Gabarre

             De quoi rêver!  Cette large barque à fond plat naviguait autrefois les eaux de la Garonne, de la Loire et de leurs affluents. On n’en trouvait nulle part ailleurs semble t-il, bien qu’il soit facile d’imaginer une multitude d’embarcations semblables, de toutes sortes et formes, parcourant le monde, les unes tractées par des bêtes ou des hommes, d’autres suivant mollement les humeurs du vent et la courbe des fleuves, les dernières roulant doucement au gré de la nonchalance des courants. Mais la gabarre seule est bien de chez nous, de chez moi devrais-je dire, tellement de ma Dordogne que j’en viens à me demander si le modèle utilisé sur la Loire n’est pas d’ailleurs, avec ses planches à clins, jointes comme des écailles alors qu’elles sont collées bord à bord en Aquitaine.

             C’est ainsi : la technique a toujours fait la différence, on le sait. Même s’il est parfaitement vain de chercher une quelconque suprématie dans la manière de construire un bateau ou dans ses usages, il se trouve toujours un quidam admiratif pour recenser en détail ce qu’on fait, comme on le fait et pourquoi, en omettant l’essentiel, les sentiments. Si j’aime tant les gabarres de mon village, ce n’est point tant qu’elles furent précieuses pour transporter les blés et le pinard jusqu‘à Bordeaux et m’en rapporter des produits de la mer sur les rives de la Garonne à Toulouse ou jusqu’à Bergerac, c’est simplement parce qu’elles ont bercé mes yeux, avant même que je sois en âge de les reconnaître jusqu’à ce que la barbe commence à me manger le visage. Il suffisait autrefois de tourner son regard vers la rivière pour apercevoir ces paisibles navires habitant les ondes tranquilles de notre histoire.  

             De surcroît, si l’on avait l’esprit tant soit peu aventureux, quelle invitation au voyage. Pensez donc elle est là, amarrée au ponton ou à un simple piquet près d’une berge accessible, plus haute que la plus grande des barques, presque un navire à l’échelle de votre voie navigable. Il vous suffit de deux pas et d’un bond minuscule pour embarquer. Fanchon, qui vous accompagne, n’a même pas besoin de relever sa jupe ou de retrousser la jambe de son pantalon pour s’affaler sur un banc entre deux colis et trois fûts cerclés de fer. Passez votre bras par dessus son épaule et laissez vous aller à la promenade, fermez les yeux pour sentir la force du courant, ouvrez les pour contempler ces falaises de craie qui entaillent les causses et les champs et qui arborent, là, au détour d’un méandre, quelque tour médiévale ou château monumental. Dans quelques heures vous atteindrez la Gironde sous le charme sans même vous en apercevoir, l’heure des baisers viendra plus tard.

             Question de temps. A l’époque des gabarres il fallait le prendre pour en jouir. Sous le fond plat qui le caresse le fleuve n’est qu’un chuchotement, sa vie un clapotis, à peine si vers le soir les chevesnes affamés perceront la surface pour gober dans la multitude des moucherons qui l’envahissent, sans même un dérangement notable de l’humeur paisible du pilote et de ses passagers. Aucun des bruits contemporains n’est assez strident pour franchir la  distance, le mur mental de celui qui a choisi le rythme de la navigation artisanale. Ailleurs, dans les cités, on piétine au feu rouge en attendant le droit de traverser, on court faire trois courses avant de se serrer dans le bus attrapé à la volée, on se presse d’allumer la télé en rentrant du travail. Tandis que sur la gabarre on roule doucement d’un bord à l’autre vers son étape, comme son nom l’indique on se barre avec élégance à la valeur du temps lentement immuable de l’eau qui coule de la source jusqu’à la mer.