Miel

            Comme la confiture ça dégouline, ça coule coule sur les doigts, seulement voilà il est si bon, si doux le miel, qu’il enchante les plaisirs sans déplaisir. Pour vérifier la justesse de ce propos jetez un coup d’œil sur la toile. Vous trouverez une profusion de titres de chansons, enfantines, d’amour, écologiques, qui vous allèchent au miel et dont le thème n’a effrontément rien à voir avec le nectar onctueux et doré que recueillent pour nous les abeilles et les apiculteurs. On croirait une tromperie politique : la douceur pour allécher le chaland à un tout autre discours. Quelle époque…

             La raison de cette outrecuidance est que sur les abeilles et  leur nectar il y aurait tant à raconter qu’on a du mal à choisir. Tel qui n’a jamais vu une ruche est tout de même attiré par la sensualité du miel, aussi sûrement et davantage que par les clips suggestifs des parfumeurs dont la succession en ces veilles de Noël détruit les effets par leurs excès d’accumulation en des poses ineptes. Pensons-y ! Avant d’avoir du goût le miel a une odeur, acacia,  lavande, châtaignier, tilleul ou toutes fleurs, quand on soulève le couvercle il nous revient à la mémoire l’encens délicat que nos ancêtres goûtaient, bien avant que l’invention  des colonies et l’usage du sucre nous vienne encombrer les étagères de confitures. Je me demande parfois si Lucrèce Borgia, entre deux bains de lait d’ânesse, n’allait pas s’enduire  ce nectar entre les deux seins ou tout autre deux, à l’endroit  où ses amants penchaient leur figure pour épancher leur misère.

            Quand, dans le midi les fleurs viennent à manquer, il est temps de  transhumer. A la tombée du jour on attend que toutes les abeilles aient regagné leur abri pour les endormir à coups d’enfumoir. Il faut alors fermer les ruches tout en laissant l’espace indispensable à l’aération des insectes et l’expédition se met en route vers les montagnes proches et leurs floraisons tardives. J’ai, un jour, accompagné Mireille, heureuse maîtresse de deux ruches, dans cette entreprise. Tandis que roule la voiture toutes fenêtres ouvertes à l’air frais d’un juillet alpin, les colonies bourdonnent leur mécontentement d’être ainsi trimballées, on écoute ce murmure inconnu entre inquiétude d’un possible danger et joie d’une expérience. Plus tard, en pleine nuit alors que tombe la rosée, il faut les porter à la main dans les prés sur un emplacement préalablement repéré et arrangé. C’est le moment le plus délicat : l’ouverture ; les effets de la fumée sont depuis longtemps dissipés et des centaines de guerrières attendent derrière les orifices de passer la rage de toute la communauté sur tout mouvement alentour. Si vous entreprenez un jour l’aventure je vous conseille vivement de prendre à cet instant précis vos jambes à votre cou.  

            Pour moi, tandis que je courais, il me vint à l’esprit un curieux parallèle  sur l’art et la manière de faire son miel. Tandis que  l’abeille s’affaire et se dépêche sans répit pour trouver la floraison indispensable avant l’hiver, l’employé des multinationales court la planète afin d’en ratisser les produits ou  planter du maïs ou du palmier à huile, à profusion de semences labo sans descendance. Pour faire leur profit, Les deux prennent la voie des airs, échangent des informations par signes, butinent des nectars, aspirent, amassent dans des jabots comme dans les  coffre forts, rentrent au bercail déposer leur récolte et repartir au plus vite, tournent, virent, piétinent et d’un coup filent d’un trait vers un fabuleux trésor. Imaginez un seul instant comme l’ouvrière supporte la comparaison puisqu’à proportion de son corps minuscule elle franchit par ses propres moyens  jusqu’à dix kilomètres, plusieurs fois par jour, pour accomplir son savoureux office. La seule différence véritable vient à la nuit : l’abeille se repose tandis que les hommes d’affaires s’escriment à sauter d’une bourse à l’autre pour entasser des lignes et des zéros sur leurs comptes.

Ainsi, l’abeille philosophe respecte à ce point les rythmes naturels qu’elle s’endort en hiver, une fois sa tache accomplie. Lors de l’expédition racontée plus haut, j’eus la chance d’être accueilli sur les terres d’un des derniers apiculteurs d’antan. Ses ruches étaient bâties par les insectes eux  mêmes sur des piquets plantés devant une grange proche. A l’automne, pour prendre le miel, il enfumait les colonies, n’en laissant vivre qu’une seule jusqu’au prochain essaimage. Heureusement ces mœurs cruelles ont aujourd’hui disparu mais deux sortes d’apiculteurs ont vu le jour. Certains, affairistes, substituent le sucre au miel pour en récolter davantage. C’est ce miel de moindre qualité qui coule à flots dans les avions commerciaux qui tournent en rond au dessus de nos têtes. D’autres ont embrassé la sagesse des abeilles, bannissent le sucre, et concèdent les réserves nécessaires à la bonne santé des pensionnaires. Leur miel parcimonieux a la couleur de l’or et toutes les saveurs du monde. En remerciement les butineuses, lorsqu’elles échappent aux zones empoisonnées par les pesticides, contribuent à la pollinisation des récoltes et parfois, au milieu de l’été, organisent dans les prés éloignés, un pèlerinage qui les rassemble les colonies par milliers.

 D’aucuns l’ont vu mais au bal des abeilles il n’y a que Cendrillon invitée à danser.