Mescla

 

S’il existe partout des confluents, les Niçois en ont inventé un bien à eux, La Mescla. A trente kilomètres de la ville,  la rencontre d’une des grandes rivières du département, la Tinée, avec le fleuve Var, porte ce joli nom, original et à peine parfumé de l’idiome local. La Mescla ça se comprend tout seul. Il s’agit en fait, beaucoup l’ignorent, de la confluence d’une grosse source souterraine, dont le nom a été annexé par le carrefour des vallées proches, avec la spectaculaire conjonction de leurs gorges. Celles-ci sont profondes, car La Mescla est un trou qui  ne voit jamais le soleil, ou seulement quelques minutes par jour au cœur de l’été. L’atmosphère, à l’opposé de son nom qui pète comme un feu d’artifice, y est sombre et humide. La côte illuminée et factice de Varda semble bien loin de ce verrou de l’arrière pays escarpé, alors qu’elle est à deux pas.

 

A la Mescla on  passe toujours pour vite en repartir, on ne s’arrête pas. En descendant les vacanciers sont pressés de rejoindre leurs plages et leurs terrains de jeux, en remontant les résidents des vallées se dépêchent de regagner leurs villages, perchés depuis des siècles pour décourager les envahisseurs venus de la mer. Sur place on comprend pourquoi les pirates cantonnaient leurs razzias dans la plaine. Trop dur, trop haut, aride, le haut pays offre de maigres ressources. On dit que les habitants des Alpes Maritimes vivaient chichement de soupes de châtaignes et de rares porcs, pas plus de deux par famille. Pourtant, là où les pillards échouaient, les ducs de Savoie parvinrent à imposer leur suprématie après que Jeanne,  Reine de Provence eût gouverné le Comté et avant que les Génois ne prennent la place.           

 

Quelle idée d’en parler. Bonne ou mauvaise elle risque de lasser le lecteur peu intéressé de  couleur locale. Et pourtant La Mescla est une porte toujours ouverte. Pensez ! Là où se croisent les eaux les gens passent et se voient, se suivent, se regardent, sans doute de loin, et partagent sans se le dire les mêmes impressions, des idées en commun, un projet sur ce qui les attend de l’autre côté de la porte. Qui sait ? Dans la voiture on se dépêche peut être pour retrouver un amant, on pense à un amour perdu, on rêve comme Perrette d’entreprendre de bonnes affaires dans ces villes côtières où l’argent serait facile. Ces virages qui n’en finissent plus, ces parois tourmentées, privent le passant de son bonheur attendu, un instant de trop avant le plaisir. Il faut que cela cesse. Il est temps d’en sortir.

 

De l’autre côté des gorges, au Sud, on roule au soleil vers la Côte. La métropole est  à deux pas avec ses commerces de fringues, ses casinos, ses bars, ses musiques, les promenades de ses plages. Face au Ruhl tout le monde est là de l’heure de l’apéro jusqu’à l’ouverture des bars de nuit. En attendant des groupes se forment, se retrouvent sur la plage autour de bouteilles de vin que l’on boit au même goulot, à tour de rôle, en écoutant chacun sa sono. Certains fument un pète, des couples profitent de l’ombre des parapets pour se peloter à l’aise, d’autres font carrément l’amour avant de se jeter nus dans la mer. Peu importe que le café soit dix fois à son prix sur la Croisette face au Martinez, que les villas de Saint Jean ou du Cap d’Antibes soient vides de leurs opulents proprios princes en Arabie ou de leurs stars showbiziennes, que la ligne continue du béton forme un unique front de mer depuis Menton jusqu’à Mandelieu, peu importe les immenses alignements de bateaux aussi luxueux que vides qui se suivent et se ressemblent dans chaque baie, chaque anse, chaque rade…peu importe pourvu que chacun tire son petit bout de plaisir d’avoir franchi la porte de ce bord.

 

Un jour il faudra bien repartir et si l’idée, farfelue, vous vient à l’esprit de squeezer l’autoroute, vous remonterez le Var jusqu’à la Mescla et cheminerez au Nord. Là, comme souvent en France au pays des villages, vous pourrez trouver quelques trésors oubliés des fêtards. Des clochers génois ou un retable  sculpté de la Passion,  le pont de la Reine Jeanne, quelque citadelle dessinée par Vauban ou même, si vous poussez jusqu’à Colmar les Alpes, un village fortifié qui fait la pige en miniature à Carcassonne. A peine plus loin mais beaucoup plus haut c’est le pays des cols. Allez-y. A l’inverse de La Mescla vous passez dans la lumière. C’est le bon côté.