Mots d'ici

16 octobre 2017

Socrate

                                                                 Socrate

                  Toujours d'actualité. Sans doute, après tant d'auteurs admirables, la comparaison avec ces modestes lignes serait insupportable, présomptueuse. Pourtant, allez savoir pourquoi, je ne suis pas le seul, de temps en temps ma pensée s'arrête sur le grand philosophe de l'antiquité. La science de Socrate nous vient de la transmission orale par le truchement de ses élèves et successeurs, il n'a rien laissé d'écrit et on se réfère sans cesse à lui. Voilà pourquoi dans mon coin je me dis, il faut oser Socrate.

                    Le combattant d'abord. Il participa aux guerres du Péloponnèse à l'égal des citoyens de sa cité. S'il ne reste rien de ses hypothétiques exploits, on sait à quel point il aimait Athènes et la démocratie. Quand les incartades d'Alcibiade, son jeune ami de coeur, finirent par corrompre l'esprit public, Socrate désapprouva. Quand le même "enfant chéri des Athéniens", se vendit aux ennemis de la république, Socrate ne supporta pas la trahison. Tous ceux, ils sont nombreux, qui trahissent leurs engagements, devraient en prendre exemple.

                     Le mari vient ensuite.  Les démêlés de Socrate avec sa tendre épouse, Xanthippe, ont fait le bonheur de ses concitoyens et des bons auteurs qui le mirent en scène avec sa mégère acariâtre. Il n'empêche qu'il en eut trois enfants. On dit qu'elle le frappait parfois, ce à quoi il s'abstenait de répondre, montrant ainsi la supériorité de son esprit, la qualité de son coeur, par dessus tout sa grande sagesse.

                      L'humaniste en quête de vérité s'opposa aux sophistes qui plaçaient l'art de la persuasion au centre de leur enseignement. Les valeurs dévoyées de ces orateurs sont d'un modernisme outrageusement répandu, privilégiant l'apparence, l'affichage, la science sans conscience,  la recherche de profit auprès de "jeunes gens riches et distingués" disait Platon. Combien d'hommes publics, aujourd'hui, pourraient ici se reconnaître.

                       Tout à leur contraire, Socrate, sa mère fut sage-femme, inventa l'accouchement des âmes. Sa maïeutique soutient que chacun d'entre nous peut trouver la vérité sur lui même en se penchant sur son être, sa  propre existence. "Gnôti seoton", connais toi toi même.  En cela on peut voir en lui un précurseur de Proust ou de Freud. Vingt cinq siècles d'avance. Qui dit Mieux?

                       L'image a marqué les esprits. Nous nous souvenons tous du sage de l'antiquité avalant sereinement la ciguë entouré d'un cercle d'amis. Il fut condamné pour athéisme  et corruption de la jeunesse par une clique de dictateurs en herbe, tout le contraire de son enseignement et de sa vie. Lassé des trahisons, épuisé par la médiocrité, sentant approcher les stigmates de la vieillesse, il renonça d'accompagner la perversion de la démocratie. Il décida de son départ comme un témoignage de la vérité contre ses falsificateurs. Son départ signa le début de la fin de la cité grecque. 

                        Il m'arrive de penser ainsi. Après une vie bien remplie, quand les atteintes du temps deviennnent trop pressantes sur un corps affaibli, lorsque les appels à la raison n'ont plus d'écho, que les dieux restent sourds aux appels salvateurs des amis de la planète, la figure tutélaire du premier philosophe me revient à l'esprit. Un jour ou l'autre il faut oser. Osons Socrate!

   

 

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28 août 2017

Jalousies

                                                                         Jalousies

                  Encore un mot à double sens, à tiroirs, de quoi bien jouer ou se jouer. Au pluriel ce ne sont que des persiennes. Pas si simple tout de même car tout le plaisir, à travers les jalousies, c'est de voir sans être vu. Je me suis toujours demandé, en mémoire du roman de Pierre Louÿs, si la "femme", lassée de son amant-pantin, ne pousserait pas la jouissance jusqu'au plaisir pervers et invisible, de contempler, à travers sa jalousie, la figure déconfite de cet homme, jouet éconduit devant sa porte close, le désir inassouvi pour toujours, pour jamais, pour l'éternité. Dur!

                  Autres fadaises en cette rentrée, celles de nos jalousies politiques. Extraordinaires ces propos que tient l'ancien grand manitou de l'Elysée, à tort ou à raison complètement déconsidéré, pour tancer son successeur qui n'a pas manqué une occasion de multiplier les bévues durant tout l'été. Et comme si cela ne suffisait pas, voici que son ancien porte parole, Le Foll, comme son nom l'indique on ne sait quelle mouche le  pique, pris d'une frénésie de remontrances à l'égard de tout ce qui n'est pas la sagacité de l'échec permanent dans lequel il s'est vautré durant cinq ans. Encore un donneur de leçons ratées qui a oublié de se cacher de honte derrière ses persiennes. Jalousie quand tu les tiens, rien ne les retient. 

                   Jalousies, un mot à considérer avec grand sérieux, derrière lui se profile le drame, de nombreux drames. Certains sordides font la une des gazettes du dimanche matin en détaillant les crimes et les vengeances au sein des familles, d'autres, flamboyants, nous accompagnent depuis les bancs de l'école ou notre première leçon de théâtre. Une amoureuse, un traître,  un prince pétri d'orgueil, Othello, voilà réunis pour toujours, jusqu'à nos jours, les ingrédients de la comédie des intrigues, de la rivalité, de la domination, de la haine enfin, qui caractérisent les moeurs et les idées de ceux qui prétendent gouverner Ah! Comme elle est loin la République de Cincinnatus.   

                    Évidemment je préfère, comme toi lecteur?, la légèreté des usages de curieux, cachés derrière les jalousies de leurs maisons. Dissimulé par la pénombre, tout le jour je jette un oeil attentif au travers des lattes de bois de mes persiennes. Je vois passer l'anxieux qui se rend avant l'heure au travail, puis le distrait qui enfourche son vélo parce qu'il est encore en retard, bien d'autres encore. Le jeudi une fois par semaine, je sais que vers quinze heures, Mme V... ma voisine, ne manquerait pour rien au monde de sortir discrètement pour se rendre l'air dégagé, chez son amant qui l'attend trois rues plus loin. Lorsqu'elle revient vers cinq heures j'ai tout le temps de mesurer l'ardeur de ses ébats selon le désordre de sa coiffure ou l'état de sa jupe froissée.

                    Je le sais, je me rends compte qu'il s'agit là de vilaines habitudes. Je m'en absous car la curiosité n'est pas le pire des sentiments, surtout quand elle s'exerce avec discrétion, sans commentaires déplacés. Le pire serait la rumeur. Fille de la jalousie elle se profile dans les propos des bavards mal intentionnés, parfois simplement craintifs à force de se sentir concernés par les agressions qu'on leur raconte à longueur de gazettes. De quoi se demander si, parfois, ils ne souhaiteraient pas être parmi les victimes afin de pouvoir en parler.

                    Pour le plaisir ouvrons un dernier tiroir, la jalousie fut aussi le nom d'une danse ancienne. Le sens de ce mot est perdu mais pas son usage, en certains palais il paraît qu'on la danse encore, la sarabande.

 

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13 août 2017

Broussaille

                                                                       Broussaille

                 Encore un mot de naturaliste croyez-vous. Pas vraiment. La broussaille c'est bien autre chose. En premier lieu on peut la faire rimer avec pagaille, ou bataille, tout un programme, ces noms en "aille" nous la baillent belle et je ne parle même pas de la flotte. Car je trouve du brouillard ou du brouillon dans la broussaille, comme ce débordement qu'on décèle dans certains esprits, ceux incapables d'aligner dans le bon ordre quelques idées sensées. Voyez comme on est loin de ces friches urbaines oubliées dans lesquelles prolifèrent la ronce, l'ortie, la chélidoine ou quelques chardons, sans autre intérêt que celui des promeneurs de chiens du soir, vite chassés par la pluie.

                 Dommage. Les lieux préservés dans les interstices de nos villes, offrent des taches de verdure aussi plaisantes à l'oeil que bien des jardins publics, surtout ceux que les édiles municipaux, avides de leurs immeubles de rapport, ont négligé de laisser aux promeneurs. Voyez comme à Paris, depuis tant de lustres, les promoteurs lorgnent sur les terrains abandonnés de la petite ceinture ferroviaire qui entoura la cité. De nombreux parisiens attachés à ce long ruban de verdure extraordinaire dans leur ville leur on fait échec. Je les aime ceux là. Les résistants tenez bon!

                 Un peu plus loin, pas très loin, dans les banlieues, les broussailles entreprennent un grand oeuvre, la décoration des vieux murs écroulés des usines périmées, oubliées des reconversions. Situées dans des endroits perdus, parfois rocambolesques, les industries d'autrefois se parent d'étranges attraits sauvages. Prunelliers, aubépine, adorent les interstices des bétons éclatés autant que les orties. Parfois même un lilas y vient prendre racine pour couronner l'ensemble d'un charme imprévu, propice à l'escapade d'un promeneur solitaire.  

                Dans les campagnes c'est une autre affaire, les broussailles signent trop souvent l'abandon d'une partie de leurs champs par des agriculteurs harassés des prix dérisoires qu'on leur consent. Des herbes apparaissent sans prévenir, sur des lopins désertés entre deux cultures encore actives, puis se transforment en taillis l'année suivante et finissent par rejoindre la garrigue ou les maigres bois qui poussent sur la colline voisine. Stériles, ces espaces mettront sans doute des années pour redevenir des asiles, semblables à ceux qui accueillaient les jeux des enfants des villages ou les abris des amoureux. Ah! la broussaille des sentiments. Qu'il était bon le temps des cabanes.

                Modeste, la broussaille fait la pige au temps. Comme dans les endroits imprévus elle s'installe, colonise les espaces mal entretenus, envahit les fossés, les talus, les carrefours délaissés par les ouvriers communaux trop peu nombreux ou mal équipés. Elle se développe au pied des champs d'éoliennes qui dominent les plaines, sous les poteaux immenses des lignes haute tension dispersés sur les collines, près des relais hertziens, des monuments, de tous les édifices publics un peu à l'écart que le modernisme répand dans nos paysages. Elle est partout, se saisit de tout l'espace.

                Parfois, fatigué de tant d'ouvrages de laideur semés sur mon chemin buissonnier je me demande s'il ne vaudrait pas mieux, au bout de compte, à la fin des fin, pour le bien de tous, que ce soit la broussaille qui gagne. 

                

                

 

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22 juillet 2017

Lagrasse

                                                                       Lagrasse

                 Passant, voyageur, si ta route conduit à Lagrasse ou traverse cette bourgade, passe ton chemin.

                 Voici un charmant village de l'Aude, perdu au beau milieu des Corbières, enchâssé dans une riante vallée, cerné de vignes, de jardins, de vergers. Quand tu le découvres, tout en bas, au détour de la route en venant de Ribaute, tu reçois un choc de charme et de beauté, en pleine poire. Ne te laisse pas prendre, poursuis ta route.

                 Si tu arrives par la voie des vins et des châteaux, au carrefour de Tournissan tu as trouvé la rivière. L'Orbieu serpente doucement jusqu'aux maisons. Il est plein de goujons, de sofies, de barbeaux truités, excellents. Il ferait bon se baigner à la Ricambaute, en amont du village, là où l'eau claire, fraîche, est profonde. Oublie ta canne à pêche au fond de la voiture, ailleurs il y a des rivières accueillantes.

                 Quand tu avances, les bâtiments monumentaux de l'abbaye apparaissent brusquement, divine surprise surmontée des entailles fortifiées d'une tour tutélaire, au beau milieu de la végétation. Elle fut prospère aux moines avant de longtemps dépérir, puis de retrouver vie et lumière, il y a cinquante ans et plus, grâce à une bande de gamins venus de Paris pour flatter ses attraits. Détourne ton regard, il n'est pas certain qu'il soit désiré. 

                 Je sais que tu serais tenté de te promener sur le pont médiéval encore en usage, qui conduit au centre du bourg, de flâner dans les rues étroites qui protègent des vents mauvais de Méditerranée, jusqu'à la halle ancienne. Des rues dont les pavés irréguliers, sortis du lit de l'Orbieu, on usé les semelles des habitants depuis plus de trois siècles. Ah! S'ils pouvaient parler, que d'histoires auraient-ils à raconter sur ces places où l'on fit tant de fêtes. Résiste, car on surveille ta conduite.

                 Difficile de renoncer aussi à la tentation de la culture. Des rencontres éditoriales sont organisées dans les plus beaux locaux de l'abbaye. Il serait aisé de s'y retrouver pour débattre avec des amis, philosophes de préférence, puis conclure des débats chaleureux et animés autour d'une bonne bouteille, dans un des nombreux estaminets qui bordent la promenade. C'est risqué, la coupe est pleine. Les beaux jours il faut réserver, les autres on ferme tôt, comme pour éviter le visiteur.

                  Car voilà, le Hic de Lagrasse est bien de notre époque. Afin d'éviter d'être gênés par les véhicules des visiteurs, les édiles ont décidé de leur destiner quelques prés goudronnés, bien à l'écart, afin de réserver les meilleures places de l'espace public à leurs administrés. Ils rompent ainsi sans vergogne, en douce, l'égalité entre citoyens, sans que nul ne s'en émeuve. Ami de Lagrasse depuis de longues années je fus verbalisé sur la promenade dans ces termes abracadabrantesques: 

                  "arrêt par stationnement de véhicule interdit par un règlement de police, P, art R 417-6R, 411-25 al 3 CR. Art L2213.22  C.G.C.T et au local du 20.04.2012,R, art 417-6 C.R. " (sic)                                                                                                         

                  Je me demande encore comment les gardes municipaux de Lagrasse font la différence entre les bons et les mauvais conducteurs. L'ubiquité peut-être.

                  Quand la tradition de l'hospitalité se piétine, voyageur, à Lagrasse désormais, passe ton chemin.  

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23 juin 2017

La Courbaisse

                                                                      La Courbaisse

                 Un hameau. On passe au beau milieu de La Courbaisse en suivant la vallée de la rivière Tinée, un des trois principaux affluents du Var. J'ai choisi le nom de ce lieu-dit de la commune proche de La Tour, pour revenir au concret, la géographie, le solide, sans doute lassé par les envolées spéculatives d'un dernier article chimérique. Et puis un endroit pareil, tout le monde le connaît sans le vouloir. On ne peut pas l'éviter. On est obligé de ralentir au milieu de vieilles maisons mal retapées, en se demandant qui peut bien habiter là ? Le genre de baraque qu'on revend aussitôt que possible après un héritage, avec difficulté et en rabattant le prix.

                  Et pourtant au fil des années le nombre d'habitants de La Courbaisse ne semble pas diminuer. L'école, sans doute une ancienne classe unique, est une bâtisse vide désaffectée, mais un jardin d'enfants, minuscule, a été aménagé dans un pré au bord de la route. Même si, quand on passe, on ne voit jamais d'enfants, c'est la preuve que les habitants, Courbaissois ou Courbaissiens je ne sais, n'ont jamais perdu foi dans la valeur de leur terroir. Je suis persuadé que n'importe lequel d'entre nous, même s'il n'habite pas les Alpes Maritimes, connaît un ou plusieurs endroits de ce genre impossible, dans son département.  

                  Quel territoire que celui là! Entre deux courbes de la route les maisons s'étalent, coincées entre les contreforts d'une haute montagne d'un côté, le lit sombre et encaissé de la rivière de l'autre. Si on passe à l'aube, c'est à peine si les brumes du matin s'effacent progressivement pour laissser place à une pâle lumière, si on vient au soir, le soleil de midi qui peine à éclairer les maisons aux meilleures heures du jour, s'est déjà effacé. Au beau milieu, entre les deux virages, un carrefour, dangereux comme ce n'est pas permis, a été aménagé pour accéder à la route, presque un chemin, qui conduit à des sablières installées dans le lit de la Tinée. De temps en temps un  énorme camion, lesté d'un monceau de cailloux débouche de là sans prévenir.  

                  Bien que je n'aie jamais croisé d'habitant sur les trottoirs de ce désert, je me suis demandé si l'explication de la vitalité de cet endroit ne résidait pas là, tout en bas, dans le lit de la rivière. Des ouvriers trouveraient ici un moyen commode d'habiter près de leur travail. Parce que pour les cultures, à La Courbaisse, on n'a que les caillasses qui roulent de la colline.

                  Pressé, le voyageur ignore presque toujours que La Courbaisse recèle un trésor. Il lui suffirait de s'arrêter au bout du village, devant la dernière maison, et de se décider à emprunter à pied le sentier qui monte en serpentant doucement, entre les chênes et les bruyères, le long d'un antique muret de pierres sèches. Au bout d'une heure à peine même au creux de  l'hiver, il déboucherait sous un soleil radieux sur un plateau décoré de genêts abondants, autrefois le territoire des chèvres. La vue sur la vallée de la basse Tinée est somptueuse. S'il continue à  monter encore une heure, entre des pins séculaires chargés de gui dont c'est le domaine, il arrivera au plus haut de la montagne. Je ne dis pas le sommet, parce que le dit sommet a été remplacé par un ouvrage monumental de la ligne Maginot, qui domine la région et commande l'accès aux deux vallées principales de la Tinée et du Var jusqu'à l'Italie. Le paysage dantesque est unique. Dans tous les cas je n'en ai jamais vu de pareil.

                  Autrefois, il n'y a pas si longtemps, des groupes de randonneurs niçois avaient coutume d'escalader cette montagne à Noël pour y cueillir le gui de l'an neuf.  Il suffisait de suivre le sentier muletier emprunté par des centaines de bidasses qui cheminèrent là pour construire une forteresse extraordinaire, inexpugnable et inutile. Il suffisait d'avoir une pensée pour eux, une pensée pour les souffrances qu'ils ont dû supporter pour passer de l'ombre au soleil.

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13 mai 2017

Chimère

 

                                                                         Chimère

                  Mystérieuse chimère, on hésite sur sa douce prononciation. C'est bien naturel, rien ne sert de courir après une ombre. Pourtant quel plaisir de caresser les chimères, sait-on jamais, elles pourraient devenir vraies. Si vous recherchez une preuve des beautés de la langue française la voilà, prononcez le ch..., voyez comme nous sommes loin des accents de certains de nos voisins qui rajoutent un T, un K gutturaux, voire un F pour l'articuler, on ne sait pourquoi. On rapporte que chez les anciens Grecs il s'agissait d'un animal fabuleux, heureusement, on a eu le temps de transformer, de polir cette fantaisie, la chimère est devenue un rêve, sans doute le plus proche de nous, celui qu'on aime.

                 Hélas! On a beau caresser nos projets dans le bon sens du poil, la réussite est difficile. Le peuple français ressemble parfois à Perrette avec son pot au lait. Tous les cinq ans on l'appelle à désigner le prince qui le gouverne et dans le même temps, il semble que l'actualité, le présent, lui fasse oublier les leçons du passé. Chaque célébration est ainsi marquée par les chimères proférées par les semeurs d'illusions, conseillers à la cour : prospérité, rayonnement, unité, sont à l'ordre du jour et les crédules sont épatés. On a tant glosé sur la versatilité des peuples qu'il n'est pas utile d'y revenir, seulement pour rappeler de garder les pieds sur terre ou, comme Ulysse, s'attacher au mat du navire pour ne pas succomber au chant des sirènes politiques. 

                 Heureusement il est des chimères séduisantes et utiles, celles qui animent nos nuits. Que serions nous sans rêves et sans désirs? Etre accompagné de la plus belle des personnes ou la plus agréable, vivre dans le confort, gagner trois sous de plus pour aider les pauvres, explorer l'univers, la mer dans ses grandes profondeurs, établir la justice et l'égalité. Toutes les envies que nous gardons au fond de nous, parfois dans le plus grand secret, fondent l'essence même de notre humanité. Je plains ceux qui n'ont plus de projets.

                 Parfois l'illusion devient le commencement de la réalité. Voyez comment les artistes saisissent le monde par un bout minuscule de la lorgnette et le transforment pour en faire une oeuvre achevée. De quatre bruits le musicien tire une symphonie, le sculpteur parvient à imprimer au coeur de la pierre un cri qui résonne dans l'âme du passant, en une seule séquence le danseur exprime tous les gestes de la vie, de l'éclosion jusqu'à la disparition. Ainsi cheminent les chimères, pour nous émouvoir.

                  Attention! Je mets en garde. Certaines illusions conduisent les peuples à l'abîme. Pensons à ceux qui, il y cent ans, prenaient le train en criant "à Berlin" et finirent par mourir à Verdun. A peu près à la même époque un auteur écrivait File la laine, le chanteur Jacques Douai lui prêta sa voix qui berça d'émotion toute une génération. "Ouvrir la page à l'éternel retour" me semble un choix plus heureux, à l'inverse de la haine l'amour se nourrit d'utopies abouties.            

Le prix du renoncement au désir serait la sécheresse des coeurs, un chemin impossible. Suivons plutôt celui du poète, "Le bonheur est dans le pré, cours y vite, cours y vite... Le bonheur est dans le pré, cours y vite, il va filer," comme une chimère.

     

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26 avril 2017

Retable

                                                                         Retable

                Pour un simple paravent de bois il est bien mystérieux. La faute en incombe aux confréries médiévales qui trouvèrent ainsi le bon moyen, croyaient-elles, d'initier leurs ouailles aux mystères de la religion. Nul ne saurait dire à quel point leurs paroissiens furent édifiés par ces anciens panneaux de bois peints dressés près des autels, parfois si richement décorés qu'on risquerait l'indigestion visuelle à les contempler longtemps, mais il est incontestable que les maîtres de l'art de ces temps anciens nous ont ainsi légué maints chefs d'oeuvres, si précieux qu'on s'empresse aujourd'hui de les confisquer pour les déposer dans des musées.

                Parmi les ors, les draperies et les lourds vêtements d'apparat, l'oeil du visiteur, proche de la lassitude distraite, est soudain attiré par une expression, un regard, un geste, si naturels et spontanés qu'on devine que l'inspiration de l'artiste a été puisée, sinon dans l'au-delà, dans quelque source mystérieuse d'humaine beauté universellement reconnaissable, aussi bien éprouvée par l'esthète averti, que par l'enfançon marchant sur ses pas guidé par son maître d'école. C'est là que se produit le miracle véritable, dans la beauté.

                Dans le Comté niçois où je réside, nous possédons une papardelle d'oeuvres, des retables, peints à l'époque baroque par une famille d'artistes locaux, les Bréa, dont le plus illustre représentant se prénomme Louis. Louis Bréa nous a notamment disséminé plus de quatre vingt piétas dans les églises et chapelles de la Provence jusqu'à Gênes, si belles qu'on manquerait de tomber amoureux rien qu'en les voyant. Il faut dire que leur créateur semble avoir trouvé un malin plaisir à donner à certains de ses modèles une attitude ou un geste ambigus qui tranchent sur le motif édifiant de la scène qu'ils représentent. Le diable est dans les détails, il faut se pencher sur celle que je préfère, la piéta agenouillée du retable de Nice, pour deviner trois larmes qui perlent sur son beau visage. Belle comme  l'éternité!

                On donne à juste titre aux créateurs une licence infinie pour traiter les sujets qu'ils évoquent, si bien qu'il leur arrive de trahir sans hésiter les intentions de ceux qui les ont payés. C'est leur privilège. Près d'un siècle après les Bréa, Cervantès écrivit un impromptu, Le retable des Merveilles, dans lequel un artifice de théâtre ridiculise la crédulité de tout un village persuadé à tort de la pureté de son sang et de ses origines. Cette pièce est toujours représentée. La revoyant il y a peu de jours j'ai pensé à certains candidats à la présidence de mon beau pays qui, tels les bateleurs de Cervantès, tentent de faire accroire au village de leurs électeurs la pureté inaltérable de leurs origines ou la permanence de droits établis par l'histoire. La vie n'est pas ainsi, voyez l'île de Pâques, le repli conduit à l'atrophie avant disparition. 

                Le pire est qu'il y a toujours des gens pour se croire meilleurs que leur voisin et des bateleurs pour alimenter la supercherie. C'est pourquoi en guise de précaution, je propose une mesure de sauvegarde: rendre définitivement obligatoire la représentation de la pièce Le retable des Merveilles, dans toutes les villes de France en période électorale. 

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01 avril 2017

Rose d'automne

                                                                   Rose d'automne

 

                  Il faut oser la rose. De printemps ou d'automne, au détour d'un bosquet elle fait toujours signe à l'humeur. On l'a tant chantée sans altérer son charme, la senteur sans doute...qu'on retient les mots de crainte de n'être pas à la hauteur. Une si rare beauté, si volontiers offerte, comment ne pas s'incliner pour la respirer, comment ne pas succomber à ces teintes délicates avec le frisson de  l'hiver qui s'annonce. C'est que le rosier n'est pas avare et s'épanouit depuis les lumières d'avril jusqu'aux soleils des premières glaces.

                   L'usage s'est aisément répandu, les amoureux offrent des fleurs, des roses de préférence, en oubliant qu'elles se fanent à peine écloses. Un pareil sort guette sort la plupart des amours, s'estomper après les premières ardeurs, une loi cruelle qui oblige les hommes à tant recommencer avant de réussir. Enfin, je me demande bien pourquoi on voit si peu de femmes offrir des roses, sans  se priver de l'audace de dire qu'elle sont amoureuses. Il n'y aurait pas d'amour, que des preuves d'amour que l'on réserverait toujours au même bord, au même sexe. Choquant!

                    L'avènement de l'égalité étant arrivé et établi, je propose justement de balancer ces coutumes par dessus bord. Au jardin la rose est bien plus belle et dure beaucoup plus longtemps. Gardons nous de la cueillir et dormons tranquilles sur le lit de roses de nos sentiments. Quand même, j'admets qu'il est bon parfois d'imiter la nature, ces fleurs émettent un parfum aussi délicat pour éveiller les sens du passant, attirer son regard, le retenir. On appelle ces manoeuvres la séduction. Pas de doute, voilà pourquoi tant de jeunes gens se parfument avant le premier rendez-vous.

                     Mais attention! Grimpant ou remontant il n'est pas de buisson de roses sans épines. Vous serez parfois contraint de calculer, de prévoir le parcours, avant d'atteindre la plus belle des fleurs que vous convoitez. Si vous y parvenez vous serez récompensé. Le velouté de ses pétales sous la caresse de vos doigts est aussi bouleversant que la douceur de la peau de votre amie, juste à l'endroit où vous posez votre main à la naissance de son cou, tige fragile. Sentez alors comme se mêlent les odeurs, vous succombez, vous êtes pris.

                     La rose d'automne affiche des teintes moins éclatantes que celle du printemps mais si tendres, si émouvantes. Quand le jardin s'éteint doucement, elle arbore ses plus belles parures et fait mentir les poètes de "l'espace d'un matin", elle s'attarde.

                     A la recherche de sources je suis tombé sur un poème inconnu, ou que j'avais oublié de Jules Renard. La rose d'automne..."c'est une houppe de senteurs"...La suite vaut le détour, je vous invite à la (re)lire.

                    

 

           

          

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26 mars 2017

Catogan

                                                                          Catogan

                 Un simple ruban redevenu à la mode après plus d'un siècle d'oubli. Par extension ce mot désigne la coiffure ainsi obtenue en nouant quelques mèches de cheveux qu'elle assagit. Pour les filles c'est un bon moyen de discipliner de folles boucles, pour les garçons manière de montrer du caractère en dressant ostensiblement une crinière qu'on se refuse à tondre. L'exact inverse d' une autre mode, militaire celle là, consistant à raser tout ou partie du crâne, ce qui vous ferait ressembler à un bidasse américain en expédition.

                  Le monde des coiffures est partagé, pas seulement par une simple raie. D'un côté les artistes, ou ceux qui se croient tels, refusent de couper les cheveux en quatre et arborent fièrement bouclettes, ondulations, frisettes et franges pas toujours très propres, en signe distinctif de l'état créatif, de l'autre les bourlingueurs adonnés aux salles de sport méprisent tant l'encombrement de leurs ornements pileux naturels qu'ils les coupent à ras, semblables ainsi à des chasse-poux. A ma gauche Antoine tend la main à Ludwig Van Beethoven tandis qu'à ma droite Patton fait la courte échelle au général Bigeard.

                  Pour combler le fossé des allures et des emplois certains tentent maintenant, avec des succès divers, des synthèses ou des audaces extraordinaires. Ainsi voit-on apparaître sur les trottoirs des figures imprévues avec un drôle de visage coupé en deux, parfaitement glabre d'un côté du crâne, abondamment pourvu de mèches soigneusement dressées ou tressées de l'autre. Mieux encore, on croise parfois des jeunes gens qui ressemblent à des sémaphores luisant dans le brouillard d'un soir de tempête, tant leurs cheveux sont colorés. Toutes les teintes sont admises, du jaune paille au violet violent, parfois panachés, sans doute pour relever la fadeur d'une personnalité par l'arrogance du port de tête. De temps en temps le charme est de la partie. Après celà on s'étonne que de malheureux pervers osent encore se retourner sur les femmes en public malgré la proscription d'une telle conduite jugée inconvenante.

                  Moi, je vis ces rencontres un peu comme si La Vie d'Adèle tournait à chaque fois au coin de la rue. Impossible de ne pas croiser le regard, on est séduit, on sourit, on cherche vite un prétexte pour dire quatre mots. Souvent, de cette manière commence une aventure, mais si vous ne voulez pas la rater, je vous conseille de trouver autre chose que de vous extasier sur la séduisante coiffure. Elle ou il est au courant, elle ou il l'a fait exprès, si vous tombez dans le piège de la banalité, il ou elle vous lâchera un regard méprisant et vous tournera le dos avec un dédain insondable et insupportable.

                  Le mépris! Un grand sujet pour trouver le moyen de s'en remettre. L'indifférence stérilise les passions, l'oubli efface les caractères, la haine ne console pas du dépit. Enfin vient un jour, une nuit plutôt, quand les échecs remontent à la surface pour irradier comme les coups accumulés d'une pointe d'épingle sur un coin de votre peau, où votre coeur risque de partir en lambeaux. La solution, n'importe quel psy vous le confirmera, consiste à ne pas prendre la fuite, garder son calme et accepter de l'autre qu'il en passe par toutes les couleurs, comme si c'était vous même qui vous étiez pastissé les cheveux, comme si vous étiez Belmondo peinturluré par Ferdinand dans Pierrot le Fou. L'aventure mérite bien qu'on la regarde en face, dans les yeux. 

                  La coiffure sauvage est de mode. Parfois, quand même, on regrette le sage catogan pour maîtriser les mèches rebelles.

   

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22 février 2017

Menuet

                                                                           Menuet

                  Désuet. C'est le qualificatif qui convient le mieux à cette sorte de danse maniérée, fabriquée comme si ses inventeurs, la cour, avaient tout fait pour éviter le naturel, le spontané. Ah! Les petits marquis devaient-ils en passer des heures pour apprendre à virevolter en cadence sur la pointe des pieds, à lever la jambe sans vraiment la lever, faire semblant de danser sur l'air... pour plaire au roi il fallait montrer bonne figure et baste du reste. D'ailleurs, vous avez remarqué la rime facile du mot avec son adjectif, désuet.

                  Pourtant, il me souvient d'avoir goûté de véritables plaisirs du menuet en une occasion extraordinaire. C'était il y a fort longtemps, la ville de Sèvres première dans la vallée des rois qui conduit de la Seine à Versailles, organisait une fête semi-champêtre. Pour célébrer la Saint-Jean et le début de l'été on décida de donner un ballet à proximité des verdures du parc de Saint Cloud, dans un endroit nommé le Vert Galant, aujourd'hui disparu, avalé par divers aménagements urbains. On convoqua les associations de jeunesse afin de sélectionner une poignée de danseuses et leurs cavaliers, on les entraîna sur un air de Rameau ou de Charpentier, je ne sais plus, et le jour dit on rassembla le peuple à la tombée du jour pour assister à une représentation costumée.

                 Deux jeunes filles de l'équipe de jeunes artistes que je fréquentais alors, furent engagées dans l'aventure. Je croisais Pauline et Marianne dans les répétitions, sans leur prêter plus d'attention que celle laissée par la concentration requise par la réussite de mes propres exercices. J'avais tort. A la Saint-Jean avant que la nuit tombe, entre chien et loup, on alluma les lampions dans un vaste espace et les danseurs apparurent en son milieu. Il y a des jours comme ça, quand la douceur du temps, la texture de la lumière, la suavité de l'air qu'on respire, tout se met de la partie, concourt à l'harmonie. Le public le sentit qui fit instantanément silence quand retentirent les premières mesures. Les danseurs, à peine un vingtaine d'ombres élégantes, s'inclinèrent avant de commencer à évoluer séparément, puis en rang, enfin l'un vers l'autre, ensemble comme par magie.

                 Car c'est le mystère de la danse, vient un moment ou l'on oublie les corps pour se trouver, on ne sait comment, à l'unisson du mouvement parfait des artistes qui suivent la cadence, la créent parfois si bien qu'ils la devancent. Cet évènement est rare. Un soir à Sèvres mes amis, en perruque poudrée pour les hommes, catogans pour les filles, pourpoints ajustés et jupes longues chamarrées nous donnèrent un spectacle magique, inoubliable. Bien entendu je regardais Pauline et Marianne avec tant d'intensité que je crois bien que j'en tombai amoureux, l'effet miraculeux de l'art nous prend toujours au dépourvu. 

                  Les rois, comme aujourd'hui les puissants, n'ont pas laissé grand chose dans le chemin qui vit passer leurs carrosses. Entre la manufacture de porcelaine de Sèvres devenue républicaine et Versailles les villes servaient d'annexe à la capitale. Les convois des princes ne s'arrêtent pas pour saluer le peuple. Les aristocrates ont disparu à la lanterne avec le Vert Galant de Sèvres. Ceux d'aujourd'hui ne semblent guère plus partageux bien que n'en finissant plus de valser.

                   Si la musique du menuet vit encore, c'est par la grâce de Marianne et Pauline. Charmant souvenir.

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06 février 2017

Sarabande

                                                                            Sarabande

                 Un terme élégant pour désigner une belle musique, au point que les plus grands se sont éssayé à écrire leur sarabande. La danse est d'origine espagnole mais on raconte que le mot viendrait d'Iran. Rien n'est moins sûr, Montesquieu l'avait remarqué, comment peut-on être Persan? En vérité la sarabande est une sorte de valse ancienne à trois temps. J'imagine avec plaisir qu'on devait marquer le pas en agitant un mouchoir, pour séduire son partenaire et attirer le regard des spectateurs. L'assemblée des danseurs devait être superbe. Je la vois élégante, colorée, plaisante comme une fête du temps où on n'avait pas la télé.

                  La sarabande ressemble à la vie. Elle s'éveille tranquille, lentement au son des violons, conduit doucement le danseur sur la voie de l'épanouissement, chaque temps marqué par la plainte des cordes qui gémissent puis se retirent. Lorsque les flutes et cors entrent peu à peu dans la partie, le son prend de l'ampleur, prolonge la cadence des corps et se déploie lentement, jusqu'à tant occuper l'espace que rien d'autre que le plaisir de la danse ne saurait retenir l'attention. C'est le temps de la maturité, celui où le thème se répète jusqu'à devenir envahisant, lancinant à la limite du supportable, puis s'arrête brutalement, comme pour laisser le destin en suspens.

                  La sarabande ne supporte pas la légéreté. Son mouvement profond est destiné à émouvoir l'essence de l'être. Les gestes des danseurs sont assurés, appuyés, clairement destinés à marquer son caractère et ses intentions devant le(la) partenaire dont on attend la réplique gestuelle, tout aussi  limpide. Après trois minutes de cette sorte de pavane on ne va pas s'étonner si des couples se forment. Si la musique tombe brusquement, sans préavis, c'est pour favoriser leur retraite. 

                  On imagine que, dans les palais, cette fuite se termine dans les velours des boudoirs retirés, que les amants s'étreignent sous sous les ors des moulures tandis que dans un ciel d'azur à peine mouché par la nuée, un angelot dodu souffle dans une trompette célébrant l'amour. Pas seulement. J'en suis presque certain, avant de devenir une musique de cour bientôt transformée en menuet, on dansait la sarabande sur les places et dans les rues des villages les jours de fête. Il a suffi que passe un musicien dans son carrosse pour en retenir les arpèges, puis courir les faire entendre chez un prince contre une bourse d'or, logé, nourri.

                  Car cet air là, un peu comme les autres musiques du monde, devient ce que l'on en fait. On dit même que les sorcières dansaient la sarabande dans un bal avant de s'envoler accomplir leurs exploits. Pour les sorcières je n'en suis pas certain. En revanche je constate combien, en période électorale, en ce moment, s'agite le bal des prétendants aux prébendes de la République. Quand il s'agit de l'onction suprême, celle de la présidence, la danse se déchaîne et devient une folie de saint Guy. Lorsque le ballet de la passion du pouvoir surpasse la sarabande des sorcières, des méfaits se préparent. Méfiance.        

 

 

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23 novembre 2016

Parcimonie

                                                                               Parcimonie

                Il y a des mots comme ça! Ceux dont la seule prononciation vous donne déjà du sens. Que la parcimonie soit le contraire de la prodigalité, c'est une évidence. A ne pas confondre avec l'avarice. Pas du tout. Le parcimonieux s'économise mais ne se refuse rien à priori. S'il fait un compliment, il est foutu de retenir ses mots, au point qu'on en arrive à douter de sa sincérité. S'il offre un gâteau au repas dominical, il est capable de couper des parts trop petites pour qu'on en mange encore le soir. S'il envoie ses enfants à l'université, il leur préfère un logement modeste et pourrait exiger d'eux qu'ils rendent compte de leurs dépenses à la fin du mois, quand bien même il aurait les moyens. Voilà! Le parcimonieux sait compter, il économise, il éteint la lumière en sortant d'une pièce, surveille les gouttes qui tombent des robinets, il veille au grain dans toute la maison.

                A son crédit, il faut porter que le parcimonieux est certainement né dans un pays ou une région aride, un endroit où l'épargne est un atout indispensable à la survie des saisons, une terre aride, un climat éprouvant, à l'image des septentrions écossais ou de notre proche Auvergne. On ne dira jamais assez de l'influence de la géographie sur le caractère des hommes. Pour avoir fréquenté les foires de nos villes et villages du Massif Central, je peux assurer qu'on y trouve de nombreux taiseux, de ces gens qui font leurs affaires en utilisant le moins de paroles possibles, en s'appuyant d'un minimum de signes. Autrefois ils arboraient au marché une blouse bleue ou grise qui leur descendait presque aux genoux, si pratique pour dissimuler les rapiéçages des pantalons trop usagés qu'ils s'obstinaient à porter. Comme leurs galoches, leurs bérets ou casquettes servaient jusqu'à la corde ou le jour de prendre l'eau, quand on les jetait à regret.

                Et l'amour des parcimonieux...On ose à peine en parler tant il est pitoyable. Je plains les compagnes qui se laissent entraîner dans un dîner à deux par de tels personnages. S'ils choisissent un lieu, ce sera forcément dans le moindre estaminet de la place. Sous prétexte de diététique ils choisiront le menu le moins cher et sacrifieront un verre de bon vin. Si leur bonne-amie habite en banlieue, il n'est pas certain qu'ils la raccompagnent pour épargner l'essence, tant pis pour l'aventure. Enfin, s'ils arrivent au pied du lit, je conseille à l'élue de détourner les yeux au bon moment pour éviter de détailler le tee shirt Marcel ou le slip kangourou le moins cher du marché, du genre qui vous casse le désir. Quand, heureux hasard, l'entreprise aboutit, même s'il est en pleine forme ou la première nuit, un seul assaut lui suffit. Il s'économise. Et encore, je ne dis rien des parcimonieuses qui éteignent la lubricité en même temps que la lumière en s'endormant au moindre regard suggestif. Même le sommeil s'économise. 

                C'est le sujet à la mode. Dans les hautes sphères, à la tête de l'Etat, les conseillers en économie font florès. Ils racontent de belles histoires sur la compression des dépenses, les comportements éthiques, la consommation responsable, la vertu du bien durable. En bref, la frugalité est devenue un sujet de dissertation pour messieurs confortablement installés dans la classe affaire de leurs avions ou dans le cuir de leurs limousines. Dans les périodes électorales on ne parle plus que de réductions.

                 Bien entendu, la parcimonie, c'est pour les autres. Comme c'est bizarre !

 

 

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29 août 2016

Camarde

                                                                          Camarde

               Ne craignez rien, ce n'est qu'une allégorie, une image. Bien sûr, elle est déjà présente le jour de notre naissance mais on l'ignore. Ce n'est qu'au fil des jours qu'elle s'impose, peu à peu, sans qu'on s'en rende compte et puis, un jour, quelques fils gris dans les cheveux, elle devient si proche qu'on l'apprivoise. De bon ou mauvais gré, on n'a pas le choix. D'ailleurs camarde est un mot fort, facile à prononcer, agréable à entendre, une bonne raison pour laquelle de nombreux auteurs l'ont mis en chanson de préférence au sujet qu'il évoque. J'enchaîne les évidences, je le sais. Sans doute une façon de se rassurer. Comme disait Queneau :"Je crains pas ça tellment." Tout ça n'est pas si grave que ce qui l'accompagne parfois, pas toujours. "Je crains bien le malheur le deuil et la souffrance". 

               Par exemple, je n'étais pas présent le jour de la disparition de mon ami François Soubeyran. C'est une de ses filles qui me l'a raconté. Tout la famille s'est réunie à ses côtés et il est parti sans drame, tranquille, sans crier gare, sans me prévenir, ne me laissant que des regrets. La tribu Soubeyran peuple ce coin de la Drôme depuis des siècles, les Camisards et sans doute avant, mais parmi eux François était une figure. Quand je l'ai connu il avait quitté le groupe chantant des Frères Jacques et il créait des poteries vers Dieulefit. "C'est ma vocation," m'a t-il raconté, "j'attends depuis l'enfance le loisir de sculpter la terre de mes mains, le chant c'était pour gagner ma vie." Rappelez vous, François était le plus grand, celui qui mimait le bras en l'air le mat du bateau dans la Marie-Josèphe. De ce moment lorsque j'étais dans la Drôme on se voyait tous les jours, on jouait au tennis sur le terrain municipal devant chez lui:"ça me soulage le dos disait-il", ou bien j'allais le chercher à l'aube pour escalader la Lance; trois heures après il arrivait bon premier au sommet et se moquait de mon souffle erratique: "ça t'apprendra à moins fumer." 

              Au fil des ans la camarde nous fait signe de plus en plus souvent. Même si ce n'est pas toujours à propos d'amis chers, on s'habitue. J'ai entendu un jour à la radio un vieil homme, psychanalyste de son état, expliquer que puisque c'est normal de disparaître il n'y pas lieu d'être triste, voire de rester gai. "L'inconvénient, ajouta t-il plein d'humour, vu mon grand âge je ne parle plus qu'avec des morts." J'aime  bien les psychanalystes âgés quand ils sont drôles. Et vous? Vous l'ignorez peut-être mais camard veut dire nez plat, camus. On lui a donné ce nom parce que la camarde n'a pas de nez lorsqu'on la représente, ce qui n'est pas flatteur et un peu ridicule. Dans tous les cas cela démontre que l'ironie est de toutes les circonstances.

              Et puis il y a ceux qui nous attristent, ceux qu'on ignore et même ceux que l'on honnit. L'Europe du siècle dernier a supporté une brochette de dictateurs dont nul ne regrette la morgue aussi immense que leurs exactions. Il faut même parfois cacher leurs sépultures. Certains, on les connaît, s'efforcent de prolonger leur règne dans ce millénaire. A mon sens le plus inquiétant ce sont leurs émules et leurs apprentis. Tous ces oligarques qui, une fois élus, ici même, prétendent détenir seuls le droit décider sans contrepartie et refusent le tour de céder leur poste, abusent la bienveillance des peuples. Il faudra bien que le siècle s'en débarrasse.

               Tout un chacun apprend à fréquenter les Parques. On aura beau faire, il faudra constater que le hasard ne change rien, n'épargne personne dans ces circonstances. Un jour ou l'autre il faudra regarder la faucheuse de face, impossible de reculer. En guise de consolation, dans des temps plus anciens on trimballait nos grands-pères une dernière fois dans des corbillards de bois verni, agrémentés de dorures, ornés de plumeaux colorés, tirés par des chevaux harnachés de passementeries argentées. Le défunt berçait tranquille au pas de l'équipage. On avait tout le temps de se recueillir en admirant l'attelage tout en évitant le crottin. Maintenant, le soulagement  est à la mesure de  l'époque, en peau de chagrin : on vous fourre dans une voiture qu'on distingue à peine dans la circulation, pour vous expédier sans délai à l'endroit que le maire a choisi pour tous, sans distinction. Le cimetière est complet et la dispersion des cendres réglementée.  Pressé ou pas, noir ou blanc, riche ou pauvre, important ou insignifiant le destin est commun, à partager, tous égaux. 

               Attention! Si la camarde est pressée, pas nous. Ne cédons rien sur les consolations auxquelles nous avons droit. Prenons le temps, tout le temps de naviguer en chantant : .....Encore heureux qu'il ait fait beau, qu'il ait fait beau, qu'il ait fait beau....................   Encore heureux qu'il ait fait beau et que la Marie-Josèphe soit un beau bateau.

 

 

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25 juin 2016

Cocagne

                                                                       Cocagne

                  Rien qu'en prononçant ce mot vous devriez sentir le suc des douces friandises se répandre sur vos papilles. Cocagne, c'est la ville des douceurs, de l'abondance des gourmandises, des mets raffinés et, s'il en est besoin, de l'argent facile. Parce que de la monnaie sonnante, devant tant de richesses, ce n'est pas vraiment nécessaire d'en disposer. Cocagne, était paraît-il un coin retiré de l'Italie, en un siècle tellement éloigné que la mémoire précise s'en est perdue. Il reste que cet endroit idéal a donné naissance à divers usages, dont le fameux mat auquel on accrochait le bonheur presque inatteignable, ou peuplé l'histoire de nombreux personnages dont l'opulence faisait envie. Chez nous, on pense à Cucugnan, dont le nom affiche une proximité sonore remarquable, bien que ses bienfaits, d'une autre sorte, soient davantage attachés aux moyens d'atteindre le paradis plutôt que de se gaver de la provende terrestre.

                 Méfiance! La gourmandise est un pêché capital. Si d'aventure le ciel nous en pardonne les excès, la nature serait bien capable de nous en faire payer le prix en kilos superflus, voire nous accabler de maux capables de faire chanceler nos santés. Fort heureusement de grands cuisiniers se sont décrétés chasseurs d'obésité en chef, au point qu'on ne sert plus dans les restaurants réputés que des assiettes aux trois quarts vides dans lesquelles on dispose, dans une essentielle harmonie, trois haricots verts, deux branches d'épinard, quatre petits confits d'oignons, autour d'une unique coquille Saint Jacques trônant sur un toast minuscule frotté de truffe. Voilà la nouvelle cuisine dans laquelle il n'y a rien à avaler, que l'addition. On peut regretter la gratinée d'oignons du petit matin, le pot au feu plat du jour, le boeuf bourguignon mitonné la nuit par les concierges, pleurer sur les farces odorantes dont on garnissait les poulardes, c'est en vain. Comme la poule au pot de Sully, tout est perdu. 

                 En vérité ce qui compte c'est le rêve. Les artistes du fourneau l'ont bien compris qui habillent l'indigence de leurs plats de noms si ronflants que le plus prolixe des écrivains pâlit de jalousie devant l'abondance de leur prose fleurie. Cocagne n'a jamais existé, vous pouvez me croire, que dans l'esprit de ceux qui espèrent un monde meilleur, celui dans lequel on servirait du tout cuit, on garnirait les rayons des magasins sans se fatiguer, on n'aurait que des amis bienveillants, enfin une belle personne disposée à l'amour au moindre signe. Cocagne, ce n'est que dans les livres ou les magazines, et encore, pour les naïfs. 

                 D'autres, cela me semble un peu tordu, ont choisi une autre voie pour atteindre plus vite le paradis, celle des artifices. Ils s'adonnent à des substances illicites parmi lesquelles ils ont tout le loisir de choisir entre une innocente fumette ou de multiples poudres épicées concoctées par la chimie, d'autant plus efficaces à produire du rêve qu'elles attaquent en proportion le bon fonctionnement des petites cellules grises. Avec ça, on fabrique des professeurs Tournesol à la pelle, avec l'inconvénient qu'ils n'inventent rien.  

                 Le mat de cocagne dressé si fièrement au milieu des prés symbolise une épreuve à laquelle nous sommes tous confrontés. Dans la course de la vie on a heureusement le droit de choisir son lot, son objectif. Jour après jour on s'échine pour arriver enfin au pied de l'arbre. Ensuite, il faut encore escalader jusqu'au sommet pour décrocher le pompon du manège. Quand c'est la fête au village, le plus fort hérite d'un jambon ou d'un chapelet de saucisse, rien de plus innocent. Dans la vie commune, celle du destin que chacun essaie de se forger, du projet qu'il essaie de faire avancer, on ne parvient pas toujours en haut du mat. Pour se consoler il faut se rappeler que peu importe le chemin ou l'arrivée. Du moment qu'on respire, l'essentiel est de grimper.

                 Pour fêter leurs dieux et leurs coutumes les anciens Grecs parsemèrent les îles et les villes de Méditerranée de statues érigées en phallus. J'imagine qu'il s'agissait là d'une autre manière de célébrer cocagne avant d'en inventer le mat. Ils étaient tant attachés à ces oeuvres sensuelles qu'Alcibiade fit scandale à Athènes en profanant l'une d'entre elles, avant d'être contraint à l'exil. Plus près de nous, au début de ce siècle, on pouvait encore voir en plein Béziers deux magnifiques érections phalliques posées là pour pour signaler l'ancienne entrée d'un quartier réservé, jusqu'à ce la pudibonderie d'un maire les fasse détruire.   

                  Non, monsieur le maire, le sexe n'est pas honteux. Le mat fièrement dressé comme Artaban, c'est la vie. c'est Cocagne.

                 

 

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24 mai 2016

Tréteau

                                                                             Tréteau

                Rien de plus simple qu'un mot simple, facile à prononcer et que tout le monde connaît. On pense d'abord à un bête chevalet de bois en forme de V inversé, pratique pour poser une surface destinée à de de multiples usages, art, cuisine, bureau, mais de ce tréteau banal on s'en fiche. Le tréteau véritable, celui qui compte est une sorte d'estrade installée par le bateleur au coin du marché, juste au meilleur du passage, à l'endroit précis ou vous serez aspiré par son boniment, accroché sans le vouloir par son étalage. Mieux encore, le tréteau c'est la scène des troupes itinérantes d'acteurs, installée de ville en ville comme au temps de l'Illustre Théâtre et de l'ami Molière.   

                 Il ne faut pas négliger la force créatrice du tréteau. C'est en parcourant les provinces que notre génial inventeur de comédies apprit le métier d'amuseur, forgea son caractère, rencontra les figures qu'il mit en scène une fois parvenu à la cour. Par dessus tout, c'est en foulant les planches juché sur les tréteaux qu'il tissa avec le public le lien qui unit encore, après des lustres, les enfants des écoles comme les spectateurs des multiples scènes qui jouent ses comédies en tous lieux et saisons. Nombreux nous l'imitâmes avec un peu moins de talent.

                D'ailleurs on rit toujours des mêmes.

Harpagon hélas, revêt les multiples visages des partisans du toujours plus, qui s'octroient, à la tête de leurs entreprises, des prébendes si mirobolantes qu'on se demande comment ils vont bien pouvoir les dépenser. N'y songez pas, c'est impossible:comme Harpagon leur plaisr est d'accumuler.                                                                                                                         

Don Juan de son côté, fait la une de l'actualité sous les traits d'un parlementaire pansu et chevronné dont nul n'aurait imaginé que son allure débonnaire de sauveur de la planète, dissimulait les traits d'un véritable prédateur sexuel, bousculant le moindre jupon passant à sa portée et se répandant en propos si graveleux auprès des autres, que même les salles de garde des écoles de médecine et les halls de casernes en rougiraient de honte s'ils les entendaient.

Tartuffe a quitté La Cour et siège dans toutes les cours. Celles des gazettes aussi bien que celles de toutes les sortes de tréteaux avec ou sans fil, sans oublier les éditeurs qui nous abreuvent de penseurs d'un jour qui ont des avis sur tout, ni même le dernier philosophe autoproclamé cinéaste, habile au point de faire projeter à grand bruit à Cannes la relation d'une guerre si lointaine qu'il prétend à juste titre être le seul à la connaître. Seul il le restera, n'en doutons pas. Et qui nous délivrera des autres Tartuffe qui se déclarent messagers d'une révélation si essentielle qu'il faudrait la graver dans le marbre constitutionnel au point d'en obliger le plus modeste citoyen, tandis que dans le même temps d'autres se déclarent papes du sexe qui gouverne le monde et répandent en tout lieu affiches, images, écrits, si suggestifs qu'on se prendrait tous pour Samson courtisant Dalida.

                 Par bonheur, le bon sens et Molière nous préservent des pédants. Je leur préfère, oh combien, la légende d'Amphitryon où l'on voit Zeus déguisé visiter la compagne du héros avec laquelle il conçoit Hercule. Bon prince Amphitryon pardonne à son épouse et élève son enfant comme un honnête homme. L'histoire dit aussi que sa femme était réputée autant pour sa beauté que pour son caractère, c'est pourquoi Amphitryon...il avait bien raison.

Sur les tréteaux de Molière sombre le Commandeur, l'humanité triomphe.  

 

 

   

 

 

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09 mai 2016

Nèfle

 

                                                                                           Nèfle

                   Pour que la douceur de ce mot-fruit vous emplisse la bouche il suffit d’y songer. Quand il est à point, sa couleur jaune-orangé donne envie de le croquer sur le champ. Attention ! Il faut agir au bon moment: trop tôt, avant d’atteindre sa maturité la nèfle est âcre, peu juteuse, sa peau veloutée râpe la langue et la gorge; trop tard, après avoir convenablement mûri sa chair se couvre rapidement de taches marron peu appétissantes, puis flétrit et devient immangeable.  Cependant, pour le sage jardinier qui arrive au bon moment pour la cueillir, c’est un régal, un festival de goûts.

                  Bien entendu je vous parle là de la nèfle du Japon, celle qui pousse chez nous dans les mêmes contrées que l’oranger ou dans les îles de l’Océan Indien, si loin que nous les avons un peu perdues de vue depuis notre métropole après les avoir tant aimées, au temps des colonies et de la marine à voile. Parce que la nèfle véritable d’Europe, celle que l’on mange blette après la gelée depuis les Romains, n’est pas facile à trouver et beaucoup moins savoureuse.   

                  A la Réunion on l’appelle aussi bibasse ou bibace, un mot déformé du créole qui me semble peu approprié pour un si joli fruit.  Soucieux d’exactitude, un humoriste inconnu a justement inventé l’expression « t’auras des nèfles », c’est à dire rien, bernique, pour celui qui n’arrive pas à point nommé. De la nécessité d’être à l’heure on n’en dira jamais assez pour participer au festin de la vie. Tant de jeunes sots ont manqué la chance unique de réussir quand il fallait être là, prêt à séduire, armé jusqu’aux dents, juste au moment ou l’être désiré devient vulnérable, chancelle, pourrait regarder de leur côté s’ils avaient la présence d’esprit d’apparaître. Trop tôt, on est importun. Trop tard, la froideur a repris le dessus, il n’y a plus qu’à espérer, ou attendre l’année prochaine la saison des nèfles.

                  On pense aux trains ou même aux avions quand ils sont à l’heure. Il ne sert à rien de piétiner sur le quai en devançant à l’excès le départ. C’est bon pour les anxieux et  je ne suis pas certain qu’arpenter vainement le goudron d’un trottoir de gare calme les angoisses. Pour les retardataires on est sans pitié : il n’y a rien à faire. Il est déjà parti. Ils n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes. Remarques cruelles car, je vous l’affirme, certains trains ne passent qu’une fois. Tel qui aspirait à une promotion lorsqu’un poste serait vacant, fut bêtement ailleurs lorsqu’il fut pourvu. Tel autre qui se rongeait les sangs de désir pour s’asseoir au banquet d’Amphitryon à la Comédie, s’est vu souffler la dernière place de la Générale par un quidam plus avancé dans la queue devant lui. Ah ! S’ils avaient connu les nèfles… 

                 A ceux qui n’ont pas le bonheur d’avoir un néflier dans leur jardin ou dans le parterre de leur immeuble, je veux préciser que la feuille argentée de cet arbre est assez large, persistante en hiver, choit n’importe quand si ça lui chante et sèche lentement, au désespoir de son propriétaire contraint d’en ramasser tout au long de l’année. C’est dire qu’il n’y pas que des avantages à cultiver ce bois.

                 Quand on veut manger des nèfles il convient donc d’être opportuniste. On guette en premier lieu l’apparition des fleurs au sortir de l’hiver. Sur des drôles de branchettes apparaissent alors, une, puis de multiples têtes pelucheuses qui grossissent jusqu’à la taille d’une belle noix. La maturation qu’on espère est furieusement lente, décevante des semaines durant, jusqu’à ce qu’un beau matin, en ouvrant la fenêtre, on découvre ravi que les fruits ont pris une belle couleur orangée, épanouie. Il est temps de goûter la plus belle qu’on choisit. Comme en amour on se déshabille, on pèle la douce chair qu’on presse sur ses lèvres jusqu’à ce que le jus parfumé vous inonde la bouche, on croirait la pulpe d’une pêche qui aurait pris toutes les senteurs des Iles du Sud, inoubliable.                                                                      Il faut se dépêcher de les goûter. Dans deux jours, à peine le temps nécessaire pour en cueillir un petit panier pour offrir à des amis, elles commenceront à se rider, disparaître.   

            Comme le proverbe l’indique, la morale des nèfles ressemble un peu à celle du plaisir dans la comédie de Molière. Mercure demande à la Nuit de prolonger sa course pour aider son père à rejoindre Alcmène sous les traits de son époux. Quand il y parvient, l’aventure parfois tourne court, Cléanthis dévoile le stratagème  et distribue les gifles                                                                           

Nèfle et gifle, deux mots qui s’accordent aussi bien, ce n’est pas un hasard, évidemment.

 

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03 avril 2016

Gamba roussette

                                                                                    Gamba-roussette

 

                 Bien qu’elle appartienne à la famille des orties, ce n’est pas parce qu’elle vous fait la jambe belle et rouge, qu’on appelle ainsi cette plante, mais en raison de la couleur de sa tige tirant sur le pourpre. Son nom évocateur, un peu mystérieux, agréable à prononcer, pourrait tout aussi bien convenir à la désignation d'une spécialité culinaire, d’un objet ancestral, d'une campagne retirée. Détrompez-vous! Il s'agît d'une variété commune de pariétaire des jardins, ou des terrains laissés à l'état sauvage, qui se faufile sans vergogne dans le moindre interstice des murailles du Midi, sans qu'on puisse jamais l'éradiquer. Modeste en son allure, la gamba-roussette dispose pourtant de qualités cachées, c’est vrai je le jure, qui l'ont fait adopter autrefois pour traiter les troubles de la miction. En revanche, au printemps, elle a le mauvais goût de saturer l'air de pollens allergisants, insupportables aux respirations fragiles, qui obligent le jardinier à détruire la moindre pousse. 

On l'appelle aussi espargoule, perce-muraille, ou casse-pierre, c'est tout dire. 

            Quand on la cueille ses feuilles restent collées aux doigts avec un effet fort désagréable. Si vous portez des gants, il faut être patient pour les détacher l’une après l’autre, ou attendre qu’elles soient sèches pour enfin se défaire seules. A chaque fois, je ne peux m’empêcher de comparer cette difficulté à celles qu’on éprouve à se débarrasser d’un vieil amant au charme épuisé, ou d’une maîtresse tyrannique qui vous empêche de regarder ailleurs. La gamba-roussette, c’est un peu comme si vous acceptiez de répondre au téléphone à l’enquêteur d’une compagnie d’assurances, ou si vous entrouvriez votre porte à deux représentants d’une secte vêtus de noir et coiffés de près. Ensuite vous en avez pour des mois d’appels pressants ou de visites à l’improviste vous engageant, tantôt à signer un emprunt dans les meilleurs délais, tantôt à rejoindre le troupeau d’un berger, si proche du jardin d’Eden qu’il a déjà un pied dedans grâce à la luxueuse résidence payée par ses ouailles.

            Casse-pierre, c’est joliment dit. Non content d’étouffer vos iris, la pariétaire vous oblige à surveiller sa germination tout au long de vos murs, parfois en plein mitan, vous contraint à gratter, arracher, vous transformer enfin en maçon pour refaire vos enduits ou en terrassier pour goudronner les bas des murets. Inutile de pester, c’est comme de casser les cailloux pour refaire les routes et les chemins, le travail sans fin du cantonnier. Au printemps, elle entre en concurrence avec toutes sortes de pollens, ceux du cyprès sont redoutables, tout de suite après l’abondant dépôt des fleurs miellées du laurier qui vous a fait balayer votre terrasse deux  fois dans la semaine ou laver votre balcon sous peine d’éternuements répétés. Et quand vous croyez en avoir fini, vous découvrez l’envahissement subreptice d’un talus oublié au fond du jardin, sur lequel elle fleurit en douce, prête à l’invasion de tous les recoins.

            Même pas belle. La fleur de gamba-roussette ne mérite pas que je la décrive tant elle ressemble à pas grand-chose, une pauvre fleur des champs. Elle n’est pas davantage sauvée par la couleur de sa tige. Semblable à celle de l’ortie celle-ci est mois élégante et tire sur  le rouge sombre, celui de la grande honte ou de l’apoplexie. Rien d’attirant.

En fin de compte il n’y a que ses vertus officinales pour sauver cette plante à l’odeur un peu âcre. Un jour, qui sait, un laboratoire pourrait inventer une molécule miraculeuse pour détruire les calculs biliaires à partir de la décoction de ses feuilles, transformer le plomb en or. En attendant son heure elle dissimule ses graines au fond du jardin, se rit des herbicides.

Comme la chienlit, impossible de s’en débarrasser !              

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02 septembre 2015

Sabayon

                                                                                     Sabayon

                  Les soldats de la campagne d'Italie furent bien inspirés de nous rapporter ce mot chatoyant, aussi doux à l'oreille qu'il est agréable au palais. Enfin il faut bien reconnaître que cette inspiration méditerranéenne vaut bien tous ces anglicismes qui pénètrent nos phrases sans prévenir, après à peine un court séjour dans les recoins du moindre message internautique. L'essayer c'est l'adopter, cette préparation culinaire simple à l'origine, à base de vin blanc et de jaune d'oeuf, fut aussitôt commune à tous les gâte-sauces de l'hexagone qui s'empressèrent de lui trouver tant d'emplois, tant de compositions, tant de présentations originales qu'elle envahit les menus de la plus célèbre des tables jusqu'au moindre mastroquet des banlieues ou le plus reculé des restaus jardins de nos provinces. 

                  Et voilà deux cents ans que celà dure. Hélas! après deux siècles de discrétion le sabayon est partout dans la cuisine. Entrée, plat ou dessert, on vous vante à satiété de savants mélanges. On ne peut plus vous proposer le moindre morceau de viande, le plus nu des filets de poisson, le plus modeste des desserts sans vous faire savoir qu'il est servi avec un sabayon : jus et moutarde réduits en sauce pour l'un, couché sur un mélange savant d'aromates pour l'autre, aimablement noyé dans un bain de sucs de framboises et groseilles pour le dernier. Je n'ai rien en général contre l'art culinaire et la joie des saveurs qu'il propose mais je me vois contraint de m'opposer à cet envahissement permanent dans les gazettes, écrites ou filmées, des auteurs de recettes qui, ignorants du mauvais goût et du ridicule, organisent maintes démonstrations et concours à base de discours amphigouriques et de tenues extravagantes, dans lesquelles les mélanges incongrus, nommés sabayons par abus, sont trop souvent de la partie.

                  Rappeler qu'à l'origine il s'agissait d'un simple appareil, une sorte de nudité culinaire destinée à vous requinquer le biffin qui en voyait de toutes les couleurs sous la houlette du premier consul dans les marches italiennes, ne servira de rien. L'exagération est passée dans les moeurs. On utilise le sabayon sans mesure sous prétexte d'abondance de nourritures et de biens terrestres sans penser un instant que cette provende pourrait bien disparaître en moins d'un an, sous le simple effet des caprices du climat qui s'échauffe ou des drames de la guerre qui se déchaînent aux portes de l'Europe après avoir chassé sur les routes des peuples entiers en diverses régions du monde.

                  Désarmés ou pour justifier leur incapacité à apaiser la planète la plupart des dirigeants des nations ont bigrement dépassé le stade du sabayon en  assaisonnant leurs discours d'un salmigondis d'arguments dont la signification échappe au moindre bon sens avant de se retourner contre eux à l'épreuve des faits et sous les quolibets de leurs adversaires. Ils mélangent tout en pensant se sauver et ne font qu'aggraver leur discrédit. Avec une sorte de désespoir civique j'écoutais récemment, par un beau matin d'aôut qui aurait mérité un sort plus serein, un vaniteux expliquer doctement que les décisions contraires aux voeux des citoyens étaient sans doute le signe des qualités de l'homme d'état. Suivez mon regard, c'est sans doute à lui qu'il pensait et croyait, dur comme fer, que nul ne pouvait le contredire puisqu'il avait été élu plus de trois ans avant.

                  Il avait raison au moins sur ce point, en nos pays l'onction électorale semble sans retour pendant au mois cinq ans jusqu'à devenir parfois héréditaire. Je ne suis pas certain que la démocratie y trouve là son compte mais bah, tant que les citoyens n'ont pas les moyens de redire autrement. Méfions nous quand même des sabayons, selon les ingrédients qu'on y mélange ils peuvent être excellents ou avoir un goût détestable, celui de la trahison.

   

  

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19 décembre 2014

Autan

                                                                         Autan

                 Franc, Autan résonne comme une corne, avec l'accent, toulousain et alentours de préférence. Ce vent est le contraire de la tramontane. D'abord parcequ'il souffle dans l'autre sens, de la mer jusqu'à la terre, ensuite parcequ'il produit l'effet opposé. Au lieu de tout dessécher et de vous prendre la tête il se charge d'humeurs, parfois d'humidité, à l'approche des contreforts des Pyrénées ou lorsqu'il s'accroche aux premiers monts des Corbières ou de la Montagne Noire. Moins violent, il nappe les vallées d'une tiédeur agréable et lorsque, l'été, il se met en colère d'orage à l'intérieur des terres, c'est toujours avec une sorte de bonhomie et bienveillance pour fertiliser les semailles et rafraîchir les gens.

                 A Narbonne on le dit vent Marin. Grâce à lui, bel avantage, on se baigne dans une mer chaude des plages de la Clape jusqu'à Gruissan, au lieu que, par temps de tramontane, l'eau est glacée et les baigneurs  bleus sur le sable qui les cingle même en plein juillet. Que les cousins provençaux me pardonnent mais l'Autan présente à mes yeux l'immense avantage d'être le seul élément en occitanie à traverser à la fois le Languedoc et la Guyenne qu'il rassemble ainsi, alors qu'elles furent tant sujettes à leurs singularités dans l'histoire et aujourd'hui encore. C'est que l'autan pénètre jusqu'en Gironde, tourbillonne volontiers dans certaines vallées des Pyrénées, s'alanguit sur les plateaux des Causses et finit sa course en réchauffant les premières vallées du Cantal. A Toulouse où il domine, il influence le caractère de la ville, abritée grâce à lui des effets les plus désastreux des tempêtes atlantiques.

                 Je l'aime tellement que je finis par croire que l'Autan est vent d'amour. Quand la bise vient du Nord, en toute saison on songe en premier à se mettre à l'abri. Mistral et Tramontane vous glacent les sangs en même temps qu'ils nettoient le ciel. Moi, je crois que l'Autan est le vent de la fête. Il vous caresse au son des flonflons au bal du quatorze juillet, encourage les filles à porter ces jupes en cloche et ces tissus légers qui révèlent, au gré du souffle qui les soulève, le galbe de leurs jambes. Avant minuit il porte les regards et les désirs de chaque côté de la place pour inviter à se rejoindre seuls les adolescents qui ont campé en bande de copains toute la journée. Après minuit il les incite à enlever secrètement l'un après l'autre ces vêtements trop chauds qui les gênent et à goûter sa caresse douce et longue comme de futurs baisers.

                 On dit trop de mal du vent! En m'inspirant d'un mot connu je dirais que ce n'est pas le vent qui tourne mais le politicien. Pour certains le dernier avis est le bon sans réflexion, d'autres énoncent des promesses comme on enfile des perles, l'une après l'autre, tel qui croyait réduire le chômage s'y casse les dents et finit par s'y résoudre secrètement puis sans honte en grand public, tel autre qui voulait guérir la misère de gens à la rue s'offusque qu'ils osent lui demander l'aumône et les fait écarter par sa police, le dernier se déclare chef d'un parti de mécontents, chronique dans les gazettes, prend le haut de la tribune d'où il vous annonce un sort terrifiant avant de vous faire pleurer sur la déchéance qu'il prétend remédier. Tous n'ont qu'une idée : parvenir au sommet avant le déluge. Ce n'est pas vrai, il ne faut pas les croire.

                  Les outres sont gonflées de vent. A la fin, c'est d'ailleurs ce qu'on devrait leur dire : "du vent."

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22 novembre 2014

Acmé

                                                                         Acmé

                 Un sommet. Le terme est fort joli, néanmoins sans rapport avec la géographie. Aucun alpiniste ne se risquerait à dire sous peine de ridicule qu'il entreprend l'acmé du Mont Blanc. En découvrant ce mot on pencherait plutôt pour le registre de l'amour? Peut être. A l'origine c'est un terme de médecine qui définit le paroxysme d'une crise, malaise, épidémie, puis évènement social, par extension l'intensité d'un moment émotionnel ou artistique. Telle est l'acmé dont les grammairiens nous disent que son genre indiffère, au gré de l'utilisateur. Une telle liberté de la part d'une discipline aussi austère m'étonne. Une preuve de plus que le pire des rigoristes finit par afficher quelques faiblesses. 

                  Ah,  comme j'aimerais, je ne dois pas être le seul, connaître les petits défauts, les travers, les entorses aux bonnes moeurs des censeurs, donneurs de leçons, docteurs en bons usages qui font la une des gazettes, parlent haut sur les lucarnes de nos salons ou décident de tout ce pour quoi ils n'ont pas été élus dans les assemblées. Malgré ceux là, je suis prêt à parier ma chemise qu'il y a des personnes gaies à Versailles et qui veulent se marier, des religieux de toutes confessions et sexes dont la vie intime est bien plus compliquée que ce qu'ils veulent bien en avouer, des maires qui usent en secret dans la ville voisine des plaisirs qu'il refusent de voir au jour la nuit sur leurs chaussées, des suffragettes à moitié nues qu'un chiffon de soie fait frissonner de convoitise. Sous un récent régime tel serviteur de l'Etat fut pris main dans le sac, il n'y avait pas que le sac où il mettait la main, à monnayer les services d'une hétaïre des sous bois parisiens.Tout le haut de de la nation, fut ému qu'on osât appliquer à ce triste sire la sanction pénale qu'ils venaient de voter à l'usage du bas peuple. Après celà parlez lui de démocratie.                                            

                      Oubliant ces remarques je me prends à rêver d'innover. Après tout le sens des mots évolue avec le temps et leur usage. L'alpinisme est à la mode et j'aurais grand plaisir à introduire l'acmé dans les refuges de haute montagne. Ceux d'entre nous qui les ont fréquentés savent combien il était autrefois difficile d'y éprouver celle des plaisirs charnels. La promiscuité des dortoirs en usage au Club Alpin, les fatigues d'une longue route en altitude, la sévérité de l'extinction des feux et le branle-bas des randonneurs à la première lueur de l'aube, obligeaient au rapprochement fugitif ou à  des stratégies très complexes, je trouve d'ailleurs les deux options  pareillement excitantes puisqu'elles demandent à leurs auteurs des exploits aussi méritoires que l'escalade des plus hautes pentes. Les bat-flancs sont heureusement muets sur les caresses trop brèves d'amants de hasard pressés de soulager les tensions de l'altitude, les rochers indifférents à la hardiesse nocturne des couples qui bravent le froid et le règlement pour se chevaucher à leur ombre abritée des ronflements du reste de la troupe et du gardien qui n'a pas vu qu'on lui piquait la clé. Dans les refuges récemment bâtis ou rénovés on a remplacé les dortoirs  par des chambres de deux ou de quatre. Sous cet angle c'est un recul.

                      Si l'usage de l'acmé n'est pas toujours pas approprié à  l'escalade d'un point culminant géographique j'en viens quand même à le recommander aux randonneurs pour désigner le plaisir qu'ils ont à parvenir au terme de leur aventure, aux amants adultères pour exalter l'audace de leurs ébats dans des positions oubliées de la plupart des ouvrages érotiques, sans distinction aux fondus de la marche et du rocher pour lancer dans la vallée un cri qui témoigne de leur victoire sur la fatigue, la douleur, le risque d'accident et leur propre terreur au moment du départ. Tous auront ainsi contribué à renforcer le sens de ce mot qui le mérite autant que le moindre snobisme à la mode.

                      Lakmé est le titre homonyme d'un opéra exotique à la musique romantique et charmante. A moins, ma mémoire hésite, qu'il ne soit le prénom de son héroïne tout aussi exotique et merveilleuse. Que de sons destinés à l'amour renfermés dans ce vocable. Au point le plus intense des entreprises coloniales, des auteurs de talent ont ainsi utilisé les mystères des peuples lointains pour en exalter le charme du dépaysement, l'espoir de bonne fortune, la quête de l'infinie beauté. Si les conquérants n'ont pas été déçus ce fut le lot de leurs enfants ou des lecteurs de l'invitation au voyage. " Mon enfant ma soeur, Songe à la douceur..."

Dans  tous les cas l'amour toujours fléchit à son zénith.

                                          

 

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