Printegarde    

                « Prends toi garde ». On ne sait si cet avertissement sonne le patois ou  l’occitan, en tout cas ce n’est qu’un lieu dit, qu’on trouve près des cours d’eau dans les plaines de nos Midi, plutôt moins le quart le midi, puisqu’il s’agit de ses marges entre Provence et Massif Central, un peu oubliées du Languedoc. Mon Printegarde à moi est en Quercy, près de la châtaigneraie, au bord d’une route qu’on empruntait à vélo, l’été, pour aller se baigner à la rivière les jours de canicule. Parce que si vous croyez que la canicule est une invention moderne, un événement récent provoqué à coups de gaz à effet de serre et de trous dans l’ozone, vous vous trompez lourdement. Des canicules en Guyenne j’en ai connu de redoutables bien avant qu’on en parle.         

               Loin des dernières maisons, à l’écart, on se retrouvait en bandes à partir de cinq heures du soir, dans la première courbe de la route, là ou la rivière, ailleurs ardente sur les cailloux, s’étalait mollement dans une anse profonde. On rejoignait des familles déjà installées sur les berges et quelques vieillards fuyant la chaleur, ravis de montrer leur courage à se lancer dans les tourbillons pour rejoindre la rive, aux fins de l’édification admirative des nombreux spectateurs ne sachant pas nager. Quelques arbres enracinés près du parapet agrémentaient le talus au bout duquel la mairie, généreuse à bas prix, avait aménagé un ponton qui servait aux leçons de natation. 

               Yvon, professeur de gymnastique à la retraite, officiait là pour une somme modeste et le plaisir de la franche rigolade de ceux qui étaient déjà passés entre ses mains et de ceux qui craignaient de devoir s’y soumettre un jour. La leçon consistait à harnacher le candidat d’un baudrier suspendu par une simple corde à une longue perche mobile. Yvon, après vous avoir montré quelques gestes de grenouille sur le bord, vous descendait à l’eau en vous demandant de les imiter. Il vous faisait flotter quelques minutes, c’est selon, plus ou moins longtemps au gré du nombre des apprentis futurs ou de sa fantaisie, et vous lâchait brusquement dans la flotte quand il le jugeait utile. Presque tous buvaient la tasse et manquaient de se noyer pour la plus grande joie de l’assistance qui se gaussait en les regardant sortir bleus de froid et verts de peur. Voilà pourquoi toute une génération de ma ville nage comme un fer à repasser ou refuse de se baigner. 

               Je doute que le nom de Printegarde soit issu des pratiques rudimentaires de son maître nageur ou même du destin tragique que quelques maquisards trouvèrent à quelques mètres de là, fusillés après le virage par les soldats de Das Reich, ainsi que l’atteste une plaque vissée sur la bordure. Non ! Ce nom est beaucoup plus ancien et, sans en connaître l’origine, bien des mères craignaient la fréquentation de cet endroit où, certaines années d’avant la vaccination, on contracta la poliomyélite. J’en connus plusieurs qui avaient hérité ainsi d’un membre atrophié, d’un boitement, ou les deux. D’autres mouraient aussi pour se précipiter trop vite dans l’eau quand il faisait si chaud qu’on ne se souciait plus guère de bouger sous l’ombrage. Une ou deux fois chaque été, on étendait un corps sur la rive, sur lequel on s’acharnait à le faire vomir ou respirer en attendant la voiture des pompiers qui klaxonnait au loin avant de finir par arriver dans un grincement de freins et d’agitation. Pour rien ! 

               Malgré cela, ou peut être à cause de ce frisson de danger, nous aimions tous Printegarde et continuions de nous y rendre. A cette époque, lorsque l’école cessait, il n’y avait rien à faire en ville et la chaleur tombait si fort, si lourd, que des éclairs zébraient le ciel chaque soir sans que vienne la moindre goutte de pluie. Notre bande avait abandonné l’enfance sans avoir encore rejoint l’adolescence. C’est un âge un peu indéterminé, intermédiaire, dans lequel on sent poindre les troubles du corps et de l’esprit sans bien les comprendre ni être en mesure d’y succomber tout à fait. Alors, nous prenions nos vélos pour nous retrouver à la baignade. Nous y découvrions les filles en maillot de bain et leurs cuisses inconnues nous semblaient plus maigres que cachées sous leurs jupes. Nous tentions aussi de deviner ce que pourraient devenir les minces monticules qui traversaient les chemises trop légères. On riait, galéjait, on faisait même semblant de se battre parfois pour  faire les forts. 

              Si, comme on le dit en chanson, il est difficile d’aimer, il est aussi difficile de raconter ce passage où l’on n’est plus un enfant et pas encore tout à fait un homme. Le bourgeon dissimule tout de la feuille ou de la fleur avant d’éclore. Ainsi nous enfouissions nos sens tout embrouillés par l’eau, la chaleur et l’innocence au plus profond de nous de crainte de révéler nos passions. Ce n’était pas encore le temps de la déraison ni vraiment du désir. Dans un lieu magique où se forgeaient nos sentiments, à Printegarde, nous attendions de grandir: prends toi garde, la vie.