Caraco

 

                        Il pète le feu le caraco dans les boutiques virtuelles. Il redevient à la mode mais c’est autre chose que le haut féminin d’autrefois. Transparent, en dentelle, tissé de matières riches, il moule les seins jusqu’à la pointe, suggère des langueurs secrètes que laissent entrevoir l’entrebâillement des manches et finit en s’évasant vers le bas comme une corolle renversée qui obligerait  le regard à mesurer les courbes insolentes des hanches. Drapé ou ajusté, pas plus qu’hier,  on ne résiste au désir d’acquérir un caraco. On le portait jadis les jours de fête ou pour se rendre à la foire avec bonne apparence. Comme le dit la chanson, le caraco est une lingerie coquette : nos mères chantaient  Jeanne et son caraco, chantons tous un jour si beau,… avec des airs et des postures propices à se faire voir. A cette époque les têtes tournaient pour un rien, car la coupe et la texture du caraco étaient bien sages et ne dévoilaient rien.

 

                        Et pourtant quel mot. Issu de nos campagnes il aurait pu tout aussi bien désigner une sorte de canard, tout autre membre ailé et caquetant de la basse cour ou un elfe des bois brandi pour effrayer les enfants. Pas du tout. Le génie féminin en fit un vêtement seyant, presque une parure et,  comme on n’arrête pas le progrès on en trouve de toutes sortes, sages ou coquins, ouverts, fermés, plus ou moins longs, provocants ou seulement suggestifs, la seule sorte qui semble avoir échappé aux créateurs de mode semble être le caraco armure ou gilet pare balles. Je leur suggère de le mettre en catalogue pour les périodes électorales, il y a de l’argent à gagner. Je m’étonne aussi qu’un vêtement si féminin soit du genre inverse. Il faut en chercher la raison dans les origines masculines de la casaque qu’on ne porte plus. Sans doute une manière indirecte de signifier que les sexes se ressemblent avant de s’assembler et que leurs apparences sont interchangeables.   

 

                        Je vois d’ici quelqu’un de mes rares lecteurs me taxer encore une fois d’ennuyeuse philosophie. A celui-ci, je suggère un simple effort d’imagination. Un mot pareil pourrait suggérer bien des usages curieux ou plaisants. Par exemple les militaires pourraient en désigner un canon ou, plus adapté, un mortier qui, comme le Chassepot dans les Balkans, ferait merveille en Lybie ou pacifierait enfin l’Afghanistan, (attention aux propos incongrus). Il convient d’éviter les connotations méprisantes qui ont parfois marqué ce terme pour en relever le sens. Ainsi le caraco pourrait être aussi une épice qui donnerait un goût unique à nos salades d’été ou un parfum concocté du côté de Grasse dont l’odeur insistante respirerait « jusqu’ au bout de la nuit », justement à l’heure ou les corps épuisés par la danse se rejoignent dans les reposoirs. Ainsi l’emploi du caraco serait infini. Il pourrait aussi bien désigner un linge, un objet de toilette, une parure, un colifichet, voire un boudoir….

 

                        A la question absurde : quèsaco ? Je propose désormais aux ignorants de répondre : caraco. Voilà qui serait un moyen plaisant de couper court aux propos importuns ou  idiots. Dans le même esprit je pense au boléro dont on pourrait faire un passe partout amusant. S’il est une sorte de gilet, le boléro est aussi une danse, espagnole s’il vous plaît. Comme la valse et ses trois temps je crains que les déhanchements mondialisés ne remisent le boléro au rayon des archives des pas oubliés. Pourtant un certain Ravel…Imaginons : cinq heures du soir, des Ramblas  à Barcelone ou ailleurs, des badauds se promènent dans un demi jour d’automne, un air  venu de nulle part berce la foule et les dames en caraco se mettent à danser le boléro. Un, deux trois,….un, deux, trois….un, deux, trois…les mots sont magiques.