voir Paulette.

  Ils passèrent devant la basse-cour. Pendant qu’ils parlaient un paon mâle les avait entendus, dépliait son plumage et, orgueilleux, faisait la roue pour attirer l’attention. L’enclos de Paulette  était juste à côté, cerné par une clôture solide. L’animal s’avança au devant des visiteurs en boitillant sur ses courtes pattes qui devaient porter un corps démesuré. La truie grognait sans qu’on sache si c’était pour leur souhaiter la bienvenue ou réclamer une friandise.

  -  Ne passez pas la main par-dessus la clôture prévint Jacques. Les cochons sont tellement voraces qu’ils essaient d’avaler tout ce qui passe à leur portée, ils ont plus de quarante dents sur la mâchoire. Ce disant il sortit un épi de maïs de son sac qu’il proposa à Paulette, de manière qu’elle puisse s’en saisir sans atteindre sa main. La truie l’attrapa avec un grognement satisfait et se mit à croquer bruyamment. Quand elle eut terminé elle releva la tête, cligna ses petits yeux en regardant les visiteurs, leur signifiant qu’elle attendait la suite.

  -  Terminé, dit Jacques. Tu ne crois pas qu’on va te donner notre déjeuner. Il coupa une jeune branche de chêne qu’il tendit à l’animal. Paulette flaira les feuilles, se détourna d’un air dégoûté, émit un nouveau grognement et partit se réfugier au fond de son enclos. Il y avait là une sorte de cabane aménagée par Gilles qui veillait à ce qu’elle soit toujours pourvue de paille fraîche. Paulette s’y allongea comme une reine, contemplant avec dédain les promeneurs dont elle savait qu’elle n’avait plus rien à attendre. 

  -   Elle n’a pas l’air content, lâcha Lorelei.

  -   Elle est toute seule remarqua son amie. J’ai peur qu’elle s’ennuie.

  - C’est une comédienne, reprit Jacques. Regardez comme elle joue l’indifférence. Son maître vient la voir deux fois par jour. Il la soigne et lui parle. Un cochon familier est aussi intelligent qu’un chien, il peut tenir compagnie à un homme de la même façon. Hélas la plupart d’entre eux sont élevés pour leur viande, on oublie leurs qualités.

  -  J’espère que personne n’aura l’idée de manger Paulette.

  -  Il n’en est pas question. Elle va continuer de vieillir dans son enclos.

  -  Longtemps ? S’intéressa Charlotte.

  -  Entre 20 et 25 ans. C’est la durée de vie de sa race. Quand elle disparaîtra vous serez de grandes filles.

La discussion fit réagir Lorelei.

  -  Tous ces animaux qu’on mange, je me demande si c’est bien ? Il faut d’abord les tuer. C’est comme la chasse. Pire peut-être.

  -  Vrai ! Néanmoins les bêtes se dévorent entre elles. Les oiseaux chassent les insectes, les poissons ont de nombreux prédateurs. Lorsque l’homme ne fait qu’appliquer les lois naturelles on ne peut pas le lui reprocher. L’invention de l’agriculture et l’élevage ont mis fin à l’errance nomade des tribus. A la condition de ne pas les faire souffrir la domestication des animaux fut un grand progrès.

  Jacques mit fin au propos. Il ne voulait troubler la sérénité de la promenade. Pour lui-même il savait quoi penser. Le problème avec l’homme c’est qu’il ne sait pas se contenir. Il occupe tout l’espace à son profit, détruit les espèces qu’il consomme sans préserver l’avenir, pollue les sols avec des excès d’engrais chimiques, finit par contaminer l’air qu’il respire ou sature de déchets l’eau des rivières dans lesquelles il ne peut plus boire ni même se baigner. Le seul prédateur de l’homme c’est lui-même. Si nous ne parvenons pas à respecter la nature, stopper l’accaparement privé de toute chose, le désordre social, la famine, la guerre vont frapper à la porte. Il se ressaisit.

  -  Allez ! On va déjeuner. Le petit pré croisé tout à l’heure nous tend les bras.

           Ils arrivaient près du versant où coulait la source lorsqu’une douleur soudaine transperça sa poitrine. Elle était familière, apparue quelques années auparavant côté cœur elle s’était installée, disparaissait parfois durant quelques semaines pour reparaître, à l’occasion d’un effort ou même sans raison apparente. Pour la maîtriser il fallait s’arrêter de marcher, se reposer un instant. Il donna son sac à Lorelei et demanda aux enfants de trouver une place confortable pour déjeuner, dans l’herbe à côté de la source. Il s’affala sur le talus. La douleur s’estompa, devint supportable. Pour la chasser plus vite il sortit de sa poche un vaporisateur et pulvérisa un peu de trinitrine dans sa bouche. Comme à chaque  crise, il sourit en pensant que la formule de la dynamite, agent destructeur par excellence, devenait un médicamant à faible dose. Il fallait de la nitroglycérine pour lui sauver la mise. Il savait bien que c’est l’usage fait par l’homme qui décide du sort des découvertes, heureuses ou nocives, bienfaisantes ou cruelles, emploi pacifique ou destructeur ?Il se demanda aussi comment  agir pour en transmettre la sagesse autour de lui. Il pouvait toujours essayer avec les deux enfants. S’il fallait expliquer sa faiblesse, on verrait bien. Il se dépêcha de les retrouver avant qu’elles ne s’inquiètent.

           Charlotte et Lorelei attendaient sagement son arrivée, assises sur un tronc d’arbre abattu, commodément disposé au meilleur endroit. L’eau sourdait d’un petit éboulis, recueillie par un simple bout de gouttière qui servait de réceptacle aux infiltrations. Le débit était régulier. A l’extrémité du conduit il suffisait de joindre les deux mains pour recueillir de quoi se rafraîchir ou de présenter sa gourde pour la remplir en un clin d’œil. A l’alignement, un peu plus loin, un bassin se formait qui servait de point de départ au ruisseau qu’ils allaient longer tout au long de leur descente.

Lorelei salua son arrivée.

  -  On a dérangé un rouge-gorge qui était en train de boire. Quel joli coin ! C’est étonnant qu’il n’y ait pas de maison.

Jacques s’assit sur une pierre plate près de la source. Il remplit une bouteille d’eau fraîche puis étala les provisions offertes par Annie.

  -  L’endroit n’est pas favorable pour construire, trop humide, c’est pour ça que l’herbe est si verte. Nous sommes au pied de la montagne, si vous regardez devant nous, en contrebas, le vallon effondré est trempé, il sert de réservoir à la seconde branche de la rivière qu’on a vue de loin ce matin. Et puis, il faut bien laisser un peu de place aux oiseaux. C’est bien un rouge-gorge que vous avez dérangé ?

  -  J’en suis certaine, dit Lorelei.

  -  Alors l’hiver sera rude. C’est du moins ce qu’on dit quand on les voit arriver si tôt en automne. Ils descendent du nord de l’Europe à la recherche de températures agréables.

  -  Ils vont loin, demanda Charlotte ?

  - Certains s’installent pour l’hiver ou sont sédentaires, les autres vont jusqu’en Afrique et reviennent avec les beaux jours. Un fameux parcours pour un si petit piaf, quelques grammes à peine.

  -  Comme les hirondelles, ajouta Charlotte.

  -  Comme les hirondelles et bien d’autres oiseaux. On ne les voit pas toujours passer mais ils couvrent la terre à la recherche de nourriture, de chaleur, d’un endroit pour faire leur nid et élever leurs petits. Hélas, ils sont de moins en moins nombreux.

  -  Pourquoi ?

  - L’espace disponible pour se nourrir ou se reproduire est accaparé par l’homme. Toujours plus ! Et pas seulement autour des villes ou pour les usines. Dans les campagnes lorsqu’une seule culture prend toute la place, certaines espèces ne trouvent plus de quoi se nourrir, elles vont plus loin ou disparaissent. Dans la région le développement de la vigne est un bon exemple. Il y a moins d’oiseaux qu’autrefois dans les champs.

  -  On pourrait leur construire des abris pour les retenir, suggéra Charlotte.

 -   Des sanctuaires pour les oiseaux, des réserves pour les animaux sauvages, ce sont de bonnes idées déjà réalisées dans certains territoires. Le problème c’est qu’elles entrent en concurrence avec les projets d’installation des hommes sur les mêmes espaces, et l’intérêt financier finit toujours par gagner.

  -  Quand même, il doit bien y avoir des endroits où l’homme n’a pas besoin d’aller ou de rester, suggéra Lorelei ?  

  -  C’est assez rare mais j’en connais un, pas loin d’ici. Si vous voulez, je vous raconte l’histoire des tombeaux mérovingiens que j’ai visités dans la région, après le casse-croute. Vous devez avoir faim. Moi aussi.

Ils déjeunèrent. Jacques raconta sa découverte.

                                                                      *       *    

                                                                          *

           « Un soir de printemps mon ami François me rendit visite dans la maison de vacances que je possédais à La Paillette. C'est un hameau du village de Montjoux situé au plus haut de la vallée dans laquelle court le Lez, juste derrière la montagne où nous sommes adossés.

  Montjoux se trouve au pied du sommet le plus élevé de la région avant les grandes Alpes. La Lance, dont je vous ai déjà parlé, culmine à mille trois cent cinquante mètres. Autour d’elle, La Paillette est le point de départ le plus proche utilisé par les randonneurs. Du village il y a tout de même près de neuf cents mètres de montée assez raide à parcourir, une balade de presque six heures que nous avions coutume d’effectuer, François et moi, à chacun de mes séjours. Pour une fois mon ami avait décidé de changer le programme.

  -  Tu connais les tombeaux mérovingiens qu’il y a sur les contreforts de la Lance ? Je suis sûr que non. Si tu veux je t’y emmène demain, j’ai envie de marcher mais je dois être rentré avant treize heures pour recevoir des clients. 

Je fis part de mon étonnement.

  -  C’est quoi cette histoire ? Jamais entendu parler de tombeaux anciens depuis dix ans que je viens au village.

  -  Pas étonnant. Le site, assez confidentiel, est connu seulement des vieux paysans de la commune. On en parle peu pour éviter un afflux de touristes et les dégradations. Bien qu’il ne soit pas assez important pour donner lieu à des fouilles, il a été daté par les archéologues. En fait il ne s’agit pas de tombeaux mais d’un habitat de l’époque des mérovingiens, sans doute un refuge perché dans la montagne pour éviter le contact avec des pillards de passage. Hormis mon fils je n’y ai jamais conduit personne, tu seras le premier. Crois-moi, la visite en vaut la peine.  

Bien entendu, j’acceptai la proposition.

  -  Bon.  Rendez vous à sept heures devant chez moi, comme d’habitude.

           A sept heures du matin le lendemain, à demi réveillé mais un solide petit déjeuner dans l’estomac, je remplis ma gourde en guettant François devant la fontaine du village, près de sa maison, juste avant le petit pont à la sortie du hameau. Levé avant moi, déjà prêt, il m’appela de sa porte et m’engagea à monter dans sa voiture, une antique deux chevaux presque hors d’usage, qu’il s’obstinait à montrer sur toutes les routes du canton, comme un défi aux conducteurs de limousines luxueuses qui envahissaient sa campagne chaque été.

  -  On ne prend pas le sentier de la Lance. A mi-pente on serait obligés de redescendre vers la Malaboisse, ce serait trop long. Il vaut mieux passer par la vallée. On laissera la voiture à la ferme.  

  Nous partîmes à l’ombre dans le petit matin. Le soleil n’avait pas encore dépassé le sommet de Miélandre, l’autre montagne située à l’est de La Paillette où il apparaît à son heure pour inonder la vallée. En direction de Montjoux, pied au plancher la deux chevaux ne dépassait jamais une vitesse raisonnable. Le moteur ronflait. François qui méprisait de ralentir dans les faux plats en traversant la plaine, me balançait de côté à chaque courbe, tant et si bien que je m’accrochai à la portière pour éviter de me coucher sur ses genoux. La journée commençait bien. Un peu plus loin on arrivait dans les gorges, il fut obligé de ralentir contre son gré, il en profita aussitôt pour à pester contre ces fainéants des Ponts et Chaussées qui avaient été incapables de lui tracer une route correcte.

  En vérité, en suivant son cours, la rivière s’encaissait de plus en plus profondément entre des versants de ses rives, jusqu’à se précipiter dans des ravins assez profonds à la hauteur de la Malaboisse. Comme la route suivait la rivière il fallait parcourir de nombreux méandres dans lesquels mon conducteur, certain d’être seul à pareille heure, négligeait le manque de visibilité. Je n’ai jamais osé lui demander s’il voulait me faire peur ou s’il pressait la cadence pour être certain d’être rentré à l’heure pour accueillir ses clients. - J’ai omis de vous dire, François avait créé depuis peu à La Paillette un atelier de poteries d’art afin d’assouvir une ancienne passion pour la glaise. Il ne ratait donc jamais une occasion de montrer ses productions. -  Nous arrivâmes à la hauteur de la ferme où mon guide, souriant et satisfait de ses exploits, gara son véhicule. Je connaissais l’endroit. Les habitants des villages alentours fréquentaient les abords de la rivière. L’été on y conduisait les enfants pour la baignade, entre les cascades de grandes lônes offraient un terrain propice aux pêcheurs. La ferme de la Malaboisse était construite un peu après l’embranchement de la route principale, au milieu d’un plateau qui portait quelques cultures. Tout autour de grands bois prospéraient sur des versants escarpés dont elle avait dû tirer son nom un peu sombre. Sa terre était pauvre, propice davantage à l’élevage. Bien qu’elle fût occupée depuis la nuit des temps, il fallait reconnaître à la famille qui l’habitait du caractère pour persister à prospérer dans ces lieux écartés.

  Juste après le corps de ferme la route se transformait en un chemin qui conduisait jusqu’au sommet de la Lance. François m’invita à le suivre.

  -  Je connais ce passage, fis-je remarquer. Après deux heures de marche on croise l’itinéraire venu de La Paillette au niveau du col.

  -  On s’arrêtera avant pour monter dans les falaises qui dominent sur la droite. Le site est juste sous la barre des roches.

  -  Je suis curieux de le voir. Je n’ai jamais entendu parler de Mérovingiens par ici.

  -  Juste ! Je me suis renseigné. Après la chute de l’empire romain la Gaule a été envahie par toutes sortes de barbares. La région faisait parie du royaume Burgonde qui a été conquis ensuite par les Francs de Mérovée. Il y a donc de bonnes chances pour qu’au septième siècle les habitants de ce site soient des descendants des Burgondes. 

  La montée commença en pente douce sur le sentier au milieu des bois noirs. Au fur et à mesure de notre progression le paysage s’éclaircissait, en nous retournant nous pouvions bientôt embrasser d’un seul coup d’œil les champs et les prés en bordure desquels la ferme semblait rapetisser. Nous arrivâmes sous la falaise. François fit une pause.

  -  C’est là. A partir d’ici il n’y a plus de chemin.

  Nous partîmes droit dans la pente en essayant de suivre de maigres traces au  milieu des pierres, sans doute marquées par le passage des animaux. Ce n’était pas aisé. Il fallait contourner les buissons de genêts, de buis, et des ronciers de cynorrhodons abondants sur ce versant abrupt, tandis que les pas chassaient dans l’éboulis. Après une heure d’efforts nous fûmes au pied du rocher sous lequel une mince bande de terre s’était accumulée. François zigzagua au milieu des broussailles jusqu’à un repli de la falaise qui formait un abri naturel.

           Et c’était vrai ! On ne  trouvait pas de vestiges de tombes mais des traces évidentes dune occupation très anciennes des lieux. A distance égale de la paroi, des creux dans la roche indiquaient l’endroit où des piliers de bois avaient été plantés, afin d’édifier une ou plusieurs huttes capables d’héberger une petite communauté de familles. Au plus profond de l’abri naturel, près du sol, on pouvait deviner la position des feux domestiques grâce aux traînées noires conservées par la roche en surplomb. A côté de chacun des foyers, des silos en forme d’amphore avaient été creusés à même la pierre, si vastes  qu’on comprenait pourquoi certains visiteurs les avaient pris pour des tombeaux. Le nom était resté à tort parmi les initiés mais les archéologues avaient démontré que les hommes qui avaient fondé ce village l’utilisaient en premier lieu comme un refuge, une cache pour leurs récoltes qu’ils dissimulaient à l’avidité des envahisseurs venus de toutes parts. Par-dessus tout, pour vivre en sécurité, ils avaient vue sur tous les points de la vallée qu’ils dominaient.

  Séduits par le mystère et le charme de ces lieux ancestraux, profitant du silence, François et moi examinions tous les points de l’horizon quand, soudain,  un aigle jaillit du sommet de la falaise. Il avait dû cacher son nid dans une anfractuosité.

Vous savez comme le vol de l’aigle est majestueux. Il tournoya un long moment au dessus de la crête, à la recherche des courants d’air chaud qui le portaient puis, lorsqu’il fut à une hauteur suffisante, traversa brusquement le ciel comme une flèche, jusqu’à la crête opposée où il avait coutume de trouver ses proies. Un grand spectacle. »

                                                                  *       *

                                                                       *

            Entraîné par son récit Jacques s’agitait comme au théâtre, ses bras dessinaient la trajectoire royale du roi des oiseaux, son regard transperçait les nues comme s’il voyait encore sa course, au point que les fillettes, captivées, regardaient en l’air en tentant elles aussi, de découvrir un rapace en son vol vertigineux. Hélas, le ciel était vide. Comprenant leur déception le conteur de dépêcha de commenter sa découverte.

  -   En examinant les environs de cet habitat caché, j’ai bien vu qu’il n’y avait pas de place pour un cimetière. Aussi longtemps qu’ils vivaient là je crois que les hôtes des lieux se débrouillaient toujours pour ensevelir les dépouilles de leurs proches dans la vallée, là où les familles revenaient toujours quand les dangers étaient écartés, la paix revenue.

  Car c’est la guerre qui les faisait fuir ainsi dans cette montagne salutaire. Comme une mère dans ses jupes, elle les dissimulait dans les plis secrets de la roche, inaccessibles au milieu des bois épais. Plus tard les Parpaillots persécutés par les compagnies de dragons suivirent les mêmes itinéraires. Encore plus près de nous, la Lance hébergea les maquisards. S’ils étaient attaqués ils fuyaient dans les pentes, escaladaient le firmament, intransigeants défenseurs de la liberté. Nous sommes leurs débiteurs.

  -  Alors, les Mérovingiens de tes montagnes, à quoi ressemblaient-ils ? Interrompit Charlotte. Ils s’habillaient comme nous ?

  -  Sans doute. Une chemise de lin était d’usage courant, chez les hommes comme chez les femmes qui la portaient plus longue. Par dessus ils ajoutaient des culottes bouffantes appelées braies, puis une veste fermée par des agrafes pour les hommes, une robe pour les femmes. En cas de besoin une saie, sorte de manteau de laine plus ou moins long, complétait la tenue.

  -  Pas de peaux ni de cuirs ? C’est étonnant.

  -  Seulement pour les sandales, attachées par des bandelettes ou des lanières. Les produits du tissage étaient déjà abondants bien avant dans l’antiquité.

  Lorelei réagit.

  -  Je me demande comment ils faisaient pour s’en procurer. Il n’y avait pas de supermarché à l’époque.

  -  Il faut croire que les métiers à tisser étaient répandus dans les villages. On pouvait aussi échanger des biens en faisant du troc. En fait on sait peu de choses sur la vie des peuples de la Gaule au septième siècle. Quand l’empire romain a cédé la place aux barbares il y a eu un grand chambardement. La civilisation a reculé, plus personne n’écrivait l’histoire. Les seuls à savoir lire et écrire étaient les moines dans les abbayes. Leurs rares archives rapportent aussi souvent des évènements recueillis par la tradition orale, que des faits auxquels ils ont vraiment assisté. En somme une vérité sujette au hasard de la parole ou à la déformation.   

  -  Dommage, dit Lorelei. S’habiller comme une mérovingienne pour faire la fête aux Saux, ce serait drôle. J’en parlerai à maman. Je suis sûre que l’idée lui plaira.

  -  Oui, chouette! Je veux aussi un costume pour moi, ajouta Charlotte. On dansera une sarabande, c’est ça ?

  -  Je n’en sais rien reprit Jacques. L’écriture musicale a été inventée des siècles après la vie de ces gens. On sait qu’ils chantaient ou dansaient en certaines occasions, pour les fêtes, mais on ignore sur quelle musique. En attendant il faudrait reprendre la balade.

  Ils descendirent jusqu’aux Seynières. La maison d’Annie avait les volets clos. Elle avait dû partir en courses ou chez des amis.

  Arrivés à la fourche, Jacques indiqua aux fillettes attentives la plaque de Victor Guillon dont le nom ressortait entre les herbes. Encore une fois la beauté inspirée des lieux l’impressionna. Il leur montra pourquoi, selon lui, le site semblait si propice à la célébration de la mémoire du jeune homme disparu, comment la flèche élevée des cyprès entourant la croix, semblait rendre hommage à son combat. Un peu émus, le cœur serré, ils partirent tous trois en file indienne dans le sentier étroit.

         Un silence réfléchi, recueilli, s’imposa aux pas des voyageurs. Dans le même temps, le souvenir des grandes heures partagées avec François s’imposa à Jacques. Comme si c’était hier, pendant qu’il marchait la voix de son ami résonna dans sa tête. 

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15 juin 2021

Les Seynières-5

                                                                   Le hameau

                 Ils arrivaient aux Seynières. Le hameau, quelques maisons à peine, s’étirait en bordure d’une route communale étroite dont le goudron ancien disparaissait par endroits, parmi les herbes et les pierres de l’ancien chemin. En contrebas, en bordure de leurs champs, les habitants avaient aménagé des jardins, près du ruisseau qui coulait doucement entre les genêts. Les promeneurs débouchèrent au beau milieu des raies de culture, largement dénudées en cette fin d’automne. Jacques les montra aux fillettes.

  -  Voyez ! La terre se repose. Il ne reste plus que quelques salades, seuls les rangs de poireaux et les choux sont récents, plantés pour l’hiver.

  -  Tout est ouvert, remarqua Charlotte. Chez nous les jardins sont clos par des barrières ou même des murs de pierre. Les habitants n’ont pas peur qu’on vole leur récolte pendant la nuit ?

  -  Ça n’arrivera pas. Peu de gens passent par ici, tous se connaissent et se respectent. 

  -   Il n’y a plus que des choux, dit Lorelei. Quand les ramasse-t-on ?

  -  Ils mûrissent pendant l’hiver. On les cueille pour faire de bonnes soupes chaudes.

  -   Heureusement que les enfants ne naissent pas là dedans, sourit Charlotte,  ils prendraient froid. Les bébés mis à part, on trouve quelque chose dans ces grandes feuilles ?

Lorelei  s’exclama.

  -  Des chenilles sans doute. Il faut être fofolle comme toi pour penser aux naissances dans les choux.

  -  Dommage ! Ce serait une nurserie rigolote, des poupons, filles et garçons, nés en plein air, en train de brailler pour réclamer le sein ou un biberon. Tout le monde autour serait au courant, les oiseaux, les lapins, la basse-cour, les animaux dans leurs étables, même l’écureuil dont la tête étonnée dépasse de la branche de chêne au dessus du bassin, il faudrait vite courir leur trouver des parents. C’est possible Jacques ?

  -  J’en doute. Néanmoins un écrivain a eu une idée comparable à la tienne. Il s’appelle Aldous Huxley, il a vécu au milieu du siècle avant nous. Dans son livre Le Meilleur des Mondes il décrit une société dans laquelle les enfants sont conçus et élevés dans des laboratoires. Ils grandissent dans des flacons, sans parents. La nourriture plus ou moins riche qu’on leur donne forge leurs aptitudes et décide du poste qu’ils occuperont dans la société quand ils seront adultes.

  -  Je sais ! Reprit Charlotte. C’est comme les abeilles. La maîtresse nous a expliqué la ruche pendant la leçon de choses. Les ouvrières nourrissent les larves dans les alvéoles pour fabriquer les abeilles spécialistes dont la colonie a besoin. Les plus choyées reçoivent de la gelée royale et peuvent espérer  devenir reines.

  -  Ou mourir sous la piqûre de leurs congénères si on n’a pas besoin d’elles. Le Monde des abeilles est sans pitié.

  -  Tes histoires me font peur Jacques, dit Lorelei. Il n’y a pas d’amour. Comment élever des enfants sans amour ?

  -   Pour les abeilles aucun souci. La préservation de la colonie exige qu’il en soit ainsi. Les abeilles obéissent à leur instinct sans se poser de questions, leur intelligence est collective même si on peut penser que chacune d’entre elles en détient une parcelle. Pour les hommes c’est une autre histoire, on peut vérifier avec toute personne que l’accès à la conscience et au raisonnement équilibré dépend de la qualité des relations familiales, de l’affection reçue.

 L’échange fut une révélation pour Charlotte.

  -  C’est pour ça que j’aime tant mes parents ! Et Camille…

  -  Et Camille… rigola Lorelei en imitant la tendre expression de son amie.  Et bien, heureusement qu’il n’y a pas d’enfants dans ce jardin, tout le monde pourrait se servir en cueillant les salades.

  -  Voyez, dit Jacques. Ces maisons sont à l’écart du village. Les gens qui les habitent y sont nés pour la plupart. S’ils ne travaillent plus, ils ont choisi de retrouver le cadre de leur enfance pour leur retraite. Je parie qu’ici rien n’a changé depuis longtemps, ou très peu. Voyez, les murs de pierre ont plusieurs siècles, les toits sont couverts de tuiles anciennes, les murs tissés de lierre. Les habitants se connaissent, se croisent tous les jours sur le chemin du bourg ou dans les champs. Il n’y a pas de rôdeurs, peu de promeneurs, la crainte d’un larcin qui hante les gens des villes est bannie par ici, on ne ferme jamais les maisons, seulement pour un voyage en confiant la clé au voisin.

            Il ne croyait pas si bien dire, une femme qui sortait devant sa porte les regarda marcher vers elle.

  -  Bonjour. D’où venez-vous ? Vous êtes arrivés par la route du village ou par la vallée ? Venez donc vous rafraîchir. Je veux faire connaissance avec vos deux jolies fillettes.

  Habillée d’un pantalon de toile écrue, la femme était grande et mince, Une blouse froissée et ses grosses chaussures de marche montraient qu’elle se moquait de son apparence. Une couronne de beaux cheveux argentés, soigneusement attachés par un mince fichu coloré, donnait à son allure simple un air agréable auquel Jacques fut sensible.

  -  Je vous présente Charlotte et Lorelei, mes petites nièces. Nous arrivons des Saux par la vallée.

  - Je m’appelle Annie Lamothe. Asseyez-vous dans la cour. J’ai de la citronnade au frais. Je vais la chercher.    

  Ils se trouvaient dans une cour provençale entourée de murets, sous un chêne planté tout exprès pour ombrager l’entrée de la maison, orientée au Sud. Ils s’assirent autour de la table de jardin qui les attendait. Annie revint vite avec un broc de citronnade, des verres et une boîte de biscuits.

  - Vous allez marcher encore ? Après les Seynières il n’y a plus grand monde. La dernière ferme est à moins de cinq minutes. Au dessus il n’y a plus que des bois, jusqu’au col qui domine la plaine vers Crest.

  -  Nous allons redescendre par le sentier qui suit le ruisseau, répondit Jacques. Mais avant de repartir nous pousserons peut-être jusqu’à la ferme de Gilles pour voir les animaux.

  -  Chouette ! Dit Lorelei qui venait de boire. En attendant je peux faire un tour de balançoire ? Elle avait repéré les deux cordes qui pendaient le long du tronc, depuis la branche maîtresse du chêne.

  -  Bien entendu. Mon mari l’a posée pour mes petites filles lorsqu’elles nous rendent visite. J’aurais aimé les avoir pour les vacances mais les parents n’ont pas voulu. Elles reviendront à Noël. En attendant profitez-en.

  -  Si ça ne vous ennuie pas, pendant que vous faites connaissance, je vais vérifier que l’entrée du sentier est praticable. Il a beaucoup plu ces derniers jours il est parfois obstrué par de véritables embâcles de branches.

  -  Allez-y. Nous vous attendons.

            Jacques repartit sur la route principale. Celle-ci croisait l’entrée du sentier, distante seulement de quelques dizaines de mètres de la maison de leur hôtesse. Depuis cette fourche, un autre chemin montait doucement jusqu’à la colline, surmontée d’une modeste croix de pierre encadrée par deux grands cyprès élancés. C’était l’assise d’une falaise calcaire, comme elles sont fréquentes en Provence où la végétation de leurs flancs structure le paysage des champs cultivés.

  A son pied Jacques découvrit une plaque posée sur un muret, en mémoire d’un maquisard tué là par une patrouille allemande pendant un accrochage, sans doute avec les maquis descendus de la montagne de Lance toute proche. Victor Guillon était tombé sur place, les armes à la main. La plaque, jaunie par les intempéries, était à moitié cachée par la mousse et les herbes sèches qui poussaient autour. Voilà l’âme des Seynières se dit-il. Un bel endroit pour mourir. L’ombre tutélaire des cyprès protège la croix, jusqu’à la silhouette de celui qui veut bien se pencher pour lire le nom de Victor. Vu leur taille les arbres devaient déjà être beaux et touffus au moment du drame. La question, avec les cyprès, c’est qu’on ne sait presque jamais qui les a plantés, ni à quel usage. Ils ne servent au mieux qu’à couper le vent ou agrémenter le paysage, c’est peu et beaucoup à la fois. Quant-à la croix je la trouve bien modeste. En Bretagne ce serait un calvaire, ici une simple pierre taillée, dressée pour marquer le point culminant de la colline, sans doute un repère pour les charretiers qui descendaient autrefois d’Aleyrac vers Taulignan, en coupant au plus court par la forêt.

  Il poursuivit sa réflexion. Des toits de tuile ronde, deux cyprès sous le ciel bleu, une croix de pierre, un  homme mort donnent du sens à ce beau paysage. En tout cas je suis certain que ça comptait dans l’engagement du jeune occitan qui a péri là, sur la terre dont il était le gardien. Terre protestante, la Lance fut d’abord un refuge de Camisards bien avant d’abriter les résistants du maquis. Il rêva. En écoutant bien, on croirait deviner encore leur respiration dans le souffle du mistral qui caresse le promontoire.

            Rassuré par l’état du sentier il rebroussa chemin. Dans la cour de la maison d’Annie, c’était maintenant Charlotte qui avait pris possession de la balançoire. Pour occuper les fillettes la vieille dame avait allumé une tablette d’où sortait la chanson d’un standard américain, Chantons sous la pluie, sur lequel Lorelei se déhanchait en essayant de suivre les conseils d’Annie, qui fredonnait l’air en dansant un pas de claquettes. Un spectacle inattendu, saugrenu presque, à cette heure, dans un pareil décor champêtre. Jacques interrompit la fête un peu à regret.

  -  Si vous voulez rendre visite aux animaux il va falloir repartir. Où avez-vous appris à danser Annie ?

  -  J’ai travaillé dans le spectacle pendant plusieurs années. J’ai fait partie d’une troupe de musiciens qui accompagnait des vedettes de la chanson.

  Sur la tablette l’air entraînant se termina.

  -  Super, dit Lorelei. On pourra revenir ? J’aimerais apprendre d’autres pas.

  -  A de prochaines vacances. Je vous ferai rencontrer mes petites filles. Vous pourrez danser ensemble. Allez vite vous promener si vous ne voulez pas rentrer aux Saux trop tard. Vu l’heure vous n’y serez pas pour déjeuner. Attendez-moi un peu. Elle entra dans sa maison.

Dans le même temps, stimulées par le rythme, les deux fillettes entreprirent une sarabande joyeuse tout autour de la cour. On eût dit qu’elles se souvenaient de la danse rituelle des indiens féroces apprise dans l’histoire de Peter Pan.

Annie réapparut.

  -  Tenez, je vous ai préparé un petit en-cas à manger sur la route. Du fromage de chèvre fait par mon voisin, des caillettes préparées par le boucher du village, un quartier de pain et quatre pommes du jardin. Vous prendrez l’eau à la source juste avant la ferme de Gilles, elle est très bonne.

  -  Je vais téléphoner aux Saux pour dire que nous déjeunons sur l’herbe. Vous êtes prêtes ? demanda Jacques aux fillettes essoufflées. Alors on y va.

Il remercia vivement Annie et lui proposa de s’arrêter chez eux à l’occasion, le jour où elle aurait le temps de descendre la vallée.

  Ils repartirent. 

                                                                  

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05 juin 2021

Les Seynières-4

                                                                 Ch4. Le chasseur

             Ignorant son trouble les deux fillettes avançaient dans le chemin dont le tracé dominait la plaine. Les voyageurs firent silence. C’était un jour paisible, radieux. Tout autour d’eux les promeneurs distinguaient précisément le dessin des champs, les limites des zones broussailleuses qui les cernaient, les bois, au delà les forêts denses en direction des montagnes.                             

           Lorelei réfléchissait. Moi, je le trouve drôle Jacques. Il raconte de belles histoires, on s’y croirait. Dans le Grand Nord il doit faire très froid. Quand même, ce serait sympa d’être emmitouflée dans un manteau de fourrure et de se balader dans la campagne sur un traineau tiré par des chiens.Tiens ! Je ferais claquer mon fouet dans l’air, rien que pour le plaisir d’entendre le bruit dans l’air glacé.

- Allez les chiens ! Allez ! Si la pente est trop raide, je saute du traineau et je cours derrière vous.

  Quand ça descend, il faut faire attention de ne pas verser dans le fossé en allant trop vite. J’ai les joues rougies par le froid.            Je pourrais emmener Charlotte. Si elle n’est pas assez forte pour courir longtemps le long du traineau, elle s’assiéra sur les bagages, sous des couvertures chaudes pour ne pas se refroidir. Elle écoutera les clochettes pendues au cou du chien de tête. Je parie qu’au bout de cinq minutes elle ne regarde même plus le paysage, elle pense à Camille resté tout seul du côté de Strasbourg.                     C’est fou! Le matin quand ils arrivent à l’école ils n’arrêtent pas de se sourire. Je suis un peu jalouse, on dirait qu’ils sont seuls au milieu de tous. Puis le soir, alors, ils se font la bise avant de partir, heureusement qu’ils ne prennent pas le même chemin pour rentrer. Ils ne se quitteraient plus.

  -  Tirez les chiens ! Courage !

  C’est drôle. Moi aussi j’aime bien les garçons. Pour faire la course ils sont plus intéressants que les filles, enfin, presque toutes. Parce que moi, j’en bats plusieurs, et pas seulement à la course. Et puis, les garçons c’est pratique pour jouer dans la cour, avec une balle qu’on se dispute ou même un ballon de foot en mousse. A part ça, je ne vois pas.                                                                            D’accord, Camille il a un joli visage, presque aussi joli que celui d’une fille. Je comprends Charlotte. Enfin, il y a tellement de trucs à faire entre nous que je n’ai pas le temps de rêver à la frimousse d’un écolier. Le mercredi je fais de la gymnastique, barres parallèles ou danse sur une poutre. Le samedi, à l’escrime je gagne tout le monde, filles ou garçons.                                                 Heureusement qu’il y a Taulignan pendant les vacances pour s’amuser à deux. Ici on joue tout le temps. Je voudrais que ça dure de nombreuses années. Jusqu’à ce qu’on devienne de grandes filles, avec de vrais seins et des fesses rondes. Mais pas trop grosses les fesses, pas comme celles de la cousine Joanna de Strasbourg qui n’arrête pas de boulotter. Minces comme Laura Flessel, quoi!     Après, s’il y a des garçons on verra bien.

  - Allez ! Plus vite les chiens. On arrive à la fin de la course. Et claque le fouet.

  C’est quoi là bas ? On dirait un promeneur.                                                 

           Un homme apparut au loin, pile à l’endroit où le chemin entamait sa descente vers la plaine. Il portait un chapeau, la pointe d’un fusil, attaché à l’épaule par une bretelle, dépassait sa tête.

 Les fillettes se rapprochèrent.

  -  Tu as vu Jacques ? J’espère qu’il ne va pas nous prendre pour des lapins.

  -  Il y a peu de chances. Il a l’air pacifique.

  L’homme, d’âge mûr, avançait lentement à leur rencontre. Habillé de kaki il portait un sac assez lourd et semblait fatigué. Il s’arrêta à la hauteur des promeneurs pour souffler.

  -  Bonjour. Par hasard vous  n’auriez pas croisé un chien ?

 Jacques toisa le chasseur. Ses vêtements usés, tachés de graisse de fusil, ses brodequins au cuir ancien, montraient qu’il courait depuis longtemps les collines dans cet uniforme. Bien qu’il ne le connût pas il vit qu’il avait l’allure des hommes du cru. Râblé, pas très grand, son œil vif marquait la curiosité tout en embrassant le paysage avec attention.

Charlotte répondit la première.

  -  On en a vu un. Deux fois ce matin. Il est gros.

  -  Pas tant que ça. Mon chien est un croisement de braque et de setter. Je l’ai perdu ce matin en haut de la vallée.

Il sortit une sorte de trompe de la vaste poche de sa vareuse et souffla dans son instrument.    

  -  J’ai beau l’appeler il ne revient pas. Il doit suivre la trace d’un lièvre. 

Jacques intervint.

  -  Il a traversé le chemin devant nous il y a moins d’une demie heure. Il est parti dans les broussailles en direction de Salles. Il risque d’aller loin ?

  -  Non. Tant qu’il entend la trompe il sait où je suis. D’habitude il revient à la voix. Là, il doit suivre une trace, peut-être un plus gros gibier qui l’attire, sanglier ou chevreuil, du coup il m’a oublié. Quand il l’aura perdu il rentrera au son de la trompe, s’il l’entend. C’est pour ça que je suis obligé de le suivre en appelant.

  Dur métier, pensa Jacques.

  -  Vous chassez depuis longtemps ?

  -  Depuis que j’en ai l’âge, sous son chapeau on voyait à ses pattes grises qu’il n’était plus tout jeune, d’habitude je chasse la plume dans les bois sur Grignan. Il est rare que je vienne jusqu’ici. Juste pour perdre mon chien ajouta t’il en souriant. Il lâcha un nouveau coup de trompe et commença à descendre vers le vallon en sens opposé des promeneurs.

  -  Au revoir.        

  -  Bah ! Vous allez le retrouver, ou bien il va revenir seul quand il sera épuisé.

             Les trois descendaient maintenant vers la plaine, si proche qu’ils se retrouvèrent bien vite au milieu des champs cultivés.

  -  Voilà. Encore quelques minutes et on arrive aux Seynières dit Jacques. Ce n’est pas si long.

Charlotte prit un air inquiet en regardant Lorelei.

  -  J’espère qu’il va retrouver son chien. Ce serait dommage qu’il se perde. Au fond il doit être gentil, il n’a pas aboyé quand on l’a vu ce matin. Tu te rends compte s’il s’égarait par ici, c’est tellement grand qu’il serait obligé de passer la nuit dans la campagne. Moi j’aurais peur.

  -  C’est vrai ça fait peur, mais pas à un chien. Il a l’habitude de suivre le gibier dans tous les coins du canton. Mon grand-père en avait un qui partait au milieu de la nuit. Avec la chienne de la ferme Chevalier, ils se mettaient à deux pour courir après un lièvre. On les entendait aboyer pendant des heures et, de temps en temps, ils rentraient au matin avec un ventre si rond qu’il traînait à terre. Ils l’avaient pris et mangé.

  -  Pauvre lièvre, dit Charlotte. Jacques intervint.

  -  Pauvre lièvre ou pauvres chiens ? Leur instinct les entraîne à la chasse lorsqu’il y a du gibier.  Dans le même temps la loi leur interdit de le faire sans maître en dehors des périodes autorisées. Il arrive que les gendarmes attrapent les chiens errants ou ceux qui se sont échappés. Leur patron, s’il est retrouvé, risque une forte amende pour vagabondage.

  -  Ouh ! C’est sévère.

  -  Pas tant que ça. Les chiens errants font peur aux animaux domestiques. Les paysans sont les premiers à dénoncer leur présence aux gendarmes. Vous vous souvenez de la fable de la Fontaine le Loup et le Chien ? C’est le chien privé de sa liberté qu’il faut plaindre.

  -  Alors quoi penser ? demanda Charlotte .

  -  Que la vie en société exige des contraintes. La plupart sont acceptables mais parfois la liberté des personnes est limitée. De la même manière nous sommes responsables des animaux que nous apprivoisons ? Notre affection ne doit pas servir de prétexte pour brimer leur caractère. Nous devons leur offrir des conditions respectueuses de leur nature. C’est un peu pareil avec les humains, voilà pourquoi l’égalité est un des buts de l’éducation. 

           Sans qu’il l’ait vraiment voulu, ses sentences firent réfléchir les fillettes. Ils avancèrent. La maturité des échanges avec les deux enfants ne cessait pas d’étonner Jacques. Elles semblaient capables d’aborder tous les sujets et de commencer à apporter leurs propres réponses. Il se demanda si la même vivacité caractérisait toute la vague de l’âge internet qui grandissait.                              Il réalisa à quel point, le temps de deux générations, il avait perdu le contact avec la  jeunesse nouvelle, celle qui un jour prendrait les rênes d’un monde bien plus tourmenté que celui qu’il avait reçu. Dérèglements climatiques, distorsions sociales, disparition des ressources premières ou même de l’eau, elles auraient fort à faire. Dans le même temps elles semblaient savoir tant de choses négligées par les adultes qui les avaient précédées qu’elles seraient peut être capables d’entrer dans la vie sans se tromper, maîtriser la joie, les peines, l’amour qui sait… vivre et ne pas subir.  

                                                                       *      * 

                                                                           *                                                 

            A sa façon, sur le chemin, en silence, chacun de nos trois personnages continua de méditer sur la rencontre du chasseur et de son chien.                                                                                                  

           Il avait l’air sympathique concédait Charlotte, mais son fusil me fait peur, en vrai je n’en ai jamais vu d’aussi grand. Il faudrait inventer un pays sans chasseurs. Comme ça les enfants ne risqueraient pas d’être surpris par des coups de fusil dans la campagne.

  Le problème c’est que sans chasseurs il y aurait beaucoup de bêtes en liberté. Dans un pays idéal on pourrait essayer de demander à chaque personne d’en adopter une, elle en serait responsable. Moi je choisirais d’apprivoiser un renard, comme le Petit Prince. Il est beau le renard avec sa fourrure rousse, sa longue queue en panache et son regard malin. Je lui apprendrais à jouer avec moi et ne plus courir après les poules. Courir après plus petit que soi est une mauvaise habitude… Je ne sais pas s’il accepterait. S’il m’aimait assez, par amour peut-être ? Le hic c’est qu’on ne peut pas obliger une personne à en aimer une autre, encore moins un animal. Il y a des parents qui croient qu’il suffit de donner à manger aux bêtes pour qu’elles soient fidèles, mais ce n’est pas vrai, pas suffisant.

            J’ai vu un film dans lequel un grand cavalier faisait des exercices de manège formidables pour essayer de devenir un champion. Hélas, il ne parvenait jamais à gagner les grandes compétitions, au dernier moment son cheval refusait l’obstacle ou faisait une faute. On se demandait pourquoi ? Le cavalier avait beau lui apporter une belle pomme avant chaque exercice, veiller à ce que son écurie soit toujours propre, qu’il soit bien abrité par une couverture l’hiver, à la fin il ne réussissait jamais.  Un jour, à l’aube, il décida de rendre visite à son cheval pour voir comment il avait dormi. Sur place il trouva un jeune soigneur que le haras avait engagé quelques mois auparavant. Tout en le brossant, le jeune homme parlait doucement à l’animal, comme s’il avait affaire à un ami proche ou même à une tendre amoureuse. Il chuchotait des propos agréables dans l’oreille du cheval qui semblait le comprendre et, de plaisir, hochait la tête de haut en bas comme s’il approuvait.

  Le cavalier eut la curiosité de demander au palefrenier son opinion sur la conduite de son protégé. Pourquoi échouait-il toujours, malgré son talent, à gagner les grandes courses auxquelles il participait ? Le jeune homme lui répondit qu’à son avis, le cheval n’avait pas assez confiance dans son guide pour affronter sans hésiter les obstacles les plus difficiles. Quand le cavalier, étonné, voulut encore savoir comment donner conviction et audace à sa monture, le jeune homme déclara le plus simplement du monde, qu’il lui suffirait de l’aimer vraiment, de le lui montrer en le traitant en égal, comme un frère d’équipage, afin qu’il soit rassuré et sûr de lui.

  Ainsi, lors des entraînements qui suivirent, l’écuyer s’efforça de ne plus penser à son succès personnel, mais de faire partager à la bête qui le portait sa joie et sa gratitude quand ses efforts pour sauter un obstacle difficile étaient réussis. Après quelques semaines l’homme et le cheval étaient si bien unis pendant les exercices qu’ils ne faisaient plus qu’un, un seul esprit, une seule équipe, un travail partagé. Dans les temps qui suivirent ils allèrent enfin jusqu’au bout des compétitions qu’ils gagnèrent. Ils devinrent des champions.

  Le cavalier n’était pas un ingrat, il associa de son mieux à sa notoriété le jeune soigneur qui lui avait indiqué le chemin de la réussite.

  Voilà ! Pensait Charlotte, après tout ce n’est qu’une question d’amour et de fraternité, ainsi les animaux trouveront leur place parmi les hommes.

            Quand je serai grande, j’épouserai Camille puis nous partirons avec mon renard habiter dans un pays sans chasseurs.  

                                                                   *        *    

                                                                        *                                               

            A son côté Lorelei devinait les réflexions de son amie.

             Sûr qu’elle rêve encore de Camille. C’est plus fort qu’elle. Elle ferait mieux de penser au chasseur. Il en a du toupet celui là de venir depuis Grignan jusqu’ici avec son fusil pour perdre son chien. Moi, ce que j’aimerais, c’est une bonne révolte des lapins contre les chasseurs dans ce pays. Comme dans Alice j’inventerais un monde merveilleux dans lequel les hommes perdent la tête et les animaux sont devenus les maîtres. Ce serait rigolo. Pensez donc, des lapins blancs montant la garde à chaque carrefour dans les chemins, jouant du tambour, pour prévenir leurs copains de l’arrivée d’un homme armé. Ils pourraient même leur dresser des pièges, ça les vengerait des collets posés par les braconniers pour les attraper.

  Imaginez une armée des lapins qui déciderait de faire de grands trous à côté des terriers pour tromper les chasseurs. Il suffirait de les dissimuler sous des branches. Une multitude de culs blancs de lapins courant dans la campagne attirerait les chiens dans la crevasse cachée, les hommes suivraient, tous tomberaient dans la fosse. Quel remue-ménage ça ferait ! On ne les délivrerait que contre la promesse de ne plus revenir. Au bout d’un moment, les animaux libérés de la chasse pourraient même fonder une république des garennes dans la vallée. Ils éliraient un Conseil qui déciderait chaque matin du menu de la journée des citoyens lapins, du pré dans lequel le trouver, serpolet, trèfle ou luzerne, carottes sauvages, pissenlits et autres sainfoins. La république des lapins serait un paradis de verdure gastronomique.

   Tiens, j’ai une autre idée. On pourrait l’appeler la République des Grandes Oreilles ou des Moustaches Grises. Vous ne me croyez pas ? Vérifiez. Tous les garennes ont une belle moustache grise. Selon la chanson, il paraît qu’ils apprennent aussi le latin…

                                                                    *       *

                                                                         *                             

            On n’a même pas entendu un coup de fusil de la matinée constatait Jacques. Le gibier se cache, ou bien il n’y en a plus suffisamment pour attirer les chasseurs. Celui que nous avons rencontré n’avait pas l’air acharné, il semblait surtout avoir envie de prendre l’air avec son chien. Il y a quelques années j’ai rencontré un homme qui avait renoncé à tirer les lièvres qu’il poursuivait. Il m’a raconté qu’il ne sortait que pour entraîner son chien et lui donner de l’exercice. J’aurais dû lui demander si ce dernier n’était pas dépité lorsqu’il ramenait à portée de fusil une belle proie que le maître laissait filer. Dans le Roman de Miraut je me souviens que l’exécution du lièvre faisait partie de l’apprentissage du chien. Une autre époque.

  Aujourd’hui les mœurs semblent évoluer. On ne trouve plus guère de ces promeneurs solitaires qui parcouraient autrefois la campagne à  la recherche d’un coup de fusil mythique, comme les bartavelles tuées par le père de Pagnol. Les chasseurs sortent en troupe, ils se déplacent dans des 4x4 rutilants qu’on trouve garés au bord des chemins. La circulation est interdite, pour permettre à ces hommes à l’affut de se dissimuler à la vue des promeneurs et du gibier qu’une meute rabat sur eux. En règle générale il n’y a pas loin à aller pour les trouver, ils aiment tellement leur bagnole qu’ils se postent à proximité, dédaignant de marcher au loin. Ces compagnies de chasseurs en battue ressemblent à une troupe en guerre. Guerre déclarée à des sangliers prolifiques ou, hélas, à de pauvres volatiles élevés dans des poulaillers, lâchés tout exprès la veille pour se faire massacrer. Ce simulacre a-t-il un sens ?

  Vu ainsi, ces rencontres rituelles de troupes habillées en simili vert, vrai camouflage, ne seraient finalement qu’un moyen d’apaiser les regrets de ne plus se battre en uniforme. D’ailleurs, il suffit de voir leurs armes. La pétoire paternelle, précieux héritage qu’on suspendait dans les fermes au dessus de la cheminée a disparu, remplacée par des fusils automatiques qui tirent des balles à des kilomètres. Certains ont tellement peur de manquer leurs proies qu’ils rajoutent même une lunette équipée d’un rayon laser à leur arme.

           Pourquoi ces rassemblements des tireurs du dimanche ?

  -  Manger ?

   Depuis le néolithique, grâce à l’invention de l’agriculture la chasse n’est plus nécessaire.

  -   Préserver les cultures, les espaces agricoles ?

   Les colonies d’animaux sauvages sont tellement exténuées qu’on est réduit à élever le gibier en cage avant de le lâcher pour tuer.

  -  Garder le contact avec la nature, les  traditions ?

   Il y a belle lurette, près d’un siècle, que le saccage des campagnes par l’urbanisation, la déforestation, le développement effréné du réseau de transport, ont remisé les anciens usages au musée des oublis, celui qu’on ne visite plus. On ne chasse plus guère qu’entre des routes goudronnées

  Non ! Je crois que le but de ces réunions est surtout de faire société, entre amis de même acabit. Les clans fixent les règles des expéditions, partagent ensemble les dépouilles des bêtes mortes, organisent des festins dans lesquels ils célèbrent leurs exploits en chansons. Ils révèlent ainsi au grand jour un ressort archaïque du cerveau humain, enfoui, refoulé par la vie civilisée, la pulsion de mort…

  Voilà comment dans un monde réputé paisible, éloigné des nombreuses guerres périphériques, la cruauté s’exerce quand même sous l’apparente honorabilité des tirs autorisés. Dans les battues la mise à mort reste une cérémonie solennelle, un spectacle d’initié dans lequel la compassion serait une faiblesse.

  Que d’aveuglement ! N’a-t-on pas assez donné aux armes ? Les ancêtres estropiés ou disparus dans chaque famille, les enfants enrôlés de force pour conduire des expéditions qui ont fini par se retourner contre leurs auteurs illégitimes. Des régions entières, presque des continents, abandonnées pour des lustres à la pauvreté, aux exactions des clans illégitimes qui se sont emparés du pouvoir, parfois vouées au pillage de bandes que les états affaiblis sont incapables de prévenir.

  Ici même, dans ce pays, l’histoire de la guerre reste inachevée. Il fallut un siècle, l’anniversaire des cent ans de l’armistice de la Grande Guerre, pour que paraissent enfin quelques témoignages sur la vie civile en zone occupée. On y trouve pêle-mêle des réquisitions, du travail forcé, des rafles de femmes organisées pour les bordels militaires. 

  Les mémoires des soldats de quatorze ne suffisent plus à écrire l’histoire. Il nous a manqué un poète pour chanter la complainte des mères asservies par les armées dans les hameaux de Lorraine ou en terre picarde.

  Finalement, le seul génie français de la guerre que je reconnaisse se dit-il, est celui de la dérobade. C’est Perret, encore un Jacques insurgé, Caporal Epinglé en Allemagne qui n’a de cesse de se sauver. Toujours repris il saute par dessus les barrières, se coule sous les barbelés, surmonte les échecs, les drames, jusqu’à ce qu’il parvienne à tromper la vigilance de ses gardiens, et de leurs complices dans son propre pays.

Voilà mon héros. Un homme prêt à tout pour s’évader de l’injuste prison, se jouer des pièges de la milice, se venger du mauvais sort, tromper le destin pour enfin, comme Ulysse  regagner ses pénates, son foyer.

                En son for intérieur Jacques se rendait bien compte à quel point ses raisonnements étaient dérisoires, loin du monde réel tel qu’il était devenu, au point qu’il ne pouvait s’empêcher d’en sourire. Tant pis ! Ajoutait-il. Je n’ai pas besoin de partager mes idées puisqu’elles me sont nécessaires pour exister en accord avec moi-même.

              Je pense à Homère. Au terme de son long voyage, Ulysse tue les prétendants et rejoint en son palais la rusée Pénélope. Mais Homère a omis de nous raconter la fin de l’histoire. Comment ses héros vécurent-ils après une si longue séparation et tant d’aventures ? S’ils partagèrent le même lit et y furent comblés ? Lequel des époux mourut en premier et quelle affliction en éprouva l’autre ?

  Pour moi, je sais trop que la vie n’est pas toujours remarquable, sans avoir vécu tant d’aventures je peux répondre au moins à ce dernier point. Après avoir assisté tant de compagnons disparus, de parents et même mon épouse, je suis las, fatigué. Mon corps usé, vieilli, devient désagréable à contempler. La mort rode à ma porte. Un jour prochain elle l’ouvrira sur le néant.

  On dit que la Dame Blanche est sœur de la vie. A notre naissance on l’ignore, bien qu’elle menace les nourrissons, les enlève parfois à leur mère. Plus tard elle s’installe dans l’ombre des jeunes hommes quand ils testent leurs forces en défiant le danger. Enfin elle accompagne la maturité, surveille mine de rien vos premières maladies, fait semblant de s’éloigner et, quand, vous croyant sauvé vous repartez de l’avant, marche à votre côté, méprise votre énergie passagère, ricane quand vous trébuchez, enfin vous dévisage, regard  triomphant, les yeux dans les yeux, le dernier jour, quand vous tombez.

  Terrifiant ? Non ! Je n’ai pas peur. La vie n’est rien sans la camarde, je la regarde en face. J’en attends miséricorde pour mes souffrances passées.

Posté par jean Lissac à 18:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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27 mai 2021

Les Seynières-3

                                                                    Ch 3. Le chien

 

             Ils avançaient de concert. Sur le plateau le sentier serpentait entre les rocailles, deux buttes modestes cernées par la garrigue sauvage. Devant eux, à quelques dizaines de mètres, la silhouette d’un grand chien se découpa dans la courbe du chemin et disparut aussitôt dans les broussailles.

  -  Vous l’avez vu ?

  -  Oui !  Les deux fillettes répondirent ensemble.

  -  Je crois que c’est le même que ce matin, dit Lolo.

  -  Je le reconnais, ajouta Charlotte. Il me fait peur, on retourne ?

Jacques les rassura.

  -  C’est un chien de chasse. Il doit courir après un  lièvre où suivre la trace d’un chevreuil. Ces chiens là ne sont jamais méchants.

  -  Quand même, Il est gros.

  -  C’est un beau chien, mais je suis plus gros que lui, surtout plus grand. Les chiens craignent les hommes. Continuons, nous avons fait la moitié du chemin jusqu’aux Seynières.

Tout en avançant les fillettes se rapprochèrent.

Pour les encourager Jacques se mit à chantonner. “Sur les monts, sur les monts…”

  -  Tu chantes quoi ?

  -  Une chanson de marche lente, très rythmée. Elle nous aidera  à avancer. Je vous l’apprends ?

  -  D’accord.

  -  Chaque phrase est chantée deux fois, il vous suffit de répéter après moi.

  Ils se mirent tous à fredonner. Après quelques minutes les fillettes avaient appris le texte et chantaient seules. De temps en temps il reprenait en canon pour les encourager. “La route est longue sur la montagne, et nous allons plein de courage. La route est longue sur la montagne et nous allons chercher le vent…”                                                           

   -  Un jour, à l’école, un monsieur est venu nous faire une leçon sur le vent. C’est la maîtresse qui l’avait invité. La chanson ravivait un souvenir de classe de Lorelei.

  -  Il avait une petite barbe bizarre, ajouta Charlotte, Kévin a dit que c’était un bouc, comme la touffe au menton des chèvres. Tout le monde a ri, mais la leçon était quand même bien.

  -  Le monsieur a parlé des alizés, ces vents qui traversent la mer. C’est grâce à eux que Christophe Colomb a découvert l’Amérique. Je le savais, j’ai  appris en plus que d’autres alizés parcourent les terres depuis la Sibérie. Dans ce cas ils ne peuvent se charger d’eau et finissent par tout assécher quand ils arrivent au Sahara.

  -  Ou pire, reprit Charlotte. Il nous a expliqué que les alizés sont moins réguliers qu’autrefois à cause du réchauffement du climat. Quand ils disparaissent, des tempêtes tropicales de plus en plus violentes se forment. Elles ravagent les îles et pénètrent parfois dans les terres.

  -  Je me demande si elles pourraient arriver jusque chez nous. Tu le crois Jacques ?

  -  Rien n’est impossible. Cependant les montagnes freinent les tempêtes, Elles s’épuisent au dessus des terres. Rassurant, il renonçait à envisager des catastrophes avec les enfants.

  -   Le monsieur du climat nous a dit qu’il y avait beaucoup de tornades  dans certaines régions d’Amérique, intervint Lorelei. Si une tornade traversait la vallée, je me demande ce que ça donnerait.

  -  On réparerait les toits comme en Amérique. Et puis c’est tout, lâcha Jacques, évitant d’énoncer le pire. Pourtant…

             D’un coup il se sentit vieux, impuissant. Au fond de lui une vague d’inquiétude monta. Sans que rien n’y paraisse, tout en continuant la marche, l’appréhension le gagnait. Et si ces paysages, ces champs tracés depuis des siècles, cette montagne de Lance qui pointait au loin sa tête sublime au ciel, ces habitats anciens dont on reconnaissait l’ocre caractéristique des tuiles romaines, étaient menacés de disparition. Demain ?

             Même pas à cause d’un entrepreneur habile qui aurait obtenu le droit d’exploiter le calcaire des collines jusqu’ici intactes, on voyait des exemples des ravages des carrières dans bien d’autres endroits autrefois charmants, même pas parce qu’une lubie des édiles des villages proches aurait entrepris de créer ici, en plein terroir agricole, un nouveau quartier loti de villas, monotones, tristes, comme il en pousse autour de bien des bourgades défigurées.

             Non ! Il imagina, un moment pessimiste, que son cher refuge pouvait disparaître en quelques années, la terre stérilisée, la vallée inhospitalière, comme en n’importe quel autre pays, comme n’importe quel vallon ou colline enchantés, rendus inhabitables par la montée inéluctable des drames climatiques et du réchauffement. Un désert de poussière menaçait  cette terre et tous les paysages ancestraux.

            Malgré ses propos mesurés, Lorelei n’était pas vraiment rassurée.

  -  Le monsieur nous a dit que les vents changeaient de sens en altitude. C’est pour ça que ta chanson parle de chercher le vent dans la montagne ?

  - En principe le sens du vent s’inverse beaucoup plus haut mais il peut varier en altitude moyenne. L’air circule avec la température et tourne sur lui-même, c’est en observant son mouvement constant qu’on prévoit le temps.

  -  Le professeur qui est venu en classe était un savant. Voilà pourquoi il avait un joli bouc comme Tournesol, rigola Lorelei. Charlotte rit avec elle et Jacques se joignit à leur bonne humeur, ravi de cette détente bienvenue.

           Il s’émerveilla encore qu’à l’heure des lecteurs numériques et d’internet, les deux enfants aient eu l’audace de suivre et de retenir tant de leçons sur la nature. Malgré l’accélération vertigineuse des techniques, il pensa qu’il suffirait de peu pour que rien ne soit finalement perdu du monde d’autrefois. Transmettre les connaissances, retracer la vie des générations, surtout préserver les écoliers, raisonnablement, du flot d’informations sans distinction qui menace de noyer les esprits, paralyse l’esprit critique, réduit la pensée autonome, ce n’était pas si difficile.        

           “Les ressources s’épuisent, on va droit dans le mur”. Durant tout l’été c’était devenu l’antienne de toute la presse. Un discours convenu qui ne semblait troubler vraiment aucun personnage officiel, aucun capitaine d’industrie, aucun voyageur, tant ils semblaient tous préoccupés, en priorité, par la croissance des biens, la vitesse de leurs engins ou les épreuves de la réussite personnelle. On continuait à mettre le progrès au dessus de tout sans accepter de voir, Jacques en était maintenant convaincu, que les techniques se retournaient parfois contre leurs créateurs, ou bien devenaient inaccessibles. Trop rare, trop cher, trop sophistiqué pour la majorité.

            L’horreur économique prédite quelques années avant par une essayiste de talent, semblait avoir gagné tous les pans de la société qu’elle menaçait, sans que celle-ci, dominée par une élite aveugle, ne se préoccupe de changer en rien ses habitudes.

             Dieu sait pourtant qu’il en avait fait des défilés et des cortèges. Contre la guerre d’Algérie pendant son adolescence, puis avec les étudiants pour réclamer la paix en Indochine. Enfin, il avait participé à tous les combats pour freiner le bétonnage qui défigurait les banlieues ou stérilisait les terres agricoles autour des villages. En vain. Il avait appris récemment, que plus de la moitié du territoire avait été noyé sous le goudron ou le ciment, en moins d’un siècle, sans que ne s’élève la moindre protestation. Les porteurs de pancarte lassés ne s’indignaient même plus des nouvelles alarmantes. Demain  le monde serait-il viable ?

            Pendant qu’il cogitait, les deux fillettes l’avaient devancé et bavardaient  un peu plus loin, sagement assises sur une grosse pierre.          

  -  Tu crois qu’il est abandonné ? Charlotte s’inquiétait à son tour.

  -  Le chien ? Non. Ici on n’abandonne pas les chiens. Le plus souvent ils s’échappent pour aller se balader, en général ils restent près des maisons.

Charlotte frissonna.

  -  Tu te rappelles le conteur qui est venu un après midi à l’école pour nous lire l’histoire de Cerbère, le chien de garde des enfers ? Il a trois têtes et crache le feu. Personne ne peut s’enfuir devant lui. On pourrait en rencontrer un comme ça, ou quelque chose qui ressemble. On ne sait jamais.

Sa crainte fit sourire Lorelei.

  -  Ou bien un loup, méchant comme le loup des dessins animés. Un Garou qui dévorerait les enfants, comme autrefois. Il y en a peut-être, on va demander à Jacques ce qu’il en pense.

  Interpellé le promeneur se sentit obligé d’expliquer, après beaucoup d’autres, qu’on n’a jamais vu de loups, même en grande meutes, s’attaquer  aux gens.

  -  Et puis les loups venus d’Italie restent dans les Alpes. Ils ne viendront jamais jusqu’ici.  

  -  Tu les as vus ? demanda Charlotte.

  -  Une fois. En rentrant d’une promenade en montagne, j’en ai croisé un qui cherchait à traverser le chemin au crépuscule. J’ai à peine eu le temps de l’apercevoir, il m’a entendu et s’est jeté dans les buissons. C’est un animal farouche. Magnifique et farouche.

  -  Farouche, c’est comment ? demanda Lolo.

  - Il se cache. Il ne sort que la nuit en veillant à rester à l’écart, loin des hommes et des maisons. Il ne veut pas qu’on le surprenne, qu’on connaisse sa famille ou qu’on marche sur les chemins qu’il suit. Il est fier. Enfin, tous les loups ne sont pas en liberté. Certains sont gardés dans des parcs qu’on peut visiter.

  -  Ils sont heureux ?

  -  Je n’en suis pas sûr. En tout cas ils ne sont pas maltraités. Si vous voulez je vous raconte l’histoire de Croc-Blanc, un loup apprivoisé.

Lolo et Charlotte réagirent ensemble.

  -  D’accord.

  Considérant que c’était une sorte de faveur d’éveiller la curiosité des enfants grâce au récit extraordinaire qui avait fasciné sa jeunesse, Jacques entreprit de leur raconter l’histoire inventée par Jack London.

                                                                       *          *

                                                                             *

            Croc-Blanc est né dans le grand nord canadien, à l’époque  de la ruée vers l’or, dans une région sauvage qui s’appelle le Klondike. Au début, à sa naissance, bien entendu il n’avait pas de nom. Il se trouvait avec ses frères et sœurs, dans une tanière cachée, choisie par sa mère sous un rocher au fond des bois, elle avait aménagé là une espèce de gîte confortable avant de mettre bas une portée de louveteaux.

  -  Ouah ! Super, s’exclama Lolo, comme dans un film. C’était quand ? Ça s’est bien passé ?         

  -  Les premiers jours, pas mal. La mère était jeune et le père loup rapportait assez de nourriture pour qu’elle allaite facilement ses petits mais, après quelques semaines, une terrible famine survint. Il faisait très froid et on ne trouvait plus de bêtes sauvages à chasser. Les trappeurs et les chercheurs d’or qui avaient envahi la contrée avaient tout épuisé, ravagé. C’était il y a longtemps, à la fin d’un autre siècle. La famine était si terrible que les tribus d’indiens qui vivaient dans ce pays, s’enfuirent au sud pour se réfugier près des comptoirs installés par les colons blancs, sur la baie d’Hudson.

          Affamé le père des petits loups abandonna la portée, il partit retrouver une meute avec laquelle il espérait traquer les derniers élans encore présents sur le territoire. La mère se retrouva seule. Pour survivre elle dut entreprendre de chasser en laissant ses chiots. C’était un bel animal, pas une louve en vérité, mais une chienne grise échappée d’un campement indien, redevenue sauvage. A l’endurance du loup elle alliait la subtilité apprise des pièges des hommes pour traquer leurs gibiers. Elle survécut, assez difficilement toutefois, si bien qu’elle perdit son lait et fut réduite à tenter de nourrir ses chiots avec une partie de la chair des maigres proies qu’elle prenait et mâchait pour eux. C’était trop tôt. Tous moururent sauf un, le plus vigoureux d’entre eux qui supporta la viande à demi digérée. Au fond de la tanière où il attendait maintenant seul, ses petites canines blanches luisaient de faim jusqu’au retour de sa mère. Se souvenant de la coutume des Indiens de donner un nom aux animaux en signe de respect, sa mère l’appela Croc-Blanc dans leur langage.  

  - C’est dur la vie sauvage, surtout pour les bébés ! C’était au tour de Charlotte de s’exclamer. 

  -  La solitude est toujours difficile mais elle a ses avantages, elle permit à Croc-Blanc de s’endurcir. Bien nourri par sa mère qui n’avait plus qu’un seul chiot à élever, il devint un jeune animal formidable. Parfaitement adapté au monde sauvage, il alliait la puissance de ses ancêtres chiens à la force inextinguible du loup son père. 

  -  Ça veut dire  quoi inextinguible ?

  -  Il peut courir des heures sans se fatiguer, parfois même toute la nuit. Croc-Blanc apprit ainsi à survivre, en cheminant aux côtés de sa mère dans le Grand Nord hostile et gelé. Puis le printemps revint. Le gibier remonta des régions plus chaudes dans lesquelles il s’était réfugié. Les Indiens suivirent les animaux  qu’ils chassaient pour vivre et vendre des peaux. La rencontre entre eux avec Croc Blanc et sa mère devint inévitable. Un jour un trappeur appelé Castor Gris, débusqua les deux solitaires en train de dévaliser un de ses pièges. Tranquilles, ils dévoraient le lièvre qu’il avait pris. Il reconnut la chienne et vit qu’un chiot déjà dégourdi l’accompagnait. Il se dit que les deux fugitifs feraient un bon renfort pour ses chiens de traineau. Au lieu de les effaroucher, il abaissa son fusil et appela la chienne.

  -  Oulala.  Elle a obéi ?

  -  D’après l’histoire, oui. On dit que les animaux habitués à l’homme depuis la nuit des temps ne redeviennent jamais tout à fait sauvages. En tout cas la mère de Croc-Blanc saisit l’opportunité de retrouver la nuit la chaleur des feux de camp, la nourriture assurée par les fusils des chasseurs. Ainsi Croc-Blanc, pourtant à moitié loup, grandit désormais comme un futur un chien de traîneau  dans la meute de Castor Gris.

  -  Il a été accepté ?

  - Pas tout de suite. Dans un groupe les nouveaux venus sont toujours regardés avec curiosité, parfois repoussés. Heureusement Croc-Blanc était protégé par son nouveau maître qui voulait en faire un bon coureur. Il était cantonné avec les jeunes chiens de son âge. Voyant qu’il était différent, certains l’attaquèrent mais ils reçurent de sa part une belle correction de morsures. Un jour, pour se venger, plusieurs jeunes molosses le cernèrent. Habile comme un loup, il s’enfuit  devant eux et, quand ils furent séparés, les battit un par un.

  -  Comme dans la légende de Rome ? Lolo avait retenu l’histoire des Horaces. 

  -  Exactement. Comme dans la légende. Les tribus indiennes vivaient dans un univers sauvage où il fallait parfois s’affronter pour survivre. Croc-Blanc devint le chef craint et respecté de la meute de jeunes chiens du campement, puis, devenu adulte, le coureur de tête du traineau le plus rapide de la tribu.

  -  Si j’ai bien compris il avait mérité sa place. Heureusement le monde n’est plus aussi sauvage. C’est la fin de l’histoire ?

  -  Oh non !  Il connut bien d’autres aventures. Mais tu as raison, le monde a bien changé, parfois dans le bon sens. A sa manière la vie de Croc Blanc en témoigne. Je vous raconte la suite ?

  -  Oui ! Oui ! Mais comment les Indiens l’appelaient-ils? Ils avaient deviné son nom ? Tu crois que c’est possible ?

  -  Je ne sais pas. En tout cas c’est comme ça que Jack London raconte ses exploits. En ce temps là, dans l’univers lointain et froid du Klondike, les hommes et les bêtes étaient confrontés ensemble à une nature hostile. Leur bataille pour survivre les rapprochait sans doute assez pour qu’ils se comprennent. C’est sans doute ce que London a voulu dire à ses lecteurs en  gardant son nom à Croc-Blanc dans toutes les circonstances. Les animaux sont plus proches des hommes qu’on ne le croit, ils méritent notre respect.

  -  A l’école c’est ce que nous dit la maîtresse, releva Charlotte.

Jacques sourit.

  -  Alors tout n’est pas perdu si notre histoire sert de modèle. Sachez que Croc Blanc devint célèbre dans le Grand Nord, à la fois comme chef de traîneau et comme animal imbattable. Ce fut la cause de sa perte.

       A cette époque  les distractions étaient rares. Pour s’occuper et gagner de l’argent certains hommes, les plus mauvais, organisaient des combats entre animaux féroces. L’un d’entre eux, j’ai oublié son nom, comprit qu’il pouvait tirer profit de la réputation de Croc-Blanc. Il entreprit de l’acheter à Castor Gris. C’était facile. Colons et chercheurs d’or avaient apporté avec eux des maladies inconnues. Des épidémies tuaient une partie des tribus, pire que la guerre. Dans les campements affaiblis l’alcool circulait, pervertissait les mœurs et les activités traditionnelles. Une partie des hommes étaient devenus dépendants aux produits importés par les blancs. L’acheteur de Croc-Blanc proposa donc une petite somme, équivalente au gain d’une saison de chasse, à laquelle il ajouta une bonbonne d’eau de vie. Cela suffit à Castor Gris pour qu’il abandonne son meilleur chien. Il le remit à son corrupteur attaché au bout d’une corde.

  -  C’est pas très sympa ! En vrai il ne l’aimait pas, réagit Lolo.   

  - Va savoir, difficile de juger. La vie est dure dans le Grand Nord, l’homme faible et corruptible. Un autre monde naissait dont le nouveau propriétaire était un des visages, sans doute le plus déplaisant. Les Indiens étaient des victimes d’une invasion, les valeurs de leur ancien mode de vie méprisées par les colons. Je crois que le maître de Croc-Blanc assurait à bon compte la nourriture des siens pour le prochain hiver, tout en étant chagriné de le vendre.

  -  En somme on n’a pas toujours le choix, releva Charlotte.

  - Juste ! On s’adapte sans cesse. Plus le monde est dur, plus il demande d’efforts. Pour Croc-Blanc commença alors une période sombre. Pervers, son nouveau patron le battit. Il réussit à le rendre furieux, puis aussi mauvais que lui en le punissant chaque jour à coups de gourdin, alors qu’il était attaché, impuissant, au bout d’une chaîne. Enfin, quand l’animal ne connut plus que la haine, il le lâcha dans l’arène.

  - Trop dur, estima Charlotte. Pourquoi Jack London raconte t-il cette histoire ?

  -  Je ne sais pas vraiment. Peut-être pour décrire la noirceur de certains usages des humains. Il faisait le portrait des organisateurs de combats attirés par l’appât du gain, décrivant aussi le visage sombre de la passion violente des spectateurs pour le sang qui coulait dans les rencontres. Celles-ci se terminaient le plus souvent par la mort du vaincu.

  -  Et Croc-Blanc dans tout ça ? Il ne mourut pas ?

  - Il survécut. C’était un animal exceptionnel qui battit tous ses adversaires. L’homme qui le faisait combattre gagna beaucoup d’argent. Avide, il organisa des spectacles qui attiraient de plus en plus de monde. Croc Blanc dut lutter contre toutes sortes de fauves. Certains étaient plus forts que lui et armés de griffes. Malgré tout, sa rapidité le sauva, il sortait toujours vainqueur de l’arène jusqu’au jour où,…

  -  Jusqu’au jour où ?

            Jacques sourit aux fillettes captivées. Il se sentit soudain plein de tendresse envers leur jeunesse. Leur curiosité était une sorte de baume contre l’amertume des souvenirs inutiles qu’il ressassait parfois.

  -  Vous voulez entendre la suite ? 

  -  Oui ! Oui ! Bien entendu, Lolo prenait les choses en  main.

  - Quand on a commencé une belle histoire on doit aller jusqu’au bout ! Jack London ne s’est pas arrêté avant la fin, lui.

  -  D’accord, mais on avance. Je vous raconte la suite en marchant.

Tous trois reprirent le chemin droit devant eux.

           Les chercheurs d’or venaient au Klondike de tous les coins du monde, parfois accompagnés de toutes sortes de bagages ou de compagnons étranges. L’un d’eux débarqua un jour du bateau avec une sorte de dogue massif, court sur pattes, une mâchoire puissante sous un nez aplati, un corps plein de muscles et d’os protégé par une fourrure épaisse. Dans  cette partie du monde on n’avait jamais vu ça. C’était un chien redoutable, presque invincible, que son propriétaire entendait bien utiliser pour payer son voyage.

  -  Fort comme le Cerbère des enfers ?

  -  Pas vraiment, mais assez bizarre au pays des loups pour attirer la curiosité des spectateurs. A grand renfort de réclame, il proposa donc une rencontre qui devait rapporter une somme importante. Certain de la victoire de son champion, le maître de Croc-Blanc accepta le défi.

             Ce fut un combat inégal, injuste et cruel. Le dogue, planté en plein milieu de l’arène subit d’abord les attaques rapides de son adversaire qui lui lacéra les oreilles et la peau sans qu’il ait le temps de réagir. Il restait là sur ses courtes pattes, hochant sa tête massive, sans sembler vraiment incommodé par le sang qui coulait de multiples entailles dans sa peau épaisse. Lassé, Croc Blanc cessa de l’attaquer, il se contentait de tourner autour de son ennemi en grondant, lorsque le dogue, profitant de sa distraction, le saisit brusquement à la gorge. 

  -  Ouh ! C’est mauvais ça, s’inquiéta Lorelei.

  -  Il pouvait s’échapper ? demanda Charlotte.

  -  Hélas non. La mâchoire du dogue était aussi puissante qu’un étau de fer. Une fois serrée impossible de l’ouvrir. Enfin il fallait compter avec la haine des spectateurs qui s’éveilla. Voyant Croc Blanc en difficulté pour la première fois la foule se mit à vociférer, à huer le champion, à réclamer la mort. La situation devint dramatique. Pendant que les hommes hurlaient, le dogue profitait de sa masse et du moindre mouvement pour avancer sa prise, il tentait d’atteindre la jugulaire de son adversaire. S’il y parvenait c’en était fini.

             Dans la foule il y avait un jeune spectateur  prénommé Scott.  Il n’était pas là pour chercher l’or, il voyageait pour son agrément, découvrir le monde. Son père, un magistrat aisé de Californie l’avait encouragé à faire connaissance avec d’autres peuples, d’autres lieux et usages, loin de sa maison. Il avait choisi de se rendre dans le Grand Nord où la civilisation s’installait à peine. A son retour il aurait bien le temps de choisir un métier, peut être de fonder une famille. Le hasard l’avait conduit au spectacle cruel qu’il avait devant lui. Outré, incapable de supporter la souffrance des bêtes, il sauta dans l’arène et tenta de libérer Croc-Blanc.

  Des cris de protestation s’élevèrent parmi les spectateurs. Scott était en danger. Courageux il sortit un revolver pour intimider les hommes furieux, puis s’en servit pour libérer le cou de Croc-Blanc de la mâchoire du dogue. Il y parvint, si bien qu’une partie de spectateurs, émus par ce combat injuste, se mirent de son côté et applaudirent sa fin.

   -  Bravo ! s’exclama Lorelei. J’espère qu’il a pu le soigner. 

  -  L’audace est parfois utile. En secourant Croc-Blanc, Scott faisait appel aux sentiments les plus nobles des spectateurs. Les meilleurs d’entre eux, plus humains, approuvèrent bruyamment la fin de la lutte. Il releva le chien blessé et se préparait à l’emporter quand le propriétaire intervint pour réclamer de l’argent.

  -  Ton chien ne vaut plus rien, dit Scott, il est à moitié mort.

  -  Cent dollars. C’est mon droit.

Sans hésiter, Scott compta cent dollars de son portefeuille, il les remit à l’homme puis ajouta :

  -  Tu as droit à une prime. Voilà !

Son poing jaillit jusqu’au visage du bourreau qu’il envoya à terre, nez écrasé. Des rires s’élevèrent depuis les tribunes ravies de ce nouveau spectacle tandis que Scott s’éloignait avec Croc-Blanc.

  - Je suppose qu’il l’a soigné et adopté, dit Charlotte. C’est la fin de l’aventure cette fois ? Je préfère quand l’histoire finit bien.

  -  Presque, je résume. Croc- Blanc fut emmené dans la maison du père de Scott où il vécut heureux de nombreuses années, au point d’oublier qu’il était à moitié un loup. Il était devenu aussi doux que n’importe quel autre animal. Il adorait ses nouveaux maîtres, les enfants de Scott, qui s’était marié, jouaient avec lui, ils pouvaient tirer sur sa queue ou monter sur son dos sans qu’il proteste. Enfin un jour…

  -  Un jour quoi ?

  -  Un jour un homme s’introduisit dans la maison. Il portait une arme et voulait se venger d’un séjour en prison auquel le père de Scott l’avait condamné. Croc-Blanc veillait. Bien qu’il commençât d’être âgé, il retrouva ses réflexes de combattant et attaqua l’homme à la gorge. Celui-ci mourut en tirant plusieurs balles sur Croc-Blanc qu’il blessa gravement. Il agonisait quand on le trouva. La  maison secourue, il fallut vite conduire son sauveur dans une clinique pour chiens où il resta longtemps, jusqu’à sa guérison.

  -  N’empêche, c’est juste qu’il ne soit pas mort! Proclama Charlotte.

  -  Tout à fait. Un jour enfin, couvert de bandages, il put retrouver la maison de Scott ou tous l’attendaient. La famille et les enfants lui firent fête quand il avança chancelant au milieu d’eux. Le bonheur revenait. Je me souviens encore de l’émotion heureuse contenue dans la dernière phrase de London.  Placidement, les yeux mi-clos, il s’endormit au soleil.

            Ils marchèrent un moment en silence. Sans qu’il l’avoue, Jacques avait adoré cette fin du roman. Comme une poésie, simple, harmonieuse, sa lumière avait assez imprimé sa jeune mémoire pour qu’il entreprenne, passionnément, de nombreuses relectures du récit de London. Il se savait toujours épris par les habitudes de rêverie sans fin de son enfance. Parfois, guidé par le charme de l’écriture, il revenait souvent aux mêmes livres. Cette manie ne l’avait quitté qu’à l’adolescence, et encore, ce côté fasciné, obsédant, pour ce qu’il aimait ne l’avait jamais complètement laissé. Adulte, il lui arrivait de s’endormir en tentant de ressaisir les sensations aigües éprouvées aux plus riches heures du jour, celles des heures innocentes consacrées à la lecture, au spectacle, les heures parfois tourmentées par les désirs, l’amour, enfin le souvenir des plaisirs accomplis.  

          Bien entendu il ne doutait pas que chacun, à sa manière, agit ainsi. Pour lui, il se demandait seulement si la part du rêve à laquelle il avait laissé tant de place dans son existence, n’avait pas été un frein pour l’action. Depuis l’enfance son identité s’était ainsi construite dans une sorte de réserve, un esprit chimérique, distrait, dissimulant volontiers l’attention aux autres derrière un sourire timide. Cette retenue l’avait sans doute desservi, cantonnant sa vie professionnelle, ou même l’isolant de la vie en société. Lucide, il se moqua de lui-même, sachant qu’au fond il s’était toujours accommodé de vivre ainsi. Un peu de distance avec le regard du monde ce n’est pas si grave, se disait-il, le rêve est un bon moyen de  se réconcilier avec la difficulté d’être.

  Maintenant qu’il abordait la dernière partie de son existence, il se souhaita, son dernier jour une fin sans regrets, comparable à celle de la belle histoire qu’il venait de raconter. Paisiblement, les yeux mi-clos, s’endormir au soleil.

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18 mai 2021

Les Seynières-2

                                                            Ch2. Le chemin des Suisses

    

           Derrière la ferme le chemin, presque une piste, serpentait doucement entre les arbres d’un petit bois, avant de déboucher au beau milieu de carrés de vignes. Devant Jacques, Charlotte prit la main de sa copine en avançant.

            Chez les Suisses, j’y suis déjà allée deux fois avec Lolo, se rappela t-elle. Une vieille dame habite là, elle est sortie pour nous parler. Elle nous a offert à boire, et des biscuits… Vraiment sympa les vieux ici. Comme Jacques qui nous emmène en balade jusqu’en haut de la vallée. Il a dit qu’en chemin on chercherait des fossiles, il connaît un coin. J’espère que je tiendrai le coup. Je ne suis pas aussi forte que Lolo, toujours la première de la classe pour courir et grimper, gagner dans les jeux d’adresse. Elle bat même les garçons. Personne ne se frotte à elle sauf le grand Kévin qui a déjà redoublé deux fois et nous dépasse d’une tête. Il a les pieds tellement grands que sa mère est obligée de lui acheter des chaussures neuves plusieurs fois par an. Il a l’air nul dans ses grandes godasses et en plus il est bête, mais bête…

           Moi, j’ai appris les tables par cœur en quelques semaines. Je peux vous les réciter dans tous les sens sans réfléchir. Il n’y a que huit fois sept où j’hésite un peu avant de répondre. A la rentrée quand la maîtresse nous a demandé de raconter nos souvenirs de vacances dans une rédaction, Kévin n’a trouvé que trois lignes à écrire, et encore il a fait plein de fautes. Heureusement, tous les garçons ne sont pas comme lui.

           Camille, c’est mon préféré. Après Lolo bien sûr. Il est assis juste devant moi. Dans la classe chaque élève a sa table. Quand il hésite sur une réponse en calcul il passe sa main sur sa joue, alors je sais que je dois l’aider, je me cache derrière son dos et je lui souffle le résultat. Pour l’ortho c’est plus difficile, pendant les dictées on n’a pas le temps. Sauf si la maîtresse tourne le dos, je lui montre mon cahier en vitesse. Après il me remercie d’un sourire en penchant la tête entre ses bras. Camille n’est pas comme moi, il a le teint mat et des yeux marron foncé qui brillent sous des sourcils de fille. Moi, je suis blonde avec des yeux presque transparents, très clairs. Il paraît que les contraires s’attirent. Quand Camille me regarde, je fonds. Un jour nous sommes partis les derniers de la classe, on s’est retrouvés seuls tous les deux dans le couloir à l’heure de la sortie. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai saisi le bras et je lui ai fait la bise pour dire au revoir. Surprise ! Sa joue est aussi douce que celle d’une fille. Depuis il me suit partout, si je participe à un jeu dans la cour il est toujours au rendez-vous avec mes meilleures copines.  

       Bon. Le talus le long de la vigne est plein de ronces. Lolo dit que c’est là qu’ils ont cueilli les mûres en juillet, pour faire la confiture qui est servie sur la table le matin. Fameuse la confiture.                                                                                          

                                                                  *      *     *

            Au pas de la promenade Jacques suit lentement les fillettes. Le chemin lui est tellement familier qu’il pourrait reproduire son tracé sans le voir. La veille, au cours d’une courte reconnaissance, il a déjà noté quelques changements. Là, une haie prolifique qui a trop poussé et gêne le passage, ailleurs un talus érodé s’est affaissé dans le champ en contrebas. Il retient chaque détail comme un propriétaire en son domaine, pourtant rien n’est à lui. Simplement les lieux lui sont chers. C’est peut-être lui qui appartient au paysage, il se sent à sa place au milieu des genêts.

            S’il regarde plus loin, au-delà des premières crêtes, il découvre le sommet de la Lance. A distance, les grandes falaises de calcaire dénudé feraient presque croire que la neige est déjà tombée dans la nuit pour décorer la montagne. Il pense au plateau du Vercors qui n’est pas loin, juste après le massif du Diois. Le décor est le même, un peu plus escarpé.  “Si tu prends la route par là c’est encore intact,” disait son copain François quand il le croisait au village, “pas de lotissements ni de camps de vacances.”

         Du coup, il y a quelques années, il a loué une maison en été près de la Chapelle en Vercors, la ville principale du plateau. Quand il est arrivé dans le bourg avec sa famille il se souvient de sensations connues, comme s’il rentrait chez lui dans la sous-préfecture du Lot où il est né. Les maisons semblables à celle de son enfance, sagement dispersées autour de quelques rues cernées de jardins et d’arbres. Les passants peu pressés, se saluaient entre connaissances de vieille date, échangeaient quelques mots agréables. Vers le centre, un peu plus actif, l’animation semblait toujours une aimable distraction consacrée à ses habitués. Pas de foule, pas de presse, de rares voyageurs zigzagants au marché, entre les cageots étalés à terre des producteurs de fruit. Les commerçants ambulants partageaient les trottoirs avec les chalands du cru.

         Comme dans sa ville natale, on eût dit que La Chapelle en Vercors était sortie de la guerre après un drame qui l’avait laissée telle qu’il la découvrait, figée pour longtemps, immuable. Comme chez lui on se sentait ici en territoire familier, ami. Il se demandait presque si c’était par respect pour les morts et les déportés que les habitants avaient conservé le visage et l’atmosphère de la ville intacts, comme le sceau de la guerre les avait marqués. Destins parallèles. 

           A Figeac les détachements de Das Reich avaient envahi la ville et raflé près de  huit cents personnes. Les soldats fouillaient les maisons en cherchant les hommes. Devant l’église des Carmes, juste à côté de sa maison, là où Jacques  retrouvait ses copains pour jouer aux billes, un beau jour un monument était apparu pour commémorer la déportation. Surpris, il en avait parlé à sa mère qui lui avait raconté l’intrusion humiliante des soldats dans sa cuisine, elle disait les boches. Son père, rapatrié sanitaire d’un camp de prisonniers, était passé à travers la rafle. Beaucoup plus tard, à l’âge de raison, il avait enfin  compris à quel point cet homme avait été mutilé dans son être par la captivité, au point d’en payer cher le prix. La mort l’avait saisi avant l’âge, par surprise, en traître.

           A La Chapelle, les parachutistes avaient fondu sur la ville en sautant d’un vol de planeurs au beau milieu de la nuit. C’était comme si c’était hier, il y avait encore un appareil à moitié cassé dans un champ tout proche des maisons, là où il était tombé.           Bien entendu dans les deux villes, quand les soldats avaient débarqué, les maquisards étaient déjà loin, mais il fallait se venger, les exactions commencèrent.

         Quelques jours après son arrivée le père Boyer, le propriétaire de la maison dans laquelle il séjournait, lui avait tout raconté d’une voix sépulcrale, hachée par la maladie car il venait d’être opéré d’un cancer de la gorge, ce qui rendait son récit à la fois lugubre et solennel. Les Allemands avaient débarqué à l’aube sur la petite route juste en dessous de la ferme. Ils avaient coincé son frère aîné qui venait de se réveiller et tentait de gagner les bois proches. Ils l’avaient fait allonger contre le talus et descendu à coups de fusil, sous les yeux de sa mère venue aux nouvelles. 

        Jacques se souvint. Quand il m’a raconté ça, le père Boyer avait des larmes dans les yeux. C’était un vieillard grand, distingué. On voyait bien que le drame l’avait marqué pour la vie. Son frère était désarmé. Paysan, il accueillait le maquis quand il passait, comme tout le monde c’est bien le moins. Il m’a montré l’endroit exact sur le talus où ils avaient ramassé la dépouille fraternelle, à trois pas de la maison. Des années après, tout à côté, ils avaient fait construire une annexe à la ferme pour héberger les familles de leurs enfants, puis des vacanciers quand elle était vide. Histoire d’oublier peut-être, ou de faire revivre ce coin de pré. C’est ce jour là, se dit Jacques que j’ai enfin compris pourquoi, quand j’étais jeune, ma mère disait “ les boches” en tournant le dos aux passagers si elle voyait passer une voiture venue d’Allemagne. Beaucoup de temps avait passé, mais jusqu’à la fin sa mère refusa de pardonner.            Quand les premiers touristes allemands commencèrent à oser sillonner en voiture les routes qu’ils avaient parfois parcourues en uniforme, la population ne les chassa pas, il suffisait de leur signifier qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Le silence de la mer, c’était la bonne attitude.Comme bien d’autres Français, sa mère affichait son mépris avec une distance hostile. Après trois invasions allemandes en moins d’un siècle, tous ceux qui avaient subi l’oppression des troupes ennemies avaient le sentiment d’être dans leur droit.

         C’est comme ça que nous avons grandi après la guerre, pensa Jacques. Les souvenirs de gens comme Boyer ou ma mère ont forgé nos caractères. Les enfants chantaient la charge des cuirassiers de Reichshoffen autour du feu dans les camps de vacances, éduqués libres dans un pays libéré, ils connaissaient tous les sentiers autour des villages. De temps en temps, au croisement d’une route, ils descendaient de vélo pour lire une plaque commémorant le nom de fusillés tombés là. On parlait peu de la guerre, ce n’était pas nécessaire, les expériences, les souffrances, la dignité de ceux qui l’avaient vécue inspiraient une sorte de respect à la jeunesse qui les croisait chaque jour.

          Durant son séjour à La Chapelle, il visita le mémorial de la bataille entre le maquis et les paras allemands édifié sur le plateau de Vassieux, juste au dessus de la maison après les falaises, à l’endroit où tombèrent une partie des résistants du Vercors qui n’avaient pas eu le temps de fuir.  Ce souvenir lui fit penser au discours fameux de Malraux aux Glières, flamboyant et morbide à la fois, diffusé à la radio à la même époque pour faire l’éloge de la Résistance. “Passant va dire à la France que ceux qui sont tombés ici le sont selon son cœur.” La guerre était finie mais il restait des cendres.

        Il sourit. Malraux, en spécialiste des commémorations, se chargeait volontiers de célébrer des rendez-vous funèbres avec l’histoire des grands évènements.  Déjà, en 1928, son récit éprouvant de la révolte des ouvriers de Canton le rendit populaire et lui valut le Goncourt. Au grand dam de rares critiques qui lui reprochèrent de mettre en scène les envoyés de Staline conduisant les ouvriers au massacre. Il constatait une fois de plus combien la vérité historique est difficile à établir. De tels débats avaient tant passionné sa jeunesse étudiante qu’il en était encore hanté. Les interlocuteurs se faisant rares ou, pire, ayant disparu, il entretenait avec lui-même un sorte de dialogue qu’il ne parvenait jamais à faire taire. “A ma mort, je pourrai cesser de courir après la vérité,” se dit-il, ironique.     

           Le Goncourt rappelait à Jacques un titre plus récent, L’Art français de la guerre. Il l’avait lu peu de temps auparavant. Un beau titre pour un long propos sur le sentiment collectif des Français à travers l’histoire récente de leurs conflits armés. Malraux aurait aimé. Pour lui, croyait-il, un peu naïf il aurait préféré qu’un Goncourt fût attribué à un livre s’appelant L’Art français de la paix, mais ce livre là n’avait pas encore été écrit.  Tout ce fatras de vieilles lunes dépassées m’agite encore, se dit-il. Le discours de Malraux était un bel hommage à l’esprit de résistance en même temps qu’une réflexion sur la mort. Dommage que dans d’autres occasions, il n’ait pas eu des accents aussi émouvants qu’aux Glières. Par exemple pour célébrer la fin des guerres coloniales. A croire que nous ne sommes éloquents que dans la victoire. En attendant l’histoire véritable de la décolonisation reste à poursuivre. Sur l’Algérie, son esprit agitait  convictions et souvenirs? impossibles à refouler.

      La Chronologie des évènements on la connaît, elle est à peu près écrite d’après les récits des témoins, elle signe à jamais l’empreinte vivante, douloureuse, des protagonistes. Mais sur la politique ses raisons et ses méthodes, l’Etat a longtemps refusé d’ouvrir les archives, de reconnaître les actes offensants la condition humaine, ce mot si cher à Malraux.  Qui se souvient vraiment des révoltes des bidasses du contingent qui tentaient d’arrêter les trains en tirant sur le signal d’alarme ? Qui recueillera la parole de ceux qui avaient assisté aux déplacements des villages, aux rafles, aux exécutions, parfois aux tortures ? Ou faut-il qu’ils se taisent à jamais puisque leur génération va disparaître ? Après soixante ans, plus personne ne parle aux rapatriés, toujours persuadés qu’ils ont été trahis par de Gaulle, rejetés par les Français de métropole. On ne cherche pas davantage à connaître l’effet produit sur la conscience de notre peuple de l’exil des harkis, parqués dans des camps isolés ou pire, abandonnés sur place à la vengeance de leurs ennemis. La vérité est difficile à exprimer, expliquer, il serait urgent de s’y mettre avant que tout soit oublié, enterré. 

      pour lui il se souvenait que c’était un des grands sujets abordés par un de ses professeurs d’histoire à la Sorbonne, monsieur Guénée, un médiéviste. « Mettez vous bien dans la tête qu’en compilant des sources vous approcherez la connaissance des faits, de plus en plus près, mais sans jamais sentir ni comprendre vraiment comment les hommes de l’époque que vous observez vivaient, chair et esprit. »  A ma connaissance un seul historien a tenté d’alerter l’opinion sur les conséquences d’un déni de l’affreuse réalité des drames coloniaux, de ses conséquences sur la conscience de ses acteurs. Toute une génération de témoins restait dans l’ombre. Jacques pensa que le bouquin de Stora, La mémoire et l’oubli, aurait peut être été une saine et vaine tentative de comprendre les raisons profondes, la psychanalyse collective d’une guerre sans issue. Le vécu du drame personnel de chaque appelé était impossible à transmettre, la vérité des blessures intimes inatteignable.

            Indescriptible horreur quand une mine explose au passage de la patrouille. La trouille des copains pétrifiés qui ont échappé aux éclats, voient sauter les corps démembrés de leurs compagnons hachés par la mitraille. Les visages des survivants blancs comme des linceuls, soudain dégoulinants de sueur, la peur qui transforme les corps en statue de sel, enfin, brusquement, la douleur d’assister à la mort d’un compagnon si jeune, atrocité dont la terreur vous imprègnera la conscience, à jamais.  Inexplicable hasard qui fait que le pas d’un soldat se pose au mauvais endroit, déclenche l’explosion qui du même coup sauve les autres, honteux et soulagés à la fois de passer à côté. Sentiments mêlés. Chance injuste, Guerre aveugle. Tourments.

        Pour lui, jeune ado au moment des faits, la guerre se résumait au coup de poing spirituel et moral qu’il recevait le dimanche, lorsque ses parents l’envoyaient acheter l’Express à la librairie Blatt, lorsqu’il découvrait les pages vierges du journal caviardées par la censure. Bien qu’il en fût encore troublé, il ne saurait jamais mesurer combien son émotion contenait de regrets d’ignorer la vérité des drames que les ministres prétendaient taire. Ils avaient donc si peur d’être jugés par l’histoire ?

       La raison du désir d’équité qui avait imprimé la conduite de toute sa vie venait-elle de cette sensation de frustration. Attentif à rester juste et digne au souvenir de ces événements il ressentait toujours une sorte de gêne à leur évocation, un sentiment de honte, tue, bue, enfouie, qu’il fallait laver à la place des responsables qui prétendaient ignorer qu’elle leur appartenait.*   

 

*Ces lignes ont été écrites avant qu’un chef de l’Etat ne se résigne, cinquante six ans après les faits, à énoncer la vérité et proposer d’ouvrir les archives des grands corps constitués, jusque là muettes.

 

                                                                   *     *     *                                                  

           Au plus haut de la courbe depuis le chemin, on commença de voir la maison des Suisses. Grany, la propriétaire des lieux, jardinait un parterre de fleurs devant son entrée. Les deux fillettes coururent au devant d’elle.

  -  Salut Grany. Qu’est-ce que tu fais ? Lolo était toujours à l’aise avec un adulte.

  -  Comme tu vois, je coupe les fleurs sèches des plants de lavande. Comme ça au printemps les massifs seront plus beaux. Je vous offre un sirop ?

  -  De la grenadine comme l’autre jour ! Charlotte se risquait à son tour.

  -  Attendez-moi là, je vais chercher les verres.

              Pendant qu’elle s’activait, Jacques arriva. La maison des Suisses était ainsi nommée parce qu’elle avait été acquise par une famille anglaise dont une partie habitait Genève. A l’origine c’était un modeste bâtiment agricole en pierre destiné à desservir les champs alentour. Grâce à la motorisation de l’agriculture il n’avait plus d’emploi, la famille anglo-suisse l’avait acheté un bon prix. Leur but était de se retrouver pendant les vacances, ce qu’ils firent. Chacun mit la main à la pâte pour transformer une simple grange en  coquette demeure provençale.

  Durant plusieurs étés les fratries se retrouvèrent sur place, firent connaissance avec le voisinage. Les Saux étant la demeure la plus proche on organisa de grandes fêtes en commun, auxquelles Jacques participa lorsqu’il était présent. « Des fêtes internationales » se dit-il en souriant.   Puis, de chaque côté le temps avait fait son œuvre. Les enfants avaient grandi, les parents parfois divorcé. Pour lui c’était le deuil de Céline, mais il savait aussi que la famille des Suisses n’avait pas été épargnée. Leur maison fut désertée, sauf pendant les mois d’été où Grany venait seule. Puis un jour la vieille dame s’était installée définitivement. Jacques se souvint d’avoir admiré son courage de résider à plein temps dans un endroit aussi isolé. Quand il fait mauvais, le climat de La Drôme peut être un des plus inhospitaliers de France. Il se souvint d’en avoir discuté avec elle.

  -  Ici la beauté des paysages en toute saison me suffit, avait-elle répliqué. Je n’attends rien de ceux qui ne viennent plus me voir.

               Elle sortit de sa  cuisine avec  un plateau et trois verres de sirop.

 -  C’est donc toi que j’ai croisé hier soir sur le chemin de Taulignan, Jacques. Il m’avait semblé te reconnaître.

-  Je me suis baladé loin des maisons, je n’ai pas fait le lien en te saluant. Tu n’as pas changé.

-  Si tu repasses par ici je t’invite à venir prendre un café. On pourra bavarder.

       Il pensa qu’il serait sans doute agréable de rester un moment chez Grany à parler du passé, tout en sachant qu’il ne viendrait sans doute pas. A quoi bon raviver les souvenirs ou égrener le compte des disparus ? Le silence de l’oubli. Vive le présent. Il ne le dit pas à Grany, mais à son avis la seule bonne question était de savoir jusqu’à quand les personnes de leur âge avaient un présent. Un présent qui leur appartienne bien entendu, pas celui de leurs proches. Rester autonome, à n’importe quel prix, vivre le bonheur de son âge comme un défi à l’hôpital, aux toubibs trop intentionnés, aux aidants familiaux investis d’une mission sacrificielle.  

       Pour l’heure, il avait choisi la promenade avec les deux petites filles. Quand elles eurent bu leur grenadine il poursuivit sa promenade, laissant son amie à la solitude qu’elle avait choisie.

  -  Où va-t-on ?  interrogea Charlotte. Le chemin formait une fourche. 

  -  Celui qui monte.

         Il fallait franchir un espace rocailleux qui menait au plateau le plus élevé dominant la vallée. Les promeneurs s’y engagèrent. Du côté opposé au leur, dans le vallon, coulait un autre ruisseau, une branche secondaire de la rivière envahie de buissons et de ronces peu fréquentée, dans laquelle il pêchait autrefois. La main de Charlotte se logea dans la sienne.

    -  Hier soir je n’ai pas pu m’endormir, je suis restée dans le noir les yeux grands ouverts, longtemps.

     -  Ah, bon. Qu’est-il arrivé ?

     -  Rien. Lolo s’est écroulée dans le lit et moi je  pensais à ma mère. Je dois lui manquer.

     -  C’est certain. Elle te manque aussi ?

     -  Oui. Je pensais aussi à Camille.

     -  Qui est Camille ?

  - Mon copain de l’école. Dans la classe il est assis juste devant moi, on joue souvent ensemble. Tu as déjà été amoureux ?

   Surpris,  Jacques eut un moment d’hésitation.

   -  Quelquefois…

   -  Ben, j’aimerais savoir comment c’est ? Tu peux raconter ?

         Flatté de la confiance de la fillette Jacques hésita un instant tout en sachant qu’il ne pouvait éluder un tel sujet.

    -  C’est comme dans les livres. Avant de te répondre j’aimerais savoir ce que tu lis ?

   -  Souvent des bandes dessinées ou des mangas japonais. On m’autorise à acheter ceux qui sont pour mon âge. Mais dans ces histoires, les filles ne s’occupent pas des garçons, ou alors seulement pour les enrôler dans des aventures dans des pays étranges ou des batailles contre les méchants.

   -  Si je comprends bien il n’y a  plus de prince charmant. Pas même de reine ou de vieille sorcière. As-tu une tablette de lecture ou un ordinateur ? 

  -  Oui. Mais j’ai le droit de jouer pendant une heure seulement chaque jour, après avoir fait mes devoirs. Alors, les amoureux ?

  - Alors, tout commence comme dans tes mangas. Les garçons et les filles jouent ensemble, ils se découvrent, apprennent à se connaître. Peu à peu, pas toujours, certains s’aperçoivent qu’ils ont envie de se rencontrer plus souvent, ils sont heureux de se revoir. Etre amoureux c’est un peu ce qui se passe après, quand l’aventure du manga est terminée. Tu connais l’histoire de Peter Pan ?

 -  Il y a un livre à la bibliothèque de l’école. Je ne l’ai pas lu.

 - Tu devrais. Il y a une petite fille qui s’appelle Wendy qui est amoureuse de Peter. Peter veut rester un enfant qui ne pense qu’à s’amuser ou vivre des aventures. Ce n’est que lorsque il acceptera de grandir qu’il pourra aimer Wendy.

 -  En somme il faut attendre de grandir ?

 -  Je le crains. En attendant tu vois Camille tous les jours. Il est heureux de te voir, tu es heureuse de le voir.

            Lolo écoutait. Un petit pli au coin de sa lèvre montrait que la conversation l’obligeait à réfléchir, sans dire un mot.  

  « Moi, je l’ai lu le livre de Peter Pan. C’est super ! Plein d’aventures. Il est sympa Jacques, mais il oublie de dire à Charlotte que la fée Clochette est jalouse de Wendy, au point de conduire toute la bande dans un traquenard chez des indiens sauvages. Si c’est comme ça l’amour, vaut mieux s’en passer. Heureusement il y a Peter, il résiste à toutes ces idées sentimentales qui occupent tant les adultes. Il ne s’en laisse pas compter et sauve tout le monde. Un vrai héros d’aventures. Il aime Wendy mais oublie sa promesse de revenir la voir chaque année. Pas si simple. L’amour est drôlement cruel ».  Enfin elle lança.

  -  J’adore Peter Pan. J’aimerais qu’il soit toujours le même.

          Charlotte et Joseph la regardèrent, étonnés de l'entendre sur ce sujet.

 -  Ben oui ! Qu’il ne grandisse jamais. Comme ça on pourrait peut-être écrire un nouvel épisode de ses aventures dans un autre pays imaginaire.

 -  Quel genre de pays ? demanda Jacques.

 - Un pays dans lequel Peter rencontrerait un autre capitaine Crochet encore plus méchant, surtout encore plus bête. Il pourrait ressembler à un de ces personnages qu’on voit à la télé, toujours dans des uniformes bien ajustés, couverts de médailles rutilantes dont ils ont l’air fiers. Peter le mettrait en pièces. A la fin le pays des rêves redeviendrait le paradis des enfants.

 -  Le paradis ? Rien que ça ?    

 -  Oui. Un pays merveilleux dans lequel tous les enfants qui refusent de grandir pourraient entrer et sortir, comme ils veulent.

  Jacques fut époustouflé par les commentaires de la fillette. Il se demanda si un adulte l’avait aidée à enrichir sa lecture de Peter.

 -  C’est très bien ! Mais les parents dans tout ça. Ils seraient très malheureux de ne plus voir leurs enfants, comme dans l’histoire. Au pays imaginaire Peter est seul, sa famille c’est la fée Clochette. Pour rompre sa solitude il se rapproche de Wendy et de ses frères qui ont une vraie famille. Comme tout le monde il a besoin de compagnie.

Charlotte eut le mot de la fin.

  -  Si les héros sont comme tout le monde, ce ne sont plus des héros. La vraie vie, c’est pas mal non plus. Il faudrait le dire à Peter.

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11 mai 2021

Les Seynières-1

                                                                    

              A Charlotte et à Lorelei, dont la compagnie radieuse un jour de promenade a inspiré ce "Roman d'un jour".

 (Au lecteur. Les chapitres suivants seront publiés tous les dix jours jusqu'à la conclusion.)

 

           

                                                                       Ch 1. Le tilleul.

           Salut. Je m’appelle Lorelei. Bon, ne riez pas ! Je sais que c’est un prénom ridicule. Personne ne s’appelle comme ça. C’est une lubie de ma mère. Allez savoir pourquoi ? Peut-être parce que ma famille habite tout près de l’Allemagne, vers chez nous le Rhin n’est jamais loin, ici tout le monde connaît la légende. Il n’empêche que je lui en veux un peu, ce n’est pas elle qui doit supporter les sourires en coin quand je dis mon prénom à l’école. Heureusement les copines m’appellent Lolo, ma mère aussi d’ailleurs, sauf qu’elle ne reconnaîtra jamais qu’elle a fait une erreur, une injustice.

           C’est vrai quoi ! Si je m’appelais Juliette ou Noémie comme tout le monde, ce serait plus facile. Imaginez, quand j’aurai quinze ans, les garçons vont croire que je porte un prénom fait exprès pour séduire. Prédestiné, quoi ! S’il s’en trouve un pour penser que je serais capable un jour de me percher sur un rocher au bord du Rhin pour attirer les pagayeurs du dimanche, il peut toujours se brosser. Enfin, je me méfie, parce qu’à l’école, dans la bibliothèque de la classe, il y a un petit livre inspiré du personnage de la Lorelei. Bien entendu, sauf les idiots tout le monde le lit. Après, quand ils ont fini ils me regardent bizarre. Il ne manquerait plus que je lui ressemble à la sirène, à faire onduler ma chevelure au vent, histoire d’attirer les regards des mariniers venus du fleuve. Complètement stupide.

           J’ai le temps d’y penser du haut de mes neuf ans. Toute la famille est dans la Drôme, dans la maison où ma mère retrouve ses cousins tous les étés. La maison est grande. Heureusement parce qu’on est toujours nombreux à se retrouver là pour les vacances scolaires.

          Pensez ! Quinze cousins-cousines avec leurs conjoints et une papardelle d’enfants de tous les âges.  Heureusement par moments il y a des absents. Papa est là aussi. Il n’a pas vraiment le choix s’il veut voir ma mère. Dès que la classe est finie, elle fait nos valises et fonce à Taulignan.  Le plus souvent c’est elle qui ouvre portes et fenêtres avant l’arrivée d’autres cousins. Elle fait partie du paysage, un peu comme si elle n’avait jamais quitté les lieux depuis son enfance. J’ai entendu une de mes tantes dire qu’elle avait habité là seule, pendant plus d’un an quand elle était célibataire. C’est courageux parce qu’on est en pleine campagne, le climat de la Drôme en hiver pas commode, glacé par les montagnes proches. Quand on vient à Noël il fait tellement froid que mes grands frères ne veulent plus participer. Il n’y a que  Mathis, le dernier, qui est obligé de suivre avec moi. Parce que j’ai quatre frères. Trois, Olivier, François et René, sont plus âgés et profitent ailleurs de leurs vacances avec des copains. Mathis et moi on suit maman, obligés et contents.

       Bon. Là c’est la Toussaint, dans la maison il ne fait presque pas froid, supportable. Je me suis levée la première. Les autres continuent à dormir tard  le matin comme d’habitude. Maman elle, émerge rarement avant onze heures. Quand on était plus petits elle se levait pour préparer le p’tit dèj puis se recouchait, parfois jusqu’au repas de midi. Ici c’est le premier cousin levé qui fait la vaisselle et prépare le repas. Le matin c’est rarement ma mère. Pour moi c’est super une maman comme ça, je fais ce que je veux.

        Aujourd’hui il fait beau. Je suis devant la maison et j’ai décidé d’escalader le tilleul en attendant que Charlotte se réveille. Charlotte c’est ma meilleure copine de classe. Maman l’a embarquée avec nous pour les vacances, une vraie marmotte. Pendant qu’elle dort je me suspends dans les branches, je monte. J’adore monter.

            C’est facile, l’arbre a perdu ses feuilles. Il y a un nœud à la hauteur de ma taille pour retenir le pied, juste sous la fourche sur laquelle je me hisse. En équilibre sur la grosse branche penchée je marche comme un funambule jusqu’à l’étage suivant, j’arrive à la deuxième fourche mais les branches sont moins épaisses, celle à laquelle je me tiens ploie un peu. Je commence à être haut, presque à la hauteur du toit de la ferme. Je n’ai pas peur. Je chantonne.

          Tiens ! Il y  a quelqu’un devant la porte. Ce n’est pas un de mes cousins. C’est le papa de Cécile qui est arrivé hier soir. Il a dormi dans la chambre de la pompe. Il a les cheveux gris. C’est un vieux monsieur. Je ne l’ai vu qu’une fois, il y a longtemps. Il a l’air content d’être là, il sourit. Maman dit que c’était un habitué des Saux. Oui ! Les Saux c’est le nom du coin, ici. A cause des deux saules immenses qui poussaient autrefois près de la rivière. Maman se souvient qu’on les a coupés l’année de ma naissance. On voit encore des rejets qui poussent sur les vieux troncs près du petit pont.

          La pompe, c’est le nom de la pièce d’où il fallait tirer l’eau du puits autrefois, quand il n’y avait pas l’eau courante. Les parents de corvée actionnaient le mécanisme de la machine pour faire monter l’eau dans un bassin, à la force des bras, pendant des heures. Le vieux monsieur venait déjà avec ma grand-tante, celle qui est morte. D’après maman ils dormaient toujours là. Elle l’appelle Jacques, moi j’ai envie de l’appeler La Pompe. Justement La Pompe me parle.

    -  Je t’ai vue monter, tu es solide  Tu n’as pas peur de tomber ? C’est un peu haut.

     -  Non. J’ai l’habitude. J’attends Charlotte.

     -  Tu fais du sport à l’école ?

     -  Assez. Maman me conduit au judo et à l’escrime deux fois par semaine. Parfois un peu de cheval le dimanche, enfin un petit cheval.

Exprès , sans regarder La Pompe, je monte encore une branche et je m’assieds dessus.

  -  Tu vois. Je n’ai pas besoin de me tenir.

Il sourit.

  -   Bravo ! Je vois que tu es une grande fille. L’école, c’est comment ?

  -  Je m’en sors.

  Le vieux monsieur rentre dans la maison. J’en profite pour continuer mes exercices. Charlotte arrive enfin et commence à essayer de grimper.  

 

           Derrière la fenêtre en face Jacques observe les deux gamines dans le tilleul. Cet arbre a toujours existé là depuis qu’il vient dans cette ferme, il est encore vigoureux malgré un peu de bois mort qui tombe tous les ans. Comme moi, pense t-il, il attrape peut être des maladies de vieux.         L’an dernier la végétation a été envahie par la pyrale du buis. C’était impressionnant cette nuée d’insectes qui dévorait son feuillage nuit et jour, mais il s’en est débarrassé. Le jardinier dit que c’est grâce à une fauvette qui trouve les chenilles de la pyrale à son goût.

   Il savoure le matin aux Saux. Il trouve que l’air de la campagne a une texture particulière qu’il a toujours aimée, vivifiant, tonique comme s’il avait du goût. Quand il fait beau le ciel de la Haute Provence est d’une pureté rare, paradisiaque. Ce n’est pas pour rien que les papes avaient choisi Valréas, la ville toute proche, pour résidence d’été, ils savaient vivre. Les hommes de Dieu s’inspirent parfois de la sagesse des éléments et savent apprécier la pureté des climats. Quand le mistral ne souffle pas on est au paradis. Quand, par hasard, la bise tourmente le ciel, les habitants ont coutume de se protéger de l’enfer derrière les remparts des tours de ville. En Provence le dessin de la campagne a été forgé au  temps des Romains. Les structures des champs et des haies sont pareilles depuis tout ce temps. Il n’y a que les cultures qui ont changé D’ailleurs le nom de Taulignanus vient de là, du propriétaire d’une villa gallo-romaine.               Grignan est à côté. Jacques a toujours aimé se lever ici le matin de bonne heure. En respirant un air aussi léger, odorant et doux, on ne peut pas se sentir mal, la morosité reste à la porte.

  Une bonne partie de la famille est là, dans la vieille villa provençale acquise par ses beaux parents après la guerre. Sous les toits de tuile ronde, les lieux ont peu changé, les usages non plus. Comme au temps de sa jeunesse aucun adulte n’est levé de bonne heure. La génération de Lorelei va changer tout ça. Il sourit à l’idée de se retrouver seul avec des enfants  à apprécier le lever du soleil.

  Tous les conjoints de son âge ont disparu. Les sœurs de son ex femme ont émigré au village, leurs enfants, de nombreux cousins, respectent les traditions en dormant. Sa fille la première. Il n’y a que les deux fillettes qui s’agitent dehors sur leur arbre. Il se demande comment elles s’entendent si bien tant il les trouve différentes. Charlotte, moins agile, ne parvient pas à se hisser sur la première fourche, Lorelei est obligée de l’aider.

  Les deux enfants sont élancées, de taille comparable, mais Lolo explose de force et de vivacité. On devine dans son allure le corps en devenir d’une future athlète. Sa copine est toute fluette, blonde, éthérée, on dirait une jeune fée égarée dans une épreuve d’escalade, trop difficile, trop abrupte pour elle. Lorelei l’encourage.

  Les images d’autrefois remontent à la mémoire de Jacques. Tant d’enfants ont fréquenté ces lieux. Les siens sont maintenant les parents de ceux qui passent aujourd’hui. On les laissait aller et venir tout le jour dans une liberté complète. Malgré la présence de quelques vipères près du pont il n’y a jamais eu d’accident, que des éraflures dans des chutes sur les cailloux du chemin. On voyait alors rentrer en braillant l’aventurier qui s’était éloigné, penaud, le visage taché de morve qui lui coulait jusqu’au menton, pendant qu’il trébuchait sur les pierres. Les grands-parents s’empressaient de protester contre le manque de vigilance. Leurs doléances, tout le monde s’en fichait. Les adultes présents consolaient les pleurs, les enfants repartaient aussitôt jouer sur le sentier ou dans le pré.

  Aujourd’hui les grands-parents ont disparu. Il n’y a plus personne pour prodiguer des conseils inutiles. Les sœurs de la femme de Jacques ont créé une association de gestion de la ferme et des terrains. Le lieu est ouvert à toute la famille. Plus personne parmi les passants ne prétend incarner l’autorité à lui seul. On délibère, on vote même.  Pour une fois la démocratie est efficace.

  -  Pas moi quand même, marmonne t-il, je ne vote pas. Je n’ai gardé que le droit de séjourner pour voir mes enfants. Un souvenir du passé.

  Sa femme a disparu  au terme d’une maladie qui lui a bouffé une partie de sa jeunesse et puis la vie. Ici, il ressent pourtant toujours comme l’ombre de sa présence. Un peu comme si une personne ne pouvait pas tout à fait disparaître des lieux qu’elle a aimés et fréquentés très longtemps.

  Voilà pourquoi se dit-il,  je viens toujours respirer la beauté intacte de ce coin de Provence, enchanté de lumières douces, d’odeurs, de souvenirs aussi. Je m’en repais, je m’en gave comme une pommade de l’âme, une manière de me rassurer. Ici, croit-il, rien de mal ne pourrait plus arriver, impossible de désespérer. Ici, on laisse ses ennuis au bord de la route, à l’entrée du chemin. C’est comme une île, une bulle de famille en campagne.

  Pour le comprendre il suffit de regarder les deux fillettes qui grimpent dans le tilleul sous le soleil. Une image enchantée, accessible aux seuls initiés qui se retirent des villes saturées, un message aux touristes pressés qui passent sans voir, indifférents à la beauté de ces lieux. Une phrase de chanson qu’il fredonnait autrefois lui revient… Si voi non comprendente, almeno non ridete. “Si vous ne comprenez pas, au moins ne riez pas.” Passez sans voir les voyageurs… 

  Pourquoi ? La dérision. Une sale habitude qui lui a joué des tours. Au lieu de radoter il ferait mieux de s’inquiéter. Son cœur est faible, souvent douloureux. Avant son départ le cardiologue lui  a conseillé de se faire poser un stimulateur. Il a refusé. Cette prothèse ne ferait qu’ajouter à plusieurs opérations qui ont tenté de remédier à sa santé chancelante, en vain. Il n’a pas envie de vieillir en mauvais état avec un cœur tout neuf qui refuse de s’arrêter, souffrir sans fin.

  En attendant que la maison s’éveille Jacques boit doucement son café dans la pièce principale, une immense cuisine dont presque tout l’espace est occupé par une table de ferme, assez grande pour servir le repas à de nombreux adultes avec une nichée d’enfants.

  Un premier cousin s’est levé et ranime le feu qui va brûler tout le jour, au centre de la maison, dans la grande cheminée de la pièce attenante. A travers la fenêtre il voit les deux gamines descendre de leur arbre.

Tout en poursuivant le conciliabule mystérieux qu’elles n’abandonnent jamais, elles entrent se réchauffer et vérifier quel est l’audacieux cousin déjà si actif de bon matin.

Les voici en chœur dans la cuisine, devant lui.

  -  Dis Jacques, on a quelque chose à te demander ? Elles baissent les yeux,  incertaines, hésitant entre audace et timidité.

  -   Bien sûr.

  -  Tu veux bien nous accompagner jusqu’au  pont ?

  -  Si vous voulez, mais pourquoi avec moi ?

Lolo prend l’initiative.

  -  C’est Charlotte. Hier elle a oublié son ruban au bord de l’eau. Elle le voudrait.

  -  Vous ne voulez pas y aller seules ?

  -  On a peur. On a vu un gros chien qui passait près du ruisseau. Il a fait pipi.

  -   D’accord. Allons-y.

  Jacques sort de la maison en tenant ses deux compagnes par la main, une de chaque côté. Le petit groupe marche solennellement jusqu’à la rivière en guettant le chien.  Il a disparu. Charlotte retrouve son ruban.

  -  Si vous voulez allons jusqu’au plateau voir si le chien rôde par là.

Les fillettes sont ravies. Il reprend la main de chacune d’entre elles. Ensemble ils franchissent la pente de quelques mètres qui les sépare du plateau. De là ils peuvent apercevoir plusieurs fermes dispersées dans la campagne autour des Saux.

A chacun de ses pas à l’unisson des petites filles, Jacques a senti la confiance qui s’établissait entre eux, naturelle, spontanée. Il a l’habitude. Dans cette maison les adultes s’occupent de tous les enfants sans distinction, au gré de chacun. Il arrive à chaque couple de conduire des expéditions collectives aux courses ou à la piscine. Il n’y a pas si longtemps Jacques a accompagné dans le bois de Grignan une grande promenade digne d’une colonie de vacances. Une idée agréable lui vient pour occuper tout le monde.

-  En fin de matinée je vais aller marcher jusqu’aux Seynières. Si vous voulez je vous emmène.

-   C’est loin ? s’inquiète Charlotte.

-  Tout au bout du chemin qui passe devant la maison. Il faut passer la grange des Suisses et continuer jusqu’à la barre rocheuse, puis à travers champs. De là on voit les fermes du haut, adossées aux premières collines. A peine une heure en marchant doucement.

-   Comment on revient ?

-  Il y a un petit sentier qui suit la rivière depuis la source. Avec du temps on pourrait aussi rejoindre le village et rentrer par l’ancienne route mais c’est beaucoup plus long.

Son projet intéresse Lolo.

  -  Seules on n’a pas le droit d’aller plus loin que la maison des Suisses. Moi je veux bien monter aux Seynières.

Charlotte acquiesce. Comme toujours elle approuve  sa copine sans hésiter.

-  D’accord. Dès que la maman de Lolo est réveillée je lui demande la permission. En attendant préparez vous, prenez un pull. Je m’occupe de la bouteille d’eau.

                                                                        *         *         *

           Jacques se retrouve seul au pied du tilleul. Il s’assied sur le banc de pierre juste à côté d’une immense table de granit qu’il a toujours connue à cet  endroit. C’est le père de sa femme qui l’avait faite installer sur des piliers, grâce au tracteur des paysans voisins. Pendant très longtemps il y a même eu deux de ces tables monumentales puis, un hiver, l’une d’entre elles a disparu.  C’est fréquent aujourd’hui. Les gens qui achètent les vieilles fermes provençales pour les retaper veulent de l’authentique. Ils se servent chez les voisins. Il suffit de rappliquer avec une benne à la tombée de la nuit. Jacques a quand même un petit pincement au cœur en pensant que les dalles avant de devenir tables avaient dû être taillées sur place des siècles auparavant, depuis la construction de la ferme. Pendant tout ce temps personne ne se servait chez les voisins. Il se demande comment les mœurs ont pu se dégrader à ce point. Le respect de l’espace des autres n’a plus cours, c’est chacun pour soi. Il se demande s’il doit se sentir  concerné, responsable. Pendant cinquante ans il a vécu dans ce pays, partagé des idées, exercé des droits, voté, pour ce piètre résultat. Toute sa génération est en cause. Auraient-ils pu mieux faire ? Agir ? Il ne connaît pas la réponse.

 

           Il se souvient de sa première visite dans ce coin de Provence. Les deux tables de pierre étaient là, près du tilleul dont le tronc était moins épais. Il venait voir Céline. Son amie, une des filles de la maisonnée, l’avait invité à la rejoindre quelques jours pendant l’été. Il arrivait d’Avignon, il venait d’effectuer un stage de théâtre. Avec une petite troupe d’amateurs il travaillait le mime et la diction. Le festival n’était pas encore la grosse machine à spectacle qu’il allait devenir. Ils avaient assisté à la reprise de l’Avare avec Jean Vilar dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Nul ne se doutait que ce serait pour la dernière fois qu’on y verrait Vilar.

Dans le Verger d’Urbain V, Georges Wilson et Maria Casarès lisaient des extraits des pièces de Brecht ou de Beckett devant un parterre de spectateurs aussi clairsemés que passionnés, considérés presque comme des amis. Une ambiance fraternelle  qui disparut avec le décès du maître spirituel du festival

  Jacques ne l’apprit que des années plus tard, l’idée de fonder le festival à l’intérieur de ces remparts avait été suggérée au comédien par son ami René Char. Un peu comme une idée poétique ?

  Il souriait en imaginant la rencontre, trois ans après la guerre, du poète-colosse de la Sorgue, capitaine Alexandre dans la Résistance, face au mince théâtreux parisien élève de Dullin, nourri du public populaire des banlieues, organisateur de génie, régisseur hors normes.

  Une sorte de rencontre impossible, un assemblage grand-petit à la Laurel et Hardy, dont l’initiative conduirait à la création du plus grand festival d’art vivant au monde. Dans des genres différents les deux hommes travaillaient avec des idées communes, l’ambition de permettre l’accès de tous à la culture. Tous deux se tenaient à distance des  hommes politiques qui les sollicitaient, tous deux étaient des résistants.

  Roulant vers le Nord dans sa Deux Chevaux, Jacques avait dépassé l’arc de triomphe d’Orange et bifurqué tout de suite dans la plaine en direction de Valréas. Sans transition il fut en Haute Provence. Derrière lui le spectre du soleil couchant ravivait  l’éclat violet des lavandes, l’ocre des blés, tout en allongeant vers les Alpes l’ombre bleutée des arbres et des reliefs rocheux. Emu, il se rappela avoir stoppé son véhicule pour admirer le spectacle délicieux qu’il découvrait pour la première fois. Il pensa encore à René Char , “ la lumière de la terre me frôlait.” 

           Il avait fait connaissance de Céline quelques mois auparavant dans un bar de lycéens à Sèvres, Le Coq Hardi, un nom d’aventure. Elle préparait le bac entre deux parties de billard électrique. Ce jour là il venait au devant d’elle en découvrant le Comtat. Mais c’est une autre histoire pensa t-il.

               Il était temps d’aller voir la mère des fillettes. La permission obtenue, ils partirent de concert vers le haut de la vallée.

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20 mars 2021

Chatte

                                                                     Chatte

                          Je suis une chatte à la robe noire. Vous savez, un genre assez fréquent dans le midi, juste une touffe de poils blancs au dessus de la poitrine. Mon maître trouve ça élégant. Moi aussi. Bon! Aujourd'hui c'est le printemps. Fini de dormir dix huit heures d'affilée près de la cheminée. D'ailleurs il fait beau. Ma tenue d'hiver a disparu. Ma fourrure luit au soleil levant. Je suis en forme et j'en profite. Un coup d'oeil de côté, la voie est libre. Ma queue fouette l'air de satisfaction pendant que je franchis la cloture du voisin. Il a préparé son jardin. La terre fraîche retournée c'est idéal pour purger mes intestins. Quand il verra les crottes il va encore pester. Je m'en fous. Je choisis un coin bien sec et je me roule de plaisir au soleil. S'il sort, en deux bonds je saute par dessus la haie en me moquant de ses jérémiades. A son air je sais qu'il a compris que j'ai envahi son territoire.

                         En attendant je me cache près de la bordure. Immobile et invisible j'attends que les tourterelles viennent picorer dans l'herbe. Ventre à ras de terre il n'y a que le bout de ma queue qui frémit. C'est stupide les tourterelles. Elles arrivent par deux, se perchent sur le fil pour vérifier si la voie est libre. Trop bêtes elles ne me voient pas sous les branches. La plus avide descend la première. C'est le moment, un bond et je suis sur elle. Zut encore raté! Mes griffes ont glissé sur les plumes de la queue, le duvet arraché parsème le gazon. Quand il sortira le voisin outré viendra constater les dégâts et me chasser à coups de balai. 

                           Tant pis. J'ai de quoi m'occuper...Le chat roux de la maison du dessous  vient de sortir. Il prend l'air de rien et avance doucement pour tenter de venir gratter la terre chez moi, enfin là où j'ai mes habitudes. Ce qu'il peut être laid : une tête trop grosse au dessus d'un pelage ridicule. C'est à se demander à quoi pensent les hommes pour adopter des horreurs pareilles, je le hais! A peine a t-il posé la patte je me mets à feuler. Il s'obstine et fait semblant d'avancer. Non mais! Je saute et je mords. Griffes en avant je lui laboure l'épaule. Il repart chez lui en miaulant au massacre. Je n'ai pas peur des gros chats, je cours tous les jours et je suis la plus musclée.

                          Bon, pour la vie sociale c'est raté. La faute à mon maître. Quand j'ai eu mes premières chaleurs je n'ai même pas eu le temps d'aimer. Il m'a foutue dans un panier pour me conduire dans une boutique sur l'avenue. J'ai eu beau protester sur tous les tons, rien à faire. J'en avais mal à la gorge de râler. En plus là dedans ça puait le chien de toutes les races, dans tous les coins. Je me demande pourquoi les hommes adorent ces bêtes soumises et sans fierté. Nous les chattes on garde notre dignité. Vrai. Quand je me suis réveillée le ventre emmaillotté je me suis sentie vilaine. Impossible d'avoir des petits. J'ai mis du temps à retrouver la forme, depuis je me méfie de ces barbares même quand je ronronne pour avoir du frichti. Pour me venger je chasse tous les congénères de mon territoire et, de temps en temps, j'attrape une mésange pour montrer mon indépendance. Ils sont furieux.

                     C'est dur une vie de chatte. Par bonheur le balai du voisin c'est de la rigolade. Il est sympa, il fait exprès de me rater. J'ai compris son manège, je repars chez moi avec élégance, sans me presser. Normal, c'est là qu'il fait chaud et que j'ai à manger les meilleurs morceaux. Quand même j'aurais préféré être un chat de Colette. Vous savez dans la Maison de Claudine quand elle était jeune fille. En ce temps là dans les campagnes la nuit quand les maîtresses faisaient l'amour leurs chattes se perchaient sur une borne pour se choisir un prétendant. Elles avaient des petits. On les retrouvait le matin au soleil sur les rebords des fenêtres,clignant des yeux, faisant la chattemite. Un bonheur d'animal familier!

                                 

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20 février 2021

L'erreur

                                                       L'erreur. Comédie en quatre actes.                                                                                                                                                         (suite à lire en ebook)    

 Action. On peut la situer dans les années quatre vingt, Les promesses du siècle ont épuisé la planète qui en arbore les stigmates. On attend du neuf. Nous sommes sur  la Côte d’Azur. Un orage de type méditerranéen très impressionnant ponctue les échanges. Le rideau s’ouvre sur le salon moderne, confortable mais ordinaire, d’une villa urbaine. La table est dressée pour cinq personnes. La radio diffuse un air à la mode. De temps en temps le coup de tonnerre de l’orage qui s’annonce couvre le son.

 ACTE PREMIER     Scène 1

 Pierre, Françoise puis Cap. Le rideau se lève sur Pierre assis à table. Songeur, il déguste un apéritif. Entre Françoise qui découvre les lieux. Préoccupée, elle fait de loin un petit signe de reconnaissance à Pierre et continue son examen de la salle à manger. On entend le bruit lointain du tonnerre.

 Pierre (ironique.) Salut Françoise. Tu reconnais le terrain ? Toujours sur le qui-vive ?

 Françoise. Salut. Je m’attendais à te voir ici.

 Pierre. Aussi belle que chic. Tu n’as pas changé.

 Françoise. Toi non plus. Tu n’as pas pris une ride.

 Pierre. Alors, qu’en penses- tu ?

 Françoise.  De quoi? La maison ou l’invitation ?

 Pierre. De la maison. Pour l’invitation on verra plus tard.

 Françoise. Je vois qu’il y a cinq couverts, nous serons donc cinq à table.

 Pierre. Belle perspicacité.

 Françoise. Tu connais les autres ?

 Pierre. Non, notre hôte mis à part. Cap ne m’a rien dit. En plus du secret, il a le mauvais goût de mettre des serviettes rouges sur sa table. Il n’y a qu’en Asie que le rouge porte bonheur. Chez nous on pense plutôt à la corrida...je suis quand même content de te revoir après tant d’années. Surpris, mais content. La maison te plaît ?

 Françoise. Rien d’exceptionnel. Bien, mais classique, je me sens à l’aise dans son salon. Pas de meubles de prix ni de déco raffinée. Sa maison ressemble à Cap, le plaisir avec modération et toute sa vie consacrée au travail. C’est tout lui de cultiver la discrétion comme un art de vivre. Après dix ans de silence son invitation m’a semblée bizarre. J’ai d’abord refusé de venir... 

 Pierre... et comme moi, tu as finalement accepté quand il t’a promis une révélation sur les évènements qui ont précédé la mort de Jonas. Son ton mystérieux m’a intrigué. On peut s’attendre à voir arriver des têtes connues pour dîner.

 Françoise. Tu as toujours ton restaurant ? Comment t’es tu libéré ?

 Pierre. J’ai fermé une semaine pour travaux. J’avais besoin de repos. Josiane vient de me quitter pour aller vivre en Camargue avec un restaurateur plus huppé que moi. Elle c’est de changement qu’elle avait besoin : manade de taureaux, chevaux sauvages, petits-déjeuners au lever de soleil sur la lagune, soirées accompagnées de guitares au coin d’un feu de bois, tout ce qui convient aux touristes fortunés...comme elle a eu raison de jouer la fille de l’air.                                                                                                 Tu ne connais pas Josiane ? Nous vivions ensemble depuis trois ans, la pauvre petite s’ennuyait dans ma salle à manger peuplée de clients guindés. Je suis envahi de cadres tout droit venus de Valbonne, notre capitale numérique. Les directeurs de recherche disputent les tables aux suites colorées des nababs ancrés à Antibes. Tous font croisière dans mes salons.

 Françoise. Je comprends pourquoi je t’ai trouvé seul de si bonne heure à siroter ton whisky. Tu n’as pas l’air trop peiné. J’ai entendu dire que tu emploies beaucoup de femmes ? Tu te consoleras avec une chef de rang où ta future “maîtresse d’hôtel”.

 Pierre. Nous sommes en pourparlers.

On entend un coup de tonnerre qui les fait se tourner vers l’entrée ouverte.  

 Françoise. Mazette. C’est le déluge. La pluie recommençait quand j’ai traversé le jardin. Il paraît que la route de Saint Pancrace est fermée par des arbres abattus, il y aurait eu un éboulement à Gairaut...Donc ton restaurant attire du beau monde.

 Entre Cap. Il tient une bouteille de vin à demi ouverte à la main, le tire-bouchon dépasse du goulot. Il a une serviette pliée sur le bras et finit de triturer le bouchon en parlant.

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29 décembre 2020

Monaco

                                                                    Monaco

                  Un confetti. Des tours et encore des tours serrées sur un espace minuscule entre falaise et bord de mer. Des appartements luxueux vendus aux propriétaires fortunés du monde entier. La plupart sont vides. Normal. L'intérêt des clients huppés de la principauté se résume à l'obtention d'avantages fiscaux exorbitants ou "comment payer moins d'impôts quand on est assez riche pour n'en avoir aucun besoin". La vénalité de ces gens est infinie.

                   Vivre dans un endroit pareil c'est impossible. On ne fait que passer. Autrefois, quand la voiture de mes parents empruntait la basse corniche pour nos vacances annuelles à Menton, rien ne distinguait l'architecture de Monaco des villes environnantes. De petits immeubles et des maisons entourées de jardins, des enduits ocres pareils à toute la région jusqu'en Italie. Le peuple était discret et peu fortuné. Tout a été détruit. Pour attirer les happy few on a fait place au béton vertical. La dernière construction est assez haute pour cacher la mer aux habitants de Beausoleil pourtant scotchés au plus haut dans la falaise. L'Etat français ne dit rien. Il tolère même sur ses terres contigües la présence du fameux club de tennis et de son hôtel. Contre redevance? C'est un secret! 

                    Bah! Pour masquer les misères faites à la nature on a quand même conservé les jardins du palais et quelques bâtiments d'allure classique autour du casino et de l'opéra Garnier. Soyons justes, le musée océnographique est toujours là avec le jardin de plantes exotiques, les deux sont arpentés de bandes serrées de visiteurs. A l'aplomb, pour rattraper le coup un nouveau quartier planté sur des caissons ancrés dans la mer abrite restaurants et boites de nuit. On se retrouve en pays de connaissance avant d'aller jouer à la roulette, ou après.

                    Ah le casino! Il a fait la fortune des princes et lancé la spéculation immobilière sur ce coin de rocher menacé de ruine. On y vient du monde entier pour laver l'argent douteux ou montrer qu'on a de quoi. Les navires des nababs mouillent dans le port. En dessous de cent mètres t'es foutu ou un moins que rien. En France les autorités donnent un coup de main, discret. On se demande pourquoi il revient moins cher de se faire opérer du coeur à l'hôpital conventionné de Monaco qu'en France ? Mystère...Le chef de la police locale est Français, sorti d'un école payée par nos impôts comme le chirurgien spécialiste du coeur. Pas aimable la police, ne vous y frottez pas, les Français l'incommodent. Pour le sergent de ville monégasque le Niçois est une sorte de Persan dangereux. Quand il le croise s'il le verbalise, il jubile. Ne riez pas ça m'est arrivé !

                 Au bas des tours les rues sont désertes, autour du café de Paris les Rolls et les Ferraris font la queue pour cracher les joueurs. C'est ça la vie à Monte Carlo, on sort du bateau pour se faire voir en tenue de soirée. Les visiteurs étonnés prennnent des photos avec envie. A part ça? Rien! Non! J'ai failli les oublier, ils sont transparents, 40 000salariés viennent des alentours et depuis l'Italie pour trimer à Monaco. Il en faut des femmes de ménage et des ouvriers d'entretien pour garder propre tout ce capharnaüm. Les riches n'aiment que le neuf. On trouve aussi quelques comptables gestionnaires de fortune et des employés de commerce qui s'ennuient en sous-sol dans les boutiques de luxe. L'industrie principale c'est la banque. La banque ne produit rien mais elle occupe du monde. Les salariés sont bien cachés. Dans la journée ils sont au téléphone avec le monde entier, le soir ils dégagent par l'autoroute surchargée construite pour eux. 

                   Le prince ? La famille Grimaldi parlons en. La société des Bains de mer c'est à eux. Avec les bénefs elle s'est payé des terres agricoles. En France bien entendu. Forcément à Monaco y en a pas. D'après les gazettes elle serait même un des plus grands bénéficiaires des subventions européennnes. Pas bête le prince fermier. Bon, on ne sait pas s'il fait du bio...

                Le Covid à Monaco? Les bars et les restaurants sont ouverts. Les résidents se sentent à l'abri. A côté le virus circule avec tous ces passants venus d'ailleurs, on se confine partout sauf dans la principauté. De Gaulle avait raison de fermer la frontière. Depuis la disparition du grand homme la France bonne fille tolère à sa porte cette anomalie bâtie sur les sables de l'exil fiscal. Jusqu'à quand? Hélas la situation est inextricable, il est trop tard pour agir. Las Végas entre Cap d'Ail et Beausoleil, la nature a disparu.

                 Comme tout le département Monaco est sur une zone à risque sismique élevé. Un jour de tremblement qui sait, tous les châteaux des spéculateurs pourraient bien sombrer dans la fosse maritime juste devant. Tous ensemble. Ce n'est que du béton.                         

                    

                      

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