Mots d'ici

30 juillet 2018

Baignade

                                                                           Baignade

                   Le ci-devant 28 juillet, on croisait vraiment beaucoup de monde sur la promenade des Anglais, à Nice, le matin, à l'heure matinale où je tentais d'approcher la mer pour me baigner. Je ne sais pas quelle mouche les a piqués, la canicule peut-être, mais ils étaient tous là, en même temps. Des regroupements sonores de familles italiennes installaient des parasols en carré comme pour protéger un imprenable camp romain,  les cars surchauffés de voyages organisés dégueulaient des bandes de passagers sur la plage à la recherche de quelque point de fraîcheur tandis que des parents harassés cherchaient la meilleure place près de l'eau, propice à la distraction de leurs enfants désoeuvrés. Au milieu de tout ce monde, des couples de retraités ordinairement quasi propriétaires des galets lève-tôt, peinaiant à trouver un endroit adéquat pour poser leur serviette.

                  Le soleil de juillet respendissait pour tous, sur toutes les régions, la France était en congés ou à demi assoupie, tout indiquait la paix, la baisse des cadences dans les usines, l'ambiance paisible des bureaux, le repos sous l'ombrage des lieux de vacances à l'heure du pastis. Il n'en fut rien, un peu comme si la lune rousse observée la veille en éclipse avait émoustillé tout le pays. Depuis une semaine les gazettes distillaient les épisodes de la guerre que se livraient les cercles du pouvoir pour s'accaparer l'opinion, les uns pour justifier un abus du droit, les autres pour s'en offusquer après l'avoir institué, Benalla ça n'allait pas bien du tout. le Tour de France à vélo n'en finissait plus d'arriver et les coureurs français de pédaler derrière les meillleurs, sur les routes les gens se croisaient dans des embouteillages caniculaires. La tension montait sans raison véritable. Un jour étonnant.

                  Quand même je me glissai dans l'eau au milieu des baigneurs avec la sensation agréable, inattendue, que toute l'agitation de l'extérieur n'avait pas réussi à dénaturer l'agréable fraîcheur de la mer. La Côte d'azur a la chance unique que la profondeur de ses plages préserve les agréments de la baignade malgré la foule. Après quelque mètres de natation on se retrouve presque seul à s'ébattre dans l'onde limpide, passé cinquante mètres on ne rencontre plus que de rares aventureux bons nageurs. On peut alors se laisser doucement rouler par la vague pour rentrer au bercail de la rive. Bon, tant pis si les derniers mètres sentent davantage l'huile solaire que l'air marin. On ne peut pas tout avoir, c'est supportable de partager l'espace un moment avec des congénères ravis.

                    Quelques jours auparavant c'était une autre histoire. J'étais dans les Corbières, près du village de  Portel. On l'ignore parfois mais c'est un lieu chargé d'histoire. Les Wisigoths d'Alaric s'installèrent par là, bien des lustres avant que les armées franques de Charles Martel ne stoppent l'avancée des envahisseurs du Sud dans la bataille de la Berre, c'est le cours d'eau qui serpente de Portel jusqu'aux étangs pour rejoindre la mer. Comme autrefois lorsque j'étais enfant, j'ai suivi le chemin qui mène du village jusqu'aux berges. J'ai passé la chapelle des Obiels. Longtemps noyé dans les ronciers, inaccessible, le vieux monument est maintenant agréablement dégagé au beau milieu d'un champ d'oliviers. En suivant le courant entre les modestes falaises de schiste qui l'enserrent à cet endroit, j'ai retrouvé les launes profondes dans lesquelles, chenapan, je braconnais les sophies, les chevesnes et quelques rares goujons. Emu, j'ai suivi le chemin qui court dans les canisses jusqu'à l'ancien pont de pierre surplombant la rivière vers les champs cultivés. Enfin, à l'abri des regards, dans un plan d'eau secret, je me suis baigné seul, nu au milieu des roseaux, saoulé des parfums de maquis, cerné par les collines arides des Corbières, sous un soleil qui ne brillait que pour moi, comme si le ciel sous lequel je flottais m'appartenait.

Douce France. Combien de temps encore !

 

 

 

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14 juillet 2018

Mépris

                                                                      Mépris

                            Tiens!  Deux syllabes sonnantes comme la morgue des puissants d'ancien régime. A petite dose on se le prend quand même en pleine poire. De fait il n'est pas utile de le souligner, un geste, une attitude, un mot suffisent à afficher son mépris, à le faire savoir, distiller le dédain dans lequel on tient tel ou telle qui regarde sans comprendre la hauteur de vues dans laquelle le chef se pavane. Pognon, c'est assez dit !

              C'est même bien dit selon les gazettes qui n'en finissent plus de s'esbaudir. Et tant pis si le pognon dont on parle n'appartient en aucune façon à celles ou ceux qui prétendent en contester l'usage, s'il a été acquis par l'épargne accumulée durant de longues années de travail, parfois difficiles, quelques fois harassantes pour le corps, ou peut être désespérantes pour la santé de l'esprit. Le truc c'est que la règle a contraint chacun à en remettre une partie à un machin collectif et solidaire entre générations. Fallait pas! En haut, tout en haut, les méprisants ont décidé qu'un meilleur emploi pourrait être fait de la cagnotte à leur profit, alors ils en préparent la captation. Pognon qu'ils ont dit, comme on dit "pas grave", quoi!

             Parce que leur pognon à eux il est à l'abri dans des coffres privés, pas solidaires pour deux ronds, mais bien protégés, On ne va pas les confondre avec l'argent du salaire différé. En revanche pour les autres, ceux qu'on méprise, qui n'ont qu'à se taire, on veut bien tenter de faire croire que l'argent qu'on leur doit, qui leur appartient, serait une sorte de ponction au détriment des ressources de l'ensemble de la nation, voire de son équilibre. C'est archi faux! 

              Le méprisant par nature ignore l'histoire sociale ou même la mémoire, alors il faut en avoir pour lui. J'use d'un exemple poétique. Il y a quelques années, le génial Ferdinand Godard mit en cinéma la plus belle actrice française, en tout cas la plus célèbre, dans un film intitulé "Le mépris". Le mépris d'une dactylo pour les assiduités d'un riche producteur dont le mari regardait complaisamment au loin, ailleurs. La dactylo envoyait paître les deux complices dans un autre pré, avant de reprendre le chemin du bureau. Un régal, sans doute le meilleur rôle de Brigitte Bardot en femme libérée.

              La réussite personnelle est autant le fruit du hasard que du talent. Rien n'oblige à céder. On peut refuser la corruption de l'argent, mettre un terme à la corruption des esprits. Et si, prenons nous à rêver, les Français répondaient bientôt à la morgue du Château en méprisant la candidature des siens dans les urnes. Voilà qui serait une forte réfutation des propos hasardeux sur le pognon de la solidarité, la condamnation de l'ignorance de la vie partagée dans la modestie de la majorité d'entre eux, une belle revanche sur ceux qui osent penser à leur place et les regarder de haut. En attendant au bal du 14 juillet les prétentieux sont légion.

              Le mépris rôde à ras de terre avec ses auteurs, les relever n'en vaut guère la peine.

 

              

 

    

 

                 

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14 mai 2018

Cannes 2018

                                                                   Cannes 2018

                   Un festival dont on nous rebat les oreilles. Impossible de passer à côté, quand bien même on ferait tout pour. Chaque année à la même époque une nuée de journaleux et de parisiens à la mode se précipite sur les hôtels de la Croisette, privatise les plages, envahit les boîtes de nuit, les rues qui y conduisent, sous le regard envieux des beaufs parqués, entassés derrière les barrières, qui n'ont fait le déplacement que pour les voir. En quelques heures une flotte de bateaux luxueux fait sa sortie annuelle du port d'Antibes, 20 minutes ridicules de mer aller et retour, vient s'ancrer devant le îles de Lérins, pollue la baie, accueille à bord quelques happy few qui n'ont jamais vu un pauvre ailleurs qu'au cinéma et repartiront dans le même état. Le prix du café bondit sept fois, la vie des gens normaux est en suspens. Yen a marre !  

                    Ah, qu'il est loin le temps de la fête populaire du cinéma, quand on croisait le héros de Sur les quais, Brando soi même, en promenade sur le bord de mer avec une jolie Cannoise au bras. Le temps où les séances du vieux palais des festivals avaient pour public quasi exclusif les habitants, où les organisateurs étaient bien contents de les avoir, de mesurer la chaleur de leurs applaudissements. J'apprends dans la presse que la mairie dresse aujourd'hui des listes de ceux qui voudraient participer à la fête avant d'en tirer quelques uns au sort. Exclus les autres, s'ils protestaient on ne les entendrait même pas tant le festival est étranger à sa ville. Grotesque.

                    La poésie a foutu le camp, le plaisir a changé de couleur, l'ambiance fraternelle devient un souvenir. Bien entendu nous sommes toujours ravis d'accueillir l'élite des créateurs du monde entier, les vedettes qui les accompagnent sont de si belles personnes, mais on goûterait davantage de simplicité. Enfin que l'on chasse cette pléiade de passants inutiles qui n'ont rien à faire là que de tenter de se faire voir. Les profiteurs sont parmi eux. Dans l'ombre des paillettes ils guettent les retombées de la galette, des soirées, du sexe. Les putains ne sont plus respectueuses, les escrocs escroquent, des charlatans donnent des interviews.  Chacun fait son cinéma, après la projection le prédateur attend  son heure.

                    Qu'il est loin le poète, le temps ou Prévert plantait le décor de "Los Olvidados" :"la dernière fois que j'ai rencontré Luis Bunuel c'était un soir à Cannes sur la Croisette..." On n'avait pas encore détruit l'ancien palais des festivals, la mer n'était pas polluée, les acteurs côtoyaient les pêcheurs, les pontons de la plage luisaient sous la lune, indemnes des colonies de rats qui sortent au crépuscule se régaler de reliefs de la fête. on plaisantait, on riait comme de bons enfants tandis qu'au loin deux hirondelles, la police à vélo et pélerine, faisait circuler au carrefour du Suquet. BB était trop jeune pour se rouler à moitié nue dans le sable ou s'afficher en robe scandale au bras de Vadim. Elle viendrait plus tard.

                     Aujourd'hui, maintenant, Cannes est devenue une citadelle cernée par les voitures. Si vous envisagez de l'approcher, renoncez! Vous passeriez des heures coincé dans un embouteillage. C'est comme Saint-Tropez au mois d'aôut, inaccessible. Au moins à Saint-Trop, il leur reste BB qui a bien vieilli et ne fait plus son marché. De toute manière il y a belle lurette que les derniers paysans de la presqu'île ont laissé la place aux promoteurs de béton.

                     Pareil à Cannes. Les anciens pêcheurs sont à quai. Assis autour du palais des festivals, ils regardent la mer.

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23 avril 2018

Aphrodisia

 

                                                              Aphrodisia

Et les Grecs nous ont légué ce doux nom. Rien qu'à le prononcer on a déjà le sentiment du plaisir, la sensation du baiser sur les lèvres. Les plus experts des amants assurent d'ailleurs qu'il n'y a pas d'équivalent à ce mot dans notre langue. Erotisme, c'est un peu pauvre. Enfin si, en le disant, vous pensez à quelque substance ou situation propice à l'exacerbation des désirs vous risquez l'erreur,  Aphrodite est la déesse de l'amour, rien d'autre, on n'a jamais entendu dire qu'elle eût besoin d'un quelconque vulgaire instrument, semblable à ceux qu'on acquiert dans nos boutiques, pour accomplir plusieurs vies de rencontres  parfois tourmentées.

D'accord, les artistes la représentent nue, sans aucune perversité ce n'est qu'évocation de nature, évocation de la simplicité de l'inclination sexuelle, de la joie que les amants éprouvent dans son exécution, dans le don réciproque des corps. On est bien loin croyez moi des relations fabriquées par les romanciers à la mode, Houellebecq et autres Djian dont le rut explose à chaque page, parfois plusieurs fois par page, à se demander s'il leur arrive de penser à autre chose que l'exacerbation plastique ou caoutchouteuse des anatomies de leurs héros. Dire qu'ils se croient écrivains! En tout cas c'est ce que la presse nous raconte.   

Bien entendu l'amour est galvaudé puisque c'est ainsi qu'il rapporte. J'ai même découvert une série télé qui a emprunté aphrodisia pour en faire son titre et raccoler le spectateur allumé, voire la spectatrice, allez savoir. Si les billevesées qu'elle montre sont de la qualité des oeuvres ci-dessus évoquées débranchez le poste sous peine de périr d'ennui ou perdre le moral. On dit même que les pratiques à la mode de certains ne pourraient être assouvies autrement que sous la soumission de substances chimiques. Les pauvres! Chemsex, c'est leur nom.  

De toute autre manière, celà ne me semble guère plus  attirant, les guerres de pouvoir et d'influence auxquelles se livrent certains pour abuser d'aubaines sexuelles sont justement dévoilées par leurs victimes. Obsessions, violences perversions de toutes sortes sont enfin mises à jour pour ce qu'elles sont, étrangères  au partage des sentiments, à l'amour.

J'ai une meilleure suggestion. Grâce au large espace de temps écoulé depuis les grecques humanités, nos connaissances sur l'échange réciproque du plaisir des corps et l'attirance des coeurs ont mûri avec bonheur. Il est temps, si ce n'est déjà fait, d'oser l'aventure aphrodisia, choisir un partenaire, trouver une retraite, apprêter un reposoir, si possible devant la mer ou auprès d'une fraîche rivière, s'allonger sur l'herbe dans le plus simple appareil... "et là  nous dormirions", comme dans la chanson, "jusqu'à la fin du monde, lonla, jusqu'à la fin du monde..."

Pour finir je ne peux m'empêcher d'emprunter encore à Rimbaud. 

Elle est retrouvée, Quoi ? L'éternité. C'est la mer allée avec le soleil. Aphrodisia , Quoi!

 

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04 mars 2018

mai 68

                                                                   Soixantehuitard

                 "Il est interdit d'interdire." Cinquante ans après ce slogan résonne comme un pied de nez, un défi à tous les adversaires   de la révolution pacifique de 1968. Ces irréductibles rétros avancent masqués, actionnaires de quelques gazettes, marcheurs de manifs pour tous, ils distillent leurs consignes natalistes, leur morale "papad'abord-mamanaprès" comme au temps du Maréchal. Il veulent surtout le maintien de leurs privilèges, la Fance d'en haut contre celle d'en bas. Ils sont contre la liberté sexuelle, l'IVG, les parlottes Nuit Debout, la spontanéité, le planning familial. En revanche ils ne sont pas opposés à la démocratie pourvu qu'elle soit assez bien organisée pour n'élire que les leurs, rester entre-soi.

                 Et voilà! Ils sont chocolat, cocus, déboutés de l'histoire. Pensez donc, cinquante ans après, comme une célébration une nouvelle révolution, celle de l'émancipation féministe cette fois, traverse les peuples, dénonce l'oppression sexuelle exercée dans certains cercles, exige l'égalité et le respect dans le domaine professionnel, culturel, comme dans le monde de l'intimité. J'ose prétendre que cette révolution est fille de la première. L'audace de ces femmes qui dénoncent leurs oppresseurs, voire leurs bourreaux, ne pourrait se concevoir sans les portes ouvertes sur la libre expression par la jeunesse en mouvement en 1968. C'est une continuation.

                  Soyons sans illusion. Déjà, dans les gazettes citées plus haut les plumes se préparent pour une autre fête, la dénonciation des enragés, l'étalage de destructions grotesques, l'édification saugrenue des barricades en rappel aux oppressions d'un autre siècle. Sachons regarder, l'essentiel ne réside pas dans l'éclat, le reflet, qui accompage les faits mais dans l'évènement lui-même. Ainsi, quand elle disparut l'an dernier, multiplia t-on les éloges en faveur de la loi instaurant l'IVG défendue par Mme Veil, on rendit ainsi justice au courage d'une grande dame. Cinquantenaire oblige, pour être tout à fait juste on pourrait cette année saluer dans les médias les dizaines de milliers de jeunes héritiers de mai 68 qui défilèrent pour exiger la promulgation de cette loi et gagnèrent la faveur de l' opinion majoritaire, le progrès.

                   N'en déplaise à certains, la révolution des moeurs se poursuit sans retour, San Francisco s'éveille après cinquante ans de  chansons vantant la liberté sexuelle, internet raconte tout, presque partout. On peut oser réclamer la censure de "L'origine du monde", on ne détruira jamais cinquante ans de progrès des sciences et des techniques, des arts, des lettres. Jamais la fondation d'une conscience morale élevée des rapports humains ne s'arrête car elle découle de l'accélération du mouvement des idées. Qui l'empêcherait? Je ne crains que les combats d'arrière garde des dictatures contre les lumières.

                   Quelques mois avant le mouvement de la jeunesse en 1968 un journal titra sur un mot précurseur devenu célèbre : "La France s'ennuie". Il pourrait aujourdhui se parodier en écrivant "la France se crispe", c'est vrai. Dans quelques semaines quand le moment sera venu de fêter l'anniversaire de mai 68, ne succombez pas au discours convenu de morosité méprisante des gazettes. Communards avant-hier, soixantehuitards presque aujourd'hui, ils ont changé le regard du monde. Les uns ont ouvert les portes à la République, les autres à la morale du partage, sincère, spontané. La révolution féministe en annonce d'autres. Sous les pavés de 68 il y a encore beaucoup de plages à découvrir.     

 

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21 février 2018

Ghislaine

                                                                    Ghislaine

                                      Ghislaine s'en est allée. Je viens de l'apprendre tard dans la nuit. Je suis triste mais pas trop, désenchanté plutôt. Ghislaine était âgée, nous sommes frappés tour à tour, bien obligés de l'accepter. D'habitude il n'y a pas de quoi en faire une histoire mais pour Ghislaine, Oui! Elle a tant compté dans ma jeunesse, si vous êtes curieux je vous raconte.

                    C'était rue du capitaine Thuilleaux, La Celle Saint Cloud, le nom mémorable d'un héros oublié de la Grande guerre, une voie champêtre, presque un chemin à cet époque, au bout duquel on accédait par la droite à une vieille maison bourgeoise, construite sur la colline au beau milieu d'un petit parc. Le long du sentier coulait une source jusqu'à trouver une fontaine. Ghislaine vivait ici avec trois enfants et son mari.

                     Quand je l'ai connue c'était une femme d'environ quarante ans. Elle avait fait du petit paradis écarté des banlieues dans lequel elle vivait, un asile de bonheur pour les ados qu'elle croisait , parfois en crise, solitaires en rupture, ou simplement heureux d'être là. Elle accueillait tous ceux qui passaient, leur offrait à dîner et, toujours souriante les aidait à oublier leurs déboires. Je sais qu'elle avait parfois des ennuis comme tout le monde, mais je ne  l'ai jamais vue cesser de nous sourire ou de traiter le mauvais sort avec humour. La maison de Ghislaine était remplie de jeunesse et pleine d'âme.

                     Esthéticienne, maquilleuse de théâtre, elle fréquentait des artistes et communiquait le gôut de la création à ses enfants. Ses aînés, mes amis, transformèrent un jour ma banale motobécane en une oeuvre d'art colorée sur laquelle j'ai fièrement parcouru les banlieues du sud de Paris jusqu'aux plus hauts cols des Corbières. Un autre jour je découvrais que de simples ustensiles de jardin se changeaient en accessoires harmonieux lorsqu'ils étaient façonnés par une main d'artiste. Parfois avec l'accord de Ghislaine, le parc de la Celle Saint Cloud devint un atelier de peinture. Des décors y virent le jour entre un disque de Corelli et des toiles accrochées aux murs par des amis talentueux.

                     On éclaira ce parc, dans cette maison on donna des fêtes. Peu importait alors la qualité des mets ou l'abondance des vins, d'où que nous venions nous étions heureux d'être là, à notre aise, par la grâce du sourire chaleureux que Ghislaine nous réservait, elle donnait sans retour. Très tôt peu épargné par les coups du sort, j'étais alors un ado sombre et solitaire, souvent en colère. Comme j'apprenais doucement à vivre la fréquentation de la maison de la Celle Saint Cloud contribua, et pas qu'un peu, à me réconcilier avec le monde, me permettre de devenir un homme.

                     Si la période que nous traversons favorise peu le regard généreux des adultes vis à vis de la jeunesse, je souhaite quand même à chaque ado en proie au doute de rencontrer sa Ghislaine et un havre dans lequel se construire. Je l'ai revue il y a quelques années, au delà des ans j'ai constaté que sa curiosité d'esprit était aussi intacte que son sourire, sans doute parcequ'elle avait un coeur gros comme ça, il ne l'abandonnait pas.

                      J'ai retrouvé sur internet la rue du capitaine Thuilleaux, le site semble préservé, il m'a semblé que la maison de mes amis, rénovée par de nouveaux propriétaires, n'a pas été détruite. Si un peu de chaleur humaine désintéressée rôde encore par là, c'est la sienne.   

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02 février 2018

Platane

                                                                       Platane

                   On raconte que les platanes qui bordent le Canal du Midi sont malades. Quel dommage! Ces arbres majestueux ont survécu plus d'un siècle et demi en défiant les foudres du temps ou les attaques sournoises des parasites, et voici que ces géants sont menacés par une simple moisissure. C'est bien moderne. Une gigantesque plantation de 40 000 arbres disparaîtrait en quelques années à cause d'une inguérissable broutille. Rien ne va plus comme avant, les municipistes s'acharnent à détruire les magnifiques allées d'arbres qui conduisaient autrefois dans nos villages, les propriétaires de vieux manoirs charmants vendent leurs forêts aux lotisseurs, on craint le pire autour du canal.

                   Il est vrai, j'y consens, que ceux d'entre vous qui n'ont pas connu cette France de paille bordée de frondaisons, la France des champs et des prés fleuris, il n'y a pas si longtemps, moins d'un  demi siècle, n'ont pas lieu de s'émouvoir de la disparition des platanes. une génération remplace l'autre, le contemporain se fout des platanes, il a bien raison, les pères sont aussi oubliés que la terre qui les a vu naître. Dans le 93 on ne s'occupe pas de la verdure.

                    Pourtant l'ont-ils aimée cette terre les anciens et ils n'ont rien pu faire. Peu à peu des routes de toutes catégories ont cerné leurs maisons, trois voies, carrefours giratoires, déviations, trèfles et autoroutes, ponts et tunnels, grandes lignes, il fallait tout sacrifier à la circulation jusqu'à ce qu'on invente...la voiture immobile. L'asphyxie paralysa un jour une grande capitale européeenne avec un embouteillage si gigantesque que tout s'arrêta. De surcroît, entre les voies nouvelles la tendance n'est décidément pas favorable au fermage, la priorité revient à la construction de vastes centres commerciaux et autres zones industrielles qui poussent autour des lotissements.

                     J'ai connu un employé des Eaux et forêts qui s'opposait de tous ses moyens à l'addiction de son administration pour créer à tout va des sentiers anti incendie dans les bois. Il avait remarqué que lesdits sentiers finissaient toujours sous du goudron dont on prétextait pour autoriser des constructions, en douce, en catimini, au beau milieu de zones jusque là préservées. Je vous transmets son message, si un ingénieur des Ponts et Chaussées vous propose de tracer un sentier dans votre bois favori, méfiance! On en a tant vu de ces chemins qui finissent en pleine montagne sur un terrain de golf désert, interdit aux promeneurs et aux brebis. 

                      D'accord. Le platane n'est pas la panacée. A l'origine, je le reconnais, le canal du Midi était planté de toutes autres essences d'arbres, mais personne de vivant ne peut se vanter de les avoir vues, et pour cause, les platanes ont plus de cent ans. Certes ce n'est pas le plus bel arbre, ni le plus rare mais, si agréable il  atteint avec le temps des hauteurs impressionnantes, son feuillage touffu abrite le promeneur des pires ardeurs de l'été puis disparaît d'un coup à l'automne, pour le laisser profiter des dernières ardeurs du soleil.

                      Commun et commode, voilà le platane! Commode aux amoureux pour graver des serments sur sa pâle écorce tendre comme l'amour, cachette idéale des enfants en goguette. Commun tant il est décoratif qu'on en a planté partout, sur les places, dans les jardins et les parcs, les berges de nos ruisseaux, les cours des écoles et des collèges, parfois les terre-pleins au beau milieu des carrefours urbains. On s'est habitués, les platanes étaient là quand nous sommes nés et nous ont accompagnés sur la route de nos vies. Ils restent quand nous partons et poussent même quelques branches neuves pour saluer le fourgon qui nous emporte.

                       Et il faudrait les arracher comme on ferait table rase de notre histoire, comme on s'arracherait un peu de chair. Sans les platanes nous serions défigurés, un peu de notre passé disparaîtrait, comme si on jetait par dessus bord un pan de l'héritage que les générations nous ont légué.

C'est impossible. Sauvez les platanes du canal du Midi!

  

 

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25 décembre 2017

Nadir

                                                                   Nadir

                   Dans les sciences c'est le point le plus bas, celui en dessous duquel on ne peut pas descendre, le contraire exact du zénith. Nous l'avons emprunté à l'arabe, langue dans laquelle son écriture le distingue du prénom, d'usage fréquent aujourd'hui, avec lequel il ne faut donc pas le confondre. Voilà qui démontre comme la destinée des mots est parfois mystérieuse, leur emploi varie au gré des saisons, voire de la fantaisie de tout un chacun, et les savants ne sont pas les derniers à emprunter de ci de là, selon les besoins de leurs mesures. 

                    Je n'ai pas choisi ce mot pour jouer le pédant, je vous l'assure. Simplement, je cherchais comment exprimer le contraire d'une apothéose et j'ai dû faire appel à ma mémoire. J'en ai conclu qu'il est plus aisé de décrire un point culminant qu'un affaissement, on vante ses qualités avant d'avouer les défauts, et encore. Quand le moral est à zéro, on se terre, on évite d'en parler, on fait semblant. Et puis on est en décembre, le jour est au plus bas, hésite à se relever tandis que la terre tourne dans l'ombre, cherche la position de l'an nouveau avant de s'élancer vers le printemps.  

                     Sans doute est-ce la bonnne raison pour laquelle on a casé tant de fêtes en cette saison, l'année est épuisée et les gens avec, on fait la trève. Au Moyen-âge on cessait même de guerroyer par mauvais temps, pour ne pas harasser les chevaux ou abîmer l'équipement. Maintenant on a le père Noël, venu tout droit des migrants d'amérique il a retraversé la mer pour venir réjouir nos enfants. C'est tout récent.

                     Plus avant les Romains fêtaient les Saturnales. Pour cette occasion on raconte qu'ils n'hésitaient pas à mélanger les citoyens de toutes conditions, organisaient de bons repas et même des festins dans lesquels ils échangeaient de menus cadeaux. La preuve que le nadir hivernal vient de loin. De l'origine de la vie dans une société plus démocratique qu'il n'y paraît, de quoi en prendre de la graine pour nos élites si elles sont encore capables de relever le défi du zénith.

                      Saturne était, paraît-il, honoré comme un dieu. Hélas un dieu sombre, pessimiste, inclinant à la mélancolie. Pas vraiment étonnant quand on observe la planète dont il porte le nom. Une planète gazeuse entourée d'anneaux dont on ignore la composition, même si c'est un bel effet on ne peut pas s'y fier, si ça se trouve ces vapeurs sont nocives .Tout ce qui tourne autour du soleil n'est pas nécessairement bénéfique. Certains disent même qu'à force de regarder le ciel on risque la dépression.

                     Heureusement à Noël, la joie des enfants sauve les familles de l'ennui des frimas. Autour du sapin ou d'un bon repas on fait bonne figure à la belle mère qui n'arrête pas de gémir après ses  rhumatismes, on s'efforce de ne pas envoyer sur les roses son époux autoritaire, on a même invité le cousin qui vous tape cent balles chaque fois qu'il vous voit et, miracle, le fils prodigue qui ne téléphone jamais est revenu passer la nuit dans la chambre vide. 

                      Nadir, si on y réfléchit, est un mot plein de soleil. Inutile de broyer du noir dans le jour qui faiblit. L'an neuf arrive, on dansera sous le gui. 

 

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02 décembre 2017

Songe

                                                                       Songe

                Voilà qui a de l'allure, un mot noble en quelque sorte. On pense au théâtre, La vie est un songe, écrivit Calderon du haut de sa péninsule. Plus avant, Shakepeare enchanta le monde avec Le songe d'un nuit d'été. Un terme shakesperien quoi de mieux pour rêver la vie, la vie celée, intime, derrière les apparences. Il faut qu'on s'évade, c'est un peu comme la parure du cygne, noir ou blanc le songe promène ses histoires, au gré de chemins imprévus dont les courbes sans but dessinent un joli paysage sur les berges d'un lac. 

                 Histoire ai-je dit. Ainsi va le songe, il n'a ni projet ni fin puisqu'il n'est pas réel. C'est tout ce qu'on se raconte pour imaginer l'avenir, embellir le présent, changer la couleur du passé. Grâce à lui on mène une double vie. Comme Perrette on rêve qu'on devient riche ou qu'un jour on atteindra son Amérique à soi, quitte, patatras, à tomber de haut, c'est qu'il ne faut pas grand chose pour faire un faux pas. Malgré tout, quoiqu'il arrive, n'oublions pas que dans notre maison nous sommes Rois et Reines. Rien ne nous empêche de parer notre destin de quelques plumes jolies, de quelque fragrance agréable, de prédire la réussite de nos projets les plus fous. Nul ne nous contredira. 

                  Quant-à Perrette il faudrait écrire la suite de l'histoire. Si, y avez vous songé, en rentrant toute déconfite elle avait croisé un beau et fort jeune homme. Si, encore, ce jeune homme était un noble chevalier ou un prince en balade. Si, toujours, ce prince apitoyé par ses larmes l'avait enlevée pour la conduire en sa belle demeure, dans une chambre ou flambait un bon feu dans la grande cheminée. Je n'ose raconter la suite au cas où Perrette se serait laissée séduire par le désir ardent de la flamme. Attention Perrette ! Parfois les lendemains de rêve ne recueillent que des cendres.

                    La vie serait ainsi un invraisemblable conte. C'est dans une île de Grèce que Shakespeare avait situé une intrigue dont le chassé croisé amoureux n'en finit plus d'enchanter les amateurs de comédie. Gageons que si l'illustre auteur ne mit jamais les pieds dans les Cyclades il eut le génie de saisir la sensualité éternelle de ces lieux. Un cinéaste suédois, tout aussi féru d'histoires légères, lui rendit hommage en nous livrant les Sourires d'une nuit d'été, fable leste d'un rêve de ballet des plaisirs nocturnes qui finit par mettre tous ses personnages...au lit. Heureusement pas tous ensemble. Sacré Bergman, ils se rencontrent, se perdent, se séparent jusqu'à ce que l'amour les unisse.

                    Au septentrion, l'été norvégien est si bref qu'il favorise les calembredaines, il faut en profiter. C'est dans le même film qu'un prêtre émoustillé demande à dieu de le délier de son voeu de chasteté. Ciel!

                   Tout ce marivaudage se déroule "entre adultes consentants", sans heurts sinon quelques pleurs consolés. Sainte simplicité du sexe, bien éloignée de l'actualité. Venue d'Amérique, la description des moeurs barbares auxquelles se livrent des hommes de pouvoir depuis quelques décennies saisit le monde. Ils ont transformé le songe d'amour en cauchemar obscène. A juste titre les colonnes des gazettes se remplissent de la révolte de leurs proies contraintes ou abusées.

                    On disait autrefois chez nous : tout finit par des chansons! Après la révolution de la féminité, il est temps de rajeunir la maxime : un jour en France, tout finira par un songe! D'amour de préférence.

 

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05 novembre 2017

Chtimi

                                                                  Ch'timi

                  Qu'il s'agisse du dialecte de Picardie ou de ceux qui le parlent, allez savoir. Tout se mélange si bien que les Chtis du Nord n'habitent pas cette province, des ignorants dit-on confondraient même l'usage de son parler avec une altération populaire du français. Un simple patois, quoi! Le genre de querelle dans laquelle je me garderais bien de démêler le vrai du faux, sous peine d'être immédiatement contredit. En vérité, l'histoire de Ch'ti que je veux raconter est un souvenir de caserne, simple, savoureux, une petite pierre ajoutée à la somme conséquente des oeuvres consacrées à la défense et illustration de l'art de vivre des gens du Nord.

                  Un soir de Noël lointain, quatre jeunes hommes originaires de ces pays étaient enfermés dans une caserne, même pas chez eux, mais dans un des Grands Camps de Champagne hérités par l'armée depuis la Grande guerre, Suippes pour le bien nommer. Retenus dans la cambuse, la chambrée de leur baraquement, avec votre serviteur, en service commandé qu'il a dit le juteux, en choisissant les malchanceux chargés de garder des baraques si peu hospitalières un pareil soir.

                   Imaginez les lieux, la carrée aux murs tristes, la fenêtre obturée sur une cour de caserne, les couvertures tirées sur une douzaine de lits étroits, vides. D'ailleurs tout est vide dans ces bâtiments dont les occupants habituels se sont enfuis, nu et propre, de ce froid de régiment qui ne supporte pas la moindre touche de fantaisie. Tout est finalement sec quand on est militaire. Ce soir là  l'humain se résumait à quatre personnages et un poêle. Je les observais. Ils arrivèrent chargés de sacs. En un clin d'oeil le poêle se mit à ronfler, la lumière changea de couleur, la table mince fut recouverte d'une nappe, de victuailles et d'un nombre impressionnant de bouteilles de vin sorties d'on ne sait où.   

                   J'avais du mal à les comprendre mais je me souviens bien de leur allure. Il y avait Wolowiek, le plus bel homme que j'aie jamais rencontré, un Polak bond aux yeux bleus, costaud comme un chêne avec des muscles d'athlète longs et fins, un indestructible et souriant conducteur d'engins des mines du Nord, à qui nul n'osait chercher noise, pas même les plus teigneux des sergents. Urbaniak,  lui aussi d'origine polonaise, mineur de fond de son état, arborait une gueule réjouie sous un pif turgescent qui lui mangeait le visage. Toujours souriant, disponible, travailleur, c'était un bon camarade, hélas déjà silicosé à vingt ans par les poussières du charbon qu'il extrayait au fond. Ribès, cheveu brun et oeil de velours, venait d'un de ces villages des Flandres peuplés en partie d'Espagnols depuis l'empire de Charles Quint. D'origine rurale modeste, sachant à peine lire, il fréquentait le cours d'alphabétisation qu'on m'avait autorisé à donner deux fois par semaine. Le dernier, Planchet, était caporal, intelligent et capable il travaillait aussi à la mine, dans un bureau. Un fameux débrouillard dont le bon sens était écouté de tous.  

                    Dans la chambrée quand le poêle ronfle, la vie renaît. En quelques minutes, ça caille en Champagne, le froid de l'hiver est chassé, le visage des oubliés du 24 décembre se détend, les sourires apparaissent, dins ch'nord y'a toudis eun'alambic, clamèrent les compagnons à mon intention. Ils s'assirent autour de la table, balançant ma sobriété triste par dessus les monts, je consentis à les rejoindre. Amphitryon n'aurait pas fait mieux. Je leur demandai ce qu'ils comptaient faire de toutes ces bouteilles. Boire sans soif dirent-ils, ils jurèrent de tenir jusqu'à minuit et la dernière goutte. J'eus droit au premier verre et je les regardai vider le leur quand je n'étais encore qu'à la première gorgée. Je les écoutai parler toujours sans comprendre, bercé par le chant énigmatique de leurs paroles je me laissai aller à leur enthousiasme, leur chaleur devint mienne. A minuit je fus seul à me coucher fin saoul quand ils ouvraient les dernières bouteilles, au beau mileu d'un capharnaüm de reliefs de fête étonnant en ce lieu austère. 

                    Sept heures je me réveillai au clairon avec un mal de tête éprouvant. La chambre lavée et rangée était impeccable, Urbaniak balayait les dernières poussières en souriant. Mes compagnons de bouteille, frais comme des gardons qui n'auraient bu que de l'eau, reprenaient leurs occupations ordinaires sans même une ride de fatigue. Tandis que j'agonisais dans mon lit mes amis ch'tis branchèrent un transistor, allumèrent leur première cigarette, puis me souhaitèrent un bon Noël.

                     Je sais bien pourquoi je garde depuis si longtemps, dans un coin de mes souvenirs, cet instant inouï de tendresse.

                   

 

 

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16 octobre 2017

Socrate

                                                                 Socrate

                  Toujours d'actualité. Sans doute, après tant d'auteurs admirables, la comparaison avec ces modestes lignes serait insupportable, présomptueuse. Pourtant, allez savoir pourquoi, je ne suis pas le seul, de temps en temps ma pensée s'arrête sur le grand philosophe de l'antiquité. La science de Socrate nous vient de la transmission orale par le truchement de ses élèves et successeurs, il n'a rien laissé d'écrit et on se réfère sans cesse à lui. Voilà pourquoi dans mon coin je me dis, il faut oser Socrate.

                    Le combattant d'abord. Il participa aux guerres du Péloponnèse à l'égal des citoyens de sa cité. S'il ne reste rien de ses hypothétiques exploits, on sait à quel point il aimait Athènes et la démocratie. Quand les incartades d'Alcibiade, son jeune ami de coeur, finirent par corrompre l'esprit public, Socrate désapprouva. Quand le même "enfant chéri des Athéniens", se vendit aux ennemis de la république, Socrate ne supporta pas la trahison. Tous ceux, ils sont nombreux, qui trahissent leurs engagements, devraient en prendre exemple.

                     Le mari vient ensuite.  Les démêlés de Socrate avec sa tendre épouse, Xanthippe, ont fait le bonheur de ses concitoyens et des bons auteurs qui le mirent en scène avec sa mégère acariâtre. Il n'empêche qu'il en eut trois enfants. On dit qu'elle le frappait parfois, ce à quoi il s'abstenait de répondre, montrant ainsi la supériorité de son esprit, la qualité de son coeur, par dessus tout sa grande sagesse.

                      L'humaniste en quête de vérité s'opposa aux sophistes qui plaçaient l'art de la persuasion au centre de leur enseignement. Les valeurs dévoyées de ces orateurs sont d'un modernisme outrageusement répandu, privilégiant l'apparence, l'affichage, la science sans conscience,  la recherche de profit auprès de "jeunes gens riches et distingués" disait Platon. Combien d'hommes publics, aujourd'hui, pourraient ici se reconnaître.

                       Tout à leur contraire, Socrate, sa mère fut sage-femme, inventa l'accouchement des âmes. Sa maïeutique soutient que chacun d'entre nous peut trouver la vérité sur lui même en se penchant sur son être, sa  propre existence. "Gnôti seoton", connais toi toi même.  En cela on peut voir en lui un précurseur de Proust ou de Freud. Vingt cinq siècles d'avance. Qui dit Mieux?

                       L'image a marqué les esprits. Nous nous souvenons tous du sage de l'antiquité avalant sereinement la ciguë entouré d'un cercle d'amis. Il fut condamné pour athéisme  et corruption de la jeunesse par une clique de dictateurs en herbe, tout le contraire de son enseignement et de sa vie. Lassé des trahisons, épuisé par la médiocrité, sentant approcher les stigmates de la vieillesse, il renonça d'accompagner la perversion de la démocratie. Il décida de son départ comme un témoignage de la vérité contre ses falsificateurs. Son départ signa le début de la fin de la cité grecque. 

                        Il m'arrive de penser ainsi. Après une vie bien remplie, quand les atteintes du temps deviennnent trop pressantes sur un corps affaibli, lorsque les appels à la raison n'ont plus d'écho, que les dieux restent sourds aux appels salvateurs des amis de la planète, la figure tutélaire du premier philosophe me revient à l'esprit. Un jour ou l'autre il faut oser. Osons Socrate!

   

 

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28 août 2017

Jalousies

                                                                         Jalousies

                  Encore un mot à double sens, à tiroirs, de quoi bien jouer ou se jouer. Au pluriel ce ne sont que des persiennes. Pas si simple tout de même car tout le plaisir, à travers les jalousies, c'est de voir sans être vu. Je me suis toujours demandé, en mémoire du roman de Pierre Louÿs, si la "femme", lassée de son amant-pantin, ne pousserait pas la jouissance jusqu'au plaisir pervers et invisible, de contempler, à travers sa jalousie, la figure déconfite de cet homme, jouet éconduit devant sa porte close, le désir inassouvi pour toujours, pour jamais, pour l'éternité. Dur!

                  Autres fadaises en cette rentrée, celles de nos jalousies politiques. Extraordinaires ces propos que tient l'ancien grand manitou de l'Elysée, à tort ou à raison complètement déconsidéré, pour tancer son successeur qui n'a pas manqué une occasion de multiplier les bévues durant tout l'été. Et comme si cela ne suffisait pas, voici que son ancien porte parole, Le Foll, comme son nom l'indique on ne sait quelle mouche le  pique, pris d'une frénésie de remontrances à l'égard de tout ce qui n'est pas la sagacité de l'échec permanent dans lequel il s'est vautré durant cinq ans. Encore un donneur de leçons ratées qui a oublié de se cacher de honte derrière ses persiennes. Jalousie quand tu les tiens, rien ne les retient. 

                   Jalousies, un mot à considérer avec grand sérieux, derrière lui se profile le drame, de nombreux drames. Certains sordides font la une des gazettes du dimanche matin en détaillant les crimes et les vengeances au sein des familles, d'autres, flamboyants, nous accompagnent depuis les bancs de l'école ou notre première leçon de théâtre. Une amoureuse, un traître,  un prince pétri d'orgueil, Othello, voilà réunis pour toujours, jusqu'à nos jours, les ingrédients de la comédie des intrigues, de la rivalité, de la domination, de la haine enfin, qui caractérisent les moeurs et les idées de ceux qui prétendent gouverner Ah! Comme elle est loin la République de Cincinnatus.   

                    Évidemment je préfère, comme toi lecteur?, la légèreté des usages de curieux, cachés derrière les jalousies de leurs maisons. Dissimulé par la pénombre, tout le jour je jette un oeil attentif au travers des lattes de bois de mes persiennes. Je vois passer l'anxieux qui se rend avant l'heure au travail, puis le distrait qui enfourche son vélo parce qu'il est encore en retard, bien d'autres encore. Le jeudi une fois par semaine, je sais que vers quinze heures, Mme V... ma voisine, ne manquerait pour rien au monde de sortir discrètement pour se rendre l'air dégagé, chez son amant qui l'attend trois rues plus loin. Lorsqu'elle revient vers cinq heures j'ai tout le temps de mesurer l'ardeur de ses ébats selon le désordre de sa coiffure ou l'état de sa jupe froissée.

                    Je le sais, je me rends compte qu'il s'agit là de vilaines habitudes. Je m'en absous car la curiosité n'est pas le pire des sentiments, surtout quand elle s'exerce avec discrétion, sans commentaires déplacés. Le pire serait la rumeur. Fille de la jalousie elle se profile dans les propos des bavards mal intentionnés, parfois simplement craintifs à force de se sentir concernés par les agressions qu'on leur raconte à longueur de gazettes. De quoi se demander si, parfois, ils ne souhaiteraient pas être parmi les victimes afin de pouvoir en parler.

                    Pour le plaisir ouvrons un dernier tiroir, la jalousie fut aussi le nom d'une danse ancienne. Le sens de ce mot est perdu mais pas son usage, en certains palais il paraît qu'on la danse encore, la sarabande.

 

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13 août 2017

Broussaille

                                                                       Broussaille

                 Encore un mot de naturaliste croyez-vous. Pas vraiment. La broussaille c'est bien autre chose. En premier lieu on peut la faire rimer avec pagaille, ou bataille, tout un programme, ces noms en "aille" nous la baillent belle et je ne parle même pas de la flotte. Car je trouve du brouillard ou du brouillon dans la broussaille, comme ce débordement qu'on décèle dans certains esprits, ceux incapables d'aligner dans le bon ordre quelques idées sensées. Voyez comme on est loin de ces friches urbaines oubliées dans lesquelles prolifèrent la ronce, l'ortie, la chélidoine ou quelques chardons, sans autre intérêt que celui des promeneurs de chiens du soir, vite chassés par la pluie.

                 Dommage. Les lieux préservés dans les interstices de nos villes, offrent des taches de verdure aussi plaisantes à l'oeil que bien des jardins publics, surtout ceux que les édiles municipaux, avides de leurs immeubles de rapport, ont négligé de laisser aux promeneurs. Voyez comme à Paris, depuis tant de lustres, les promoteurs lorgnent sur les terrains abandonnés de la petite ceinture ferroviaire qui entoura la cité. De nombreux parisiens attachés à ce long ruban de verdure extraordinaire dans leur ville leur on fait échec. Je les aime ceux là. Les résistants tenez bon!

                 Un peu plus loin, pas très loin, dans les banlieues, les broussailles entreprennent un grand oeuvre, la décoration des vieux murs écroulés des usines périmées, oubliées des reconversions. Situées dans des endroits perdus, parfois rocambolesques, les industries d'autrefois se parent d'étranges attraits sauvages. Prunelliers, aubépine, adorent les interstices des bétons éclatés autant que les orties. Parfois même un lilas y vient prendre racine pour couronner l'ensemble d'un charme imprévu, propice à l'escapade d'un promeneur solitaire.  

                Dans les campagnes c'est une autre affaire, les broussailles signent trop souvent l'abandon d'une partie de leurs champs par des agriculteurs harassés des prix dérisoires qu'on leur consent. Des herbes apparaissent sans prévenir, sur des lopins désertés entre deux cultures encore actives, puis se transforment en taillis l'année suivante et finissent par rejoindre la garrigue ou les maigres bois qui poussent sur la colline voisine. Stériles, ces espaces mettront sans doute des années pour redevenir des asiles, semblables à ceux qui accueillaient les jeux des enfants des villages ou les abris des amoureux. Ah! la broussaille des sentiments. Qu'il était bon le temps des cabanes.

                Modeste, la broussaille fait la pige au temps. Comme dans les endroits imprévus elle s'installe, colonise les espaces mal entretenus, envahit les fossés, les talus, les carrefours délaissés par les ouvriers communaux trop peu nombreux ou mal équipés. Elle se développe au pied des champs d'éoliennes qui dominent les plaines, sous les poteaux immenses des lignes haute tension dispersés sur les collines, près des relais hertziens, des monuments, de tous les édifices publics un peu à l'écart que le modernisme répand dans nos paysages. Elle est partout, se saisit de tout l'espace.

                Parfois, fatigué de tant d'ouvrages de laideur semés sur mon chemin buissonnier je me demande s'il ne vaudrait pas mieux, au bout de compte, à la fin des fin, pour le bien de tous, que ce soit la broussaille qui gagne. 

                

                

 

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22 juillet 2017

Lagrasse

                                                                       Lagrasse

                 Passant, voyageur, si ta route conduit à Lagrasse ou traverse cette bourgade, passe ton chemin.

                 Voici un charmant village de l'Aude, perdu au beau milieu des Corbières, enchâssé dans une riante vallée, cerné de vignes, de jardins, de vergers. Quand tu le découvres, tout en bas, au détour de la route en venant de Ribaute, tu reçois un choc de charme et de beauté, en pleine poire. Ne te laisse pas prendre, poursuis ta route.

                 Si tu arrives par la voie des vins et des châteaux, au carrefour de Tournissan tu as trouvé la rivière. L'Orbieu serpente doucement jusqu'aux maisons. Il est plein de goujons, de sofies, de barbeaux truités, excellents. Il ferait bon se baigner à la Ricambaute, en amont du village, là où l'eau claire, fraîche, est profonde. Oublie ta canne à pêche au fond de la voiture, ailleurs il y a des rivières accueillantes.

                 Quand tu avances, les bâtiments monumentaux de l'abbaye apparaissent brusquement, divine surprise surmontée des entailles fortifiées d'une tour tutélaire, au beau milieu de la végétation. Elle fut prospère aux moines avant de longtemps dépérir, puis de retrouver vie et lumière, il y a cinquante ans et plus, grâce à une bande de gamins venus de Paris pour flatter ses attraits. Détourne ton regard, il n'est pas certain qu'il soit désiré. 

                 Je sais que tu serais tenté de te promener sur le pont médiéval encore en usage, qui conduit au centre du bourg, de flâner dans les rues étroites qui protègent des vents mauvais de Méditerranée, jusqu'à la halle ancienne. Des rues dont les pavés irréguliers, sortis du lit de l'Orbieu, on usé les semelles des habitants depuis plus de trois siècles. Ah! S'ils pouvaient parler, que d'histoires auraient-ils à raconter sur ces places où l'on fit tant de fêtes. Résiste, car on surveille ta conduite.

                 Difficile de renoncer aussi à la tentation de la culture. Des rencontres éditoriales sont organisées dans les plus beaux locaux de l'abbaye. Il serait aisé de s'y retrouver pour débattre avec des amis, philosophes de préférence, puis conclure des débats chaleureux et animés autour d'une bonne bouteille, dans un des nombreux estaminets qui bordent la promenade. C'est risqué, la coupe est pleine. Les beaux jours il faut réserver, les autres on ferme tôt, comme pour éviter le visiteur.

                  Car voilà, le Hic de Lagrasse est bien de notre époque. Afin d'éviter d'être gênés par les véhicules des visiteurs, les édiles ont décidé de leur destiner quelques prés goudronnés, bien à l'écart, afin de réserver les meilleures places de l'espace public à leurs administrés. Ils rompent ainsi sans vergogne, en douce, l'égalité entre citoyens, sans que nul ne s'en émeuve. Ami de Lagrasse depuis de longues années je fus verbalisé sur la promenade dans ces termes abracadabrantesques: 

                  "arrêt par stationnement de véhicule interdit par un règlement de police, P, art R 417-6R, 411-25 al 3 CR. Art L2213.22  C.G.C.T et au local du 20.04.2012,R, art 417-6 C.R. " (sic)                                                                                                         

                  Je me demande encore comment les gardes municipaux de Lagrasse font la différence entre les bons et les mauvais conducteurs. L'ubiquité peut-être.

                  Quand la tradition de l'hospitalité se piétine, voyageur, à Lagrasse désormais, passe ton chemin.  

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23 juin 2017

La Courbaisse

                                                                      La Courbaisse

                 Un hameau. On passe au beau milieu de La Courbaisse en suivant la vallée de la rivière Tinée, un des trois principaux affluents du Var. J'ai choisi le nom de ce lieu-dit de la commune proche de La Tour, pour revenir au concret, la géographie, le solide, sans doute lassé par les envolées spéculatives d'un dernier article chimérique. Et puis un endroit pareil, tout le monde le connaît sans le vouloir. On ne peut pas l'éviter. On est obligé de ralentir au milieu de vieilles maisons mal retapées, en se demandant qui peut bien habiter là ? Le genre de baraque qu'on revend aussitôt que possible après un héritage, avec difficulté et en rabattant le prix.

                  Et pourtant au fil des années le nombre d'habitants de La Courbaisse ne semble pas diminuer. L'école, sans doute une ancienne classe unique, est une bâtisse vide désaffectée, mais un jardin d'enfants, minuscule, a été aménagé dans un pré au bord de la route. Même si, quand on passe, on ne voit jamais d'enfants, c'est la preuve que les habitants, Courbaissois ou Courbaissiens je ne sais, n'ont jamais perdu foi dans la valeur de leur terroir. Je suis persuadé que n'importe lequel d'entre nous, même s'il n'habite pas les Alpes Maritimes, connaît un ou plusieurs endroits de ce genre impossible, dans son département.  

                  Quel territoire que celui là! Entre deux courbes de la route les maisons s'étalent, coincées entre les contreforts d'une haute montagne d'un côté, le lit sombre et encaissé de la rivière de l'autre. Si on passe à l'aube, c'est à peine si les brumes du matin s'effacent progressivement pour laissser place à une pâle lumière, si on vient au soir, le soleil de midi qui peine à éclairer les maisons aux meilleures heures du jour, s'est déjà effacé. Au beau milieu, entre les deux virages, un carrefour, dangereux comme ce n'est pas permis, a été aménagé pour accéder à la route, presque un chemin, qui conduit à des sablières installées dans le lit de la Tinée. De temps en temps un  énorme camion, lesté d'un monceau de cailloux débouche de là sans prévenir.  

                  Bien que je n'aie jamais croisé d'habitant sur les trottoirs de ce désert, je me suis demandé si l'explication de la vitalité de cet endroit ne résidait pas là, tout en bas, dans le lit de la rivière. Des ouvriers trouveraient ici un moyen commode d'habiter près de leur travail. Parce que pour les cultures, à La Courbaisse, on n'a que les caillasses qui roulent de la colline.

                  Pressé, le voyageur ignore presque toujours que La Courbaisse recèle un trésor. Il lui suffirait de s'arrêter au bout du village, devant la dernière maison, et de se décider à emprunter à pied le sentier qui monte en serpentant doucement, entre les chênes et les bruyères, le long d'un antique muret de pierres sèches. Au bout d'une heure à peine même au creux de  l'hiver, il déboucherait sous un soleil radieux sur un plateau décoré de genêts abondants, autrefois le territoire des chèvres. La vue sur la vallée de la basse Tinée est somptueuse. S'il continue à  monter encore une heure, entre des pins séculaires chargés de gui dont c'est le domaine, il arrivera au plus haut de la montagne. Je ne dis pas le sommet, parce que le dit sommet a été remplacé par un ouvrage monumental de la ligne Maginot, qui domine la région et commande l'accès aux deux vallées principales de la Tinée et du Var jusqu'à l'Italie. Le paysage dantesque est unique. Dans tous les cas je n'en ai jamais vu de pareil.

                  Autrefois, il n'y a pas si longtemps, des groupes de randonneurs niçois avaient coutume d'escalader cette montagne à Noël pour y cueillir le gui de l'an neuf.  Il suffisait de suivre le sentier muletier emprunté par des centaines de bidasses qui cheminèrent là pour construire une forteresse extraordinaire, inexpugnable et inutile. Il suffisait d'avoir une pensée pour eux, une pensée pour les souffrances qu'ils ont dû supporter pour passer de l'ombre au soleil.

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13 mai 2017

Chimère

 

                                                                         Chimère

                  Mystérieuse chimère, on hésite sur sa douce prononciation. C'est bien naturel, rien ne sert de courir après une ombre. Pourtant quel plaisir de caresser les chimères, sait-on jamais, elles pourraient devenir vraies. Si vous recherchez une preuve des beautés de la langue française la voilà, prononcez le ch..., voyez comme nous sommes loin des accents de certains de nos voisins qui rajoutent un T, un K gutturaux, voire un F pour l'articuler, on ne sait pourquoi. On rapporte que chez les anciens Grecs il s'agissait d'un animal fabuleux, heureusement, on a eu le temps de transformer, de polir cette fantaisie, la chimère est devenue un rêve, sans doute le plus proche de nous, celui qu'on aime.

                 Hélas! On a beau caresser nos projets dans le bon sens du poil, la réussite est difficile. Le peuple français ressemble parfois à Perrette avec son pot au lait. Tous les cinq ans on l'appelle à désigner le prince qui le gouverne et dans le même temps, il semble que l'actualité, le présent, lui fasse oublier les leçons du passé. Chaque célébration est ainsi marquée par les chimères proférées par les semeurs d'illusions, conseillers à la cour : prospérité, rayonnement, unité, sont à l'ordre du jour et les crédules sont épatés. On a tant glosé sur la versatilité des peuples qu'il n'est pas utile d'y revenir, seulement pour rappeler de garder les pieds sur terre ou, comme Ulysse, s'attacher au mat du navire pour ne pas succomber au chant des sirènes politiques. 

                 Heureusement il est des chimères séduisantes et utiles, celles qui animent nos nuits. Que serions nous sans rêves et sans désirs? Etre accompagné de la plus belle des personnes ou la plus agréable, vivre dans le confort, gagner trois sous de plus pour aider les pauvres, explorer l'univers, la mer dans ses grandes profondeurs, établir la justice et l'égalité. Toutes les envies que nous gardons au fond de nous, parfois dans le plus grand secret, fondent l'essence même de notre humanité. Je plains ceux qui n'ont plus de projets.

                 Parfois l'illusion devient le commencement de la réalité. Voyez comment les artistes saisissent le monde par un bout minuscule de la lorgnette et le transforment pour en faire une oeuvre achevée. De quatre bruits le musicien tire une symphonie, le sculpteur parvient à imprimer au coeur de la pierre un cri qui résonne dans l'âme du passant, en une seule séquence le danseur exprime tous les gestes de la vie, de l'éclosion jusqu'à la disparition. Ainsi cheminent les chimères, pour nous émouvoir.

                  Attention! Je mets en garde. Certaines illusions conduisent les peuples à l'abîme. Pensons à ceux qui, il y cent ans, prenaient le train en criant "à Berlin" et finirent par mourir à Verdun. A peu près à la même époque un auteur écrivait File la laine, le chanteur Jacques Douai lui prêta sa voix qui berça d'émotion toute une génération. "Ouvrir la page à l'éternel retour" me semble un choix plus heureux, à l'inverse de la haine l'amour se nourrit d'utopies abouties.            

Le prix du renoncement au désir serait la sécheresse des coeurs, un chemin impossible. Suivons plutôt celui du poète, "Le bonheur est dans le pré, cours y vite, cours y vite... Le bonheur est dans le pré, cours y vite, il va filer," comme une chimère.

     

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26 avril 2017

Retable

                                                                         Retable

                Pour un simple paravent de bois il est bien mystérieux. La faute en incombe aux confréries médiévales qui trouvèrent ainsi le bon moyen, croyaient-elles, d'initier leurs ouailles aux mystères de la religion. Nul ne saurait dire à quel point leurs paroissiens furent édifiés par ces anciens panneaux de bois peints dressés près des autels, parfois si richement décorés qu'on risquerait l'indigestion visuelle à les contempler longtemps, mais il est incontestable que les maîtres de l'art de ces temps anciens nous ont ainsi légué maints chefs d'oeuvres, si précieux qu'on s'empresse aujourd'hui de les confisquer pour les déposer dans des musées.

                Parmi les ors, les draperies et les lourds vêtements d'apparat, l'oeil du visiteur, proche de la lassitude distraite, est soudain attiré par une expression, un regard, un geste, si naturels et spontanés qu'on devine que l'inspiration de l'artiste a été puisée, sinon dans l'au-delà, dans quelque source mystérieuse d'humaine beauté universellement reconnaissable, aussi bien éprouvée par l'esthète averti, que par l'enfançon marchant sur ses pas guidé par son maître d'école. C'est là que se produit le miracle véritable, dans la beauté.

                Dans le Comté niçois où je réside, nous possédons une papardelle d'oeuvres, des retables, peints à l'époque baroque par une famille d'artistes locaux, les Bréa, dont le plus illustre représentant se prénomme Louis. Louis Bréa nous a notamment disséminé plus de quatre vingt piétas dans les églises et chapelles de la Provence jusqu'à Gênes, si belles qu'on manquerait de tomber amoureux rien qu'en les voyant. Il faut dire que leur créateur semble avoir trouvé un malin plaisir à donner à certains de ses modèles une attitude ou un geste ambigus qui tranchent sur le motif édifiant de la scène qu'ils représentent. Le diable est dans les détails, il faut se pencher sur celle que je préfère, la piéta agenouillée du retable de Nice, pour deviner trois larmes qui perlent sur son beau visage. Belle comme  l'éternité!

                On donne à juste titre aux créateurs une licence infinie pour traiter les sujets qu'ils évoquent, si bien qu'il leur arrive de trahir sans hésiter les intentions de ceux qui les ont payés. C'est leur privilège. Près d'un siècle après les Bréa, Cervantès écrivit un impromptu, Le retable des Merveilles, dans lequel un artifice de théâtre ridiculise la crédulité de tout un village persuadé à tort de la pureté de son sang et de ses origines. Cette pièce est toujours représentée. La revoyant il y a peu de jours j'ai pensé à certains candidats à la présidence de mon beau pays qui, tels les bateleurs de Cervantès, tentent de faire accroire au village de leurs électeurs la pureté inaltérable de leurs origines ou la permanence de droits établis par l'histoire. La vie n'est pas ainsi, voyez l'île de Pâques, le repli conduit à l'atrophie avant disparition. 

                Le pire est qu'il y a toujours des gens pour se croire meilleurs que leur voisin et des bateleurs pour alimenter la supercherie. C'est pourquoi en guise de précaution, je propose une mesure de sauvegarde: rendre définitivement obligatoire la représentation de la pièce Le retable des Merveilles, dans toutes les villes de France en période électorale. 

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01 avril 2017

Rose d'automne

                                                                   Rose d'automne

 

                  Il faut oser la rose. De printemps ou d'automne, au détour d'un bosquet elle fait toujours signe à l'humeur. On l'a tant chantée sans altérer son charme, la senteur sans doute...qu'on retient les mots de crainte de n'être pas à la hauteur. Une si rare beauté, si volontiers offerte, comment ne pas s'incliner pour la respirer, comment ne pas succomber à ces teintes délicates avec le frisson de  l'hiver qui s'annonce. C'est que le rosier n'est pas avare et s'épanouit depuis les lumières d'avril jusqu'aux soleils des premières glaces.

                   L'usage s'est aisément répandu, les amoureux offrent des fleurs, des roses de préférence, en oubliant qu'elles se fanent à peine écloses. Un pareil sort guette sort la plupart des amours, s'estomper après les premières ardeurs, une loi cruelle qui oblige les hommes à tant recommencer avant de réussir. Enfin, je me demande bien pourquoi on voit si peu de femmes offrir des roses, sans  se priver de l'audace de dire qu'elle sont amoureuses. Il n'y aurait pas d'amour, que des preuves d'amour que l'on réserverait toujours au même bord, au même sexe. Choquant!

                    L'avènement de l'égalité étant arrivé et établi, je propose justement de balancer ces coutumes par dessus bord. Au jardin la rose est bien plus belle et dure beaucoup plus longtemps. Gardons nous de la cueillir et dormons tranquilles sur le lit de roses de nos sentiments. Quand même, j'admets qu'il est bon parfois d'imiter la nature, ces fleurs émettent un parfum aussi délicat pour éveiller les sens du passant, attirer son regard, le retenir. On appelle ces manoeuvres la séduction. Pas de doute, voilà pourquoi tant de jeunes gens se parfument avant le premier rendez-vous.

                     Mais attention! Grimpant ou remontant il n'est pas de buisson de roses sans épines. Vous serez parfois contraint de calculer, de prévoir le parcours, avant d'atteindre la plus belle des fleurs que vous convoitez. Si vous y parvenez vous serez récompensé. Le velouté de ses pétales sous la caresse de vos doigts est aussi bouleversant que la douceur de la peau de votre amie, juste à l'endroit où vous posez votre main à la naissance de son cou, tige fragile. Sentez alors comme se mêlent les odeurs, vous succombez, vous êtes pris.

                     La rose d'automne affiche des teintes moins éclatantes que celle du printemps mais si tendres, si émouvantes. Quand le jardin s'éteint doucement, elle arbore ses plus belles parures et fait mentir les poètes de "l'espace d'un matin", elle s'attarde.

                     A la recherche de sources je suis tombé sur un poème inconnu, ou que j'avais oublié de Jules Renard. La rose d'automne..."c'est une houppe de senteurs"...La suite vaut le détour, je vous invite à la (re)lire.

                    

 

           

          

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26 mars 2017

Catogan

                                                                          Catogan

                 Un simple ruban redevenu à la mode après plus d'un siècle d'oubli. Par extension ce mot désigne la coiffure ainsi obtenue en nouant quelques mèches de cheveux qu'elle assagit. Pour les filles c'est un bon moyen de discipliner de folles boucles, pour les garçons manière de montrer du caractère en dressant ostensiblement une crinière qu'on se refuse à tondre. L'exact inverse d' une autre mode, militaire celle là, consistant à raser tout ou partie du crâne, ce qui vous ferait ressembler à un bidasse américain en expédition.

                  Le monde des coiffures est partagé, pas seulement par une simple raie. D'un côté les artistes, ou ceux qui se croient tels, refusent de couper les cheveux en quatre et arborent fièrement bouclettes, ondulations, frisettes et franges pas toujours très propres, en signe distinctif de l'état créatif, de l'autre les bourlingueurs adonnés aux salles de sport méprisent tant l'encombrement de leurs ornements pileux naturels qu'ils les coupent à ras, semblables ainsi à des chasse-poux. A ma gauche Antoine tend la main à Ludwig Van Beethoven tandis qu'à ma droite Patton fait la courte échelle au général Bigeard.

                  Pour combler le fossé des allures et des emplois certains tentent maintenant, avec des succès divers, des synthèses ou des audaces extraordinaires. Ainsi voit-on apparaître sur les trottoirs des figures imprévues avec un drôle de visage coupé en deux, parfaitement glabre d'un côté du crâne, abondamment pourvu de mèches soigneusement dressées ou tressées de l'autre. Mieux encore, on croise parfois des jeunes gens qui ressemblent à des sémaphores luisant dans le brouillard d'un soir de tempête, tant leurs cheveux sont colorés. Toutes les teintes sont admises, du jaune paille au violet violent, parfois panachés, sans doute pour relever la fadeur d'une personnalité par l'arrogance du port de tête. De temps en temps le charme est de la partie. Après celà on s'étonne que de malheureux pervers osent encore se retourner sur les femmes en public malgré la proscription d'une telle conduite jugée inconvenante.

                  Moi, je vis ces rencontres un peu comme si La Vie d'Adèle tournait à chaque fois au coin de la rue. Impossible de ne pas croiser le regard, on est séduit, on sourit, on cherche vite un prétexte pour dire quatre mots. Souvent, de cette manière commence une aventure, mais si vous ne voulez pas la rater, je vous conseille de trouver autre chose que de vous extasier sur la séduisante coiffure. Elle ou il est au courant, elle ou il l'a fait exprès, si vous tombez dans le piège de la banalité, il ou elle vous lâchera un regard méprisant et vous tournera le dos avec un dédain insondable et insupportable.

                  Le mépris! Un grand sujet pour trouver le moyen de s'en remettre. L'indifférence stérilise les passions, l'oubli efface les caractères, la haine ne console pas du dépit. Enfin vient un jour, une nuit plutôt, quand les échecs remontent à la surface pour irradier comme les coups accumulés d'une pointe d'épingle sur un coin de votre peau, où votre coeur risque de partir en lambeaux. La solution, n'importe quel psy vous le confirmera, consiste à ne pas prendre la fuite, garder son calme et accepter de l'autre qu'il en passe par toutes les couleurs, comme si c'était vous même qui vous étiez pastissé les cheveux, comme si vous étiez Belmondo peinturluré par Ferdinand dans Pierrot le Fou. L'aventure mérite bien qu'on la regarde en face, dans les yeux. 

                  La coiffure sauvage est de mode. Parfois, quand même, on regrette le sage catogan pour maîtriser les mèches rebelles.

   

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22 février 2017

Menuet

                                                                           Menuet

                  Désuet. C'est le qualificatif qui convient le mieux à cette sorte de danse maniérée, fabriquée comme si ses inventeurs, la cour, avaient tout fait pour éviter le naturel, le spontané. Ah! Les petits marquis devaient-ils en passer des heures pour apprendre à virevolter en cadence sur la pointe des pieds, à lever la jambe sans vraiment la lever, faire semblant de danser sur l'air... pour plaire au roi il fallait montrer bonne figure et baste du reste. D'ailleurs, vous avez remarqué la rime facile du mot avec son adjectif, désuet.

                  Pourtant, il me souvient d'avoir goûté de véritables plaisirs du menuet en une occasion extraordinaire. C'était il y a fort longtemps, la ville de Sèvres première dans la vallée des rois qui conduit de la Seine à Versailles, organisait une fête semi-champêtre. Pour célébrer la Saint-Jean et le début de l'été on décida de donner un ballet à proximité des verdures du parc de Saint Cloud, dans un endroit nommé le Vert Galant, aujourd'hui disparu, avalé par divers aménagements urbains. On convoqua les associations de jeunesse afin de sélectionner une poignée de danseuses et leurs cavaliers, on les entraîna sur un air de Rameau ou de Charpentier, je ne sais plus, et le jour dit on rassembla le peuple à la tombée du jour pour assister à une représentation costumée.

                 Deux jeunes filles de l'équipe de jeunes artistes que je fréquentais alors, furent engagées dans l'aventure. Je croisais Pauline et Marianne dans les répétitions, sans leur prêter plus d'attention que celle laissée par la concentration requise par la réussite de mes propres exercices. J'avais tort. A la Saint-Jean avant que la nuit tombe, entre chien et loup, on alluma les lampions dans un vaste espace et les danseurs apparurent en son milieu. Il y a des jours comme ça, quand la douceur du temps, la texture de la lumière, la suavité de l'air qu'on respire, tout se met de la partie, concourt à l'harmonie. Le public le sentit qui fit instantanément silence quand retentirent les premières mesures. Les danseurs, à peine un vingtaine d'ombres élégantes, s'inclinèrent avant de commencer à évoluer séparément, puis en rang, enfin l'un vers l'autre, ensemble comme par magie.

                 Car c'est le mystère de la danse, vient un moment ou l'on oublie les corps pour se trouver, on ne sait comment, à l'unisson du mouvement parfait des artistes qui suivent la cadence, la créent parfois si bien qu'ils la devancent. Cet évènement est rare. Un soir à Sèvres mes amis, en perruque poudrée pour les hommes, catogans pour les filles, pourpoints ajustés et jupes longues chamarrées nous donnèrent un spectacle magique, inoubliable. Bien entendu je regardais Pauline et Marianne avec tant d'intensité que je crois bien que j'en tombai amoureux, l'effet miraculeux de l'art nous prend toujours au dépourvu. 

                  Les rois, comme aujourd'hui les puissants, n'ont pas laissé grand chose dans le chemin qui vit passer leurs carrosses. Entre la manufacture de porcelaine de Sèvres devenue républicaine et Versailles les villes servaient d'annexe à la capitale. Les convois des princes ne s'arrêtent pas pour saluer le peuple. Les aristocrates ont disparu à la lanterne avec le Vert Galant de Sèvres. Ceux d'aujourd'hui ne semblent guère plus partageux bien que n'en finissant plus de valser.

                   Si la musique du menuet vit encore, c'est par la grâce de Marianne et Pauline. Charmant souvenir.

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