Merle

             Depuis deux jours un couple de merles a entrepris de faire son nid dans la haie du voisin.  Le bec de la merlotte est à peine durci, elle doit être de l’année. Je l’observe de ma fenêtre. Elle vient se ravitailler en herbes sèches que, mauvais jardinier, j’ai abandonnées  sur un carré de friche à l’aube de l’hiver. Elle va et vient et s’affaire tandis que le mâle, frais émoulu lui aussi dans son magnifique plastron noir rehaussé  de l’or de son bec, surveille les opérations. Encore un incapable. Aux aguets, on le voit perché sur la branche de l’abricotier pendant qu’elle tresse finement ses brins au plus épais des lauriers. Dans mon jardin il la regarde piocher et fait l’important en haut d’un pilier stratégique situé au coin du pré. Nul ne peut l’ignorer.

            Allez savoir ! Il est peut être en campagne lui aussi, les élections municipales sont annoncées et d’autres beaux merles courent les rues et les jardins. Ils se montrent, ajustent leur sourire de face et de profil, lustrent leurs plumes en public, dressent leur bec à la cantonade et entonnent à tout moment un chant de victoire avant même d’avoir pondu. Que de beaux discours ! Aussi lustrés que leur plumage. A les entendre on croirait que tout ce qui va mal dans votre rue depuis si longtemps va s’arranger d’un coup de baguette. La voirie va combler les ornières dans lesquelles vous vous tordez les pieds, l’immeuble en construction qui vous bouche la vue sera rabaissé de deux étages pour vous laisser un peu de soleil, Mémé Michette qui meurt  doucement toute seule dans son deux pièces recevra enfin de l’aide plus de deux fois par semaine et, miracle, le SDF qui dort par tous les temps sur le parking sous des sacs en plastique trouvera un hébergement. Je vous le dis ! Non, Merlin l’enchanteur n’est pas une légende ou un introuvable merle blanc, on le rencontre partout dans les campagnes électorales.         

            A ce point je me pose la question à cent sous: le chant du merle est-il sincère ou trompeur ? J’ai trouvé la réponse en observant mon couple de bâtisseurs champêtres. Je m’attendais au fil des mouvements nombreux, de la haie au jardin et retour, à quelques trilles bien senties  afin d’annoncer l’installation d’un nid, si importante pour l’avenir de la lignée des merles et ma distraction. Point du tout. Le merle est discret et peureux. Quand il travaille il ne chante pas de crainte d’attirer l’attention des enfants du jardinier, trop heureux de deviner le but de son manège et d’aller en constater les progrès ou, pire,  d’alerter un couple de pies friandes de gobage des œufs ou prédatrices de leurs nouveaux nés, c’est selon. J’en conclus que le merle est sincère. Quand il siffle au crépuscule, juste avant les nuits chaudes de la fin du printemps, c’est qu’il a fini son ouvrage et mené à bien sa couvée. On dirait qu’il vient ainsi chanter pour saluer la lune. C’est pareil pour le travailleur. Il ne chante guère qu’au joli mois de mai, quand on remplit l’office de fleurs des champs ou qu’on marche en bande pour la fête du travail accompli. Tout le contraire des candidats du vent, qui chantent tout le temps en quelque sorte. 

            Le sort du merle est parfois cruel. Bien qu’il soit parfois aussi familier que discret autour de nos maisons  je connais des chasseurs qui le tirent quand ils n’ont pas d’autres gibiers à se mettre au bout du fusil. L’un d’entre eux, virtuose de l’appeau pour toutes sortes de bestioles à plumes, l’imite assez bien pour l’attirer à son affut et l’occire en plein hiver, lorsque les volées de grives se font rares. Je n’ai jamais mangé de merle mais je crois que la chair cuite de son corps recroquevillé ne peut avoir que le goût amer du regret. Sans lui qui nous chantera l’arrivée de la nuit en mai ?

Un jour à Cagnes, je provoquai un drame en taillant un bougainvillée trop fourni. Du toit que l’arbre avait atteint, tomba avec les feuilles un nid plein de jeunes oiseaux. Je l’abritai dans un coin du balcon et fermai les volets pour ne pas effaroucher davantage la couvée. Les parents affolés vinrent constater les dégâts en voletant des heures autour du balcon. Bientôt le mâle s’enfuit. On ne le revit plus mais la femelle eut le courage de reprendre seule le nourrissage. Pendant trois semaines je vécus fenêtre et volets fermés et je participai ainsi au sauvetage des oisillons. L’un d’entre nous parvint même, au bout de quelques jours, à caresser la tête de la merlotte un matin, avant qu’elle prît son envol.

 C’est bien la preuve que la confiance peut atteindre tout ce qui vit de plus farouche sur cette planète et que la merlette double X  est bien l’avenir de l’homme.