Soeur*

                  Cet été je vous vis. Soudaine apparition à la porte du cloître, à midi, vous rompiez le silence pour vous asseoir à notre table, à mon côté. Je fus saisi. Sous le voile d'un sourire radieux, serein, vous avez en trois mots ouvert une croisée sur votre monde clos et installé un cercle d'harmonie autour de la compagnie d'un moment unique et délicieux. J'en étais. Devrais-je comme Phèdre et son "âme éperdue", scander pour vous des mots qu'on ne prononce plus, mon trouble à la découverte de votre nuque de moniale rasée sous le mince jour de votre coiffe, l'émoi de vous sentir tout près comme si les lourds vêtements de votre état ne nous protégeaient plus, le désir d'être proche de vous à l'unisson, de partager vos mots  et de vous envoyer, en retour de vos ondes, la grâce inattendue d'une beauté venue d'on ne sait où, comme de l'au-delà. 

                  Je me trompe. L'au-delà n'a rien à voir là dedans. Déjà je vous aperçus, un an avant peut-être, à l'abbaye de B...où vous étiez en mission, comme j'aime ce mot, auprès des cisterciens dont vous appliquez la règle. Nos regards se croisèrent, une lame fugitive de connaissance spontanée m'effleura, me troubla, et je regrettai de partir. Et voilà qu'hier, en été, vous rayonniez à mon côté. Je vous laissai bientôt mais je ne fus plus seul. Le jour, alors que vous étiez au cloître, vous inspiriez mes exercices de choeur ou partagiez le moindre de mes gestes comme une tendre fée évadée d'un conte. La nuit je m'endormais fort tard sur  ma couche moite, après avoir imaginé la douce visite de votre ombre souriante sur laquelle je cherchais longtemps à percevoir, parmi vos amples jupes, le galbe de vos jambes ou la forme de vos hanches.

                  Soeur, qu'avez vous fait? Un compagnon charmé par vous m'a dit trouver aussi belle votre personne que votre esprit et j'en fus envahi de jalousie au point de m'enfuir de honte, de peur qu'on ne vît ma pâleur. Assise près de moi vous avez supendu chacun de vos propos en me sollicitant du regard comme si nous étions seuls, plusieurs fois vous avez penché votre doux visage vers le mien au point d'impressionner, d'imprimer mon âme, avec un discours subtil et ambigu sur les élans vitaux des moniales, soit disant tournés vers leur seule espérance de Dieu et la prière, vous avez, comme un flacon de parfum qui n'appartiendrait qu'à une unique femme, diffusé une aura d'odeurs spirituelles dont je suis resté imprégné, troublé. Je me suis senti petit, mesquin, si interdit par votre finesse, si inutile que j'ai vivement cherché, à votre départ, un coin retiré pour retrouver le calme et mes esprits. Pour finir voilà que je me prends à espérer, contre toute évidence, d'approcher les senteurs plus réelles de votre corps que vous auriez consenti à rapprocher du mien. Je suis ensorcelé.

                  L'été battait son plein de chaleur sur la campagne endormie. Nos jours étaient comptés. A chaque heure des liturgies, depuis nones jusqu'à complies, j'ai parcouru avec ardeur les allées du monastère en espérant votre présence parmi vos compagnes. Je vous vis plus souvent prier parmi elles, était-ce intentionnel ? Je vous vis sourire encore en allumant des cierges que vous portiez à vos soeurs. Vous avez ainsi chaque fois rafraîchi la tendre image de vous qui me poursuivait à tout instant, à la tourne du sentier conduisant à nos chambres, dans l'escalier ou le couloir, sur la route du village ou celle du vieux moulin où nous promenions au crépuscule. Même aux répétitions je sentais votre présence et devinais votre beau visage au dessus de ma page pour m'encourager à mieux célébrer votre honneur et celui du chapitre féminin de l'abbaye. A la fin, le choeur accompagna  l'office solennel du dimanche. Permission rare, nous fûmes autorisés à franchir la barrière de la clôture, le saint des saints de votre domaine, pour être au vu de tous. Sachez que j'ai  tout entrepris, tout donné de nos harmonies pour vous charmer avec les quelques visiteurs que vous recevez le dimanche et je compte bien que nos voix aient enchanté la nef de votre chère église, les voûtes jusqu'à la maçonnerie qui les lie, les charpentes avec toutes leurs chevilles et mortaises, les contreforts et les colonnes qui les soutiennent, afin de rayonner depuis l'architecure jusqu'au plus haut des éthers.

                   Soeur, si loin de vous depuis de longs mois, comme je regrette encore mon départ obligé, sans même un regard, sur des routes étouffantes du midi. Retirée dans vos murs, vous réprimez la joie, vous privez les profanes de vos savoirs, de vos sourires. Si la nostalgie vous prend ou quelque vague à l'âme, vous n'auriez que la Supérieure du couvent où l'évêque cacochyme qui célèbre vos offices à qui le confier. Non! Non! C'est impossible. De droit naturel, vos secrets devraient se partager exclusivement avec quelqu'un qui vous aime comme la vie. Je suis cet homme, avide de connaître vos pensées, pressé de savoir comment vous quittez le soir vos robes de laine brute, vos habits noirs, votre ceinture de cuir à lourde boucle, pour passer une longue chemise de bure. Soeur, à quoi pensez vous au moment de dormir, savez vous qu'en ville les chemises courtes favorisent le plaisir des amants, vous souvenez-vous que les auteurs des Lumières ont aimé les religieuses au point de leur prêter tant d' aventures? Je les ai lues. Si la nature a rapproché hommes et femmes ce n'est pêché ni blasphème que de lui obéir, à l'égal de la Religieuse portugaise qui espéra si longtemps son amant. Dieu peut attendre.

                   Je languis de vous, je sais vos regard flamboyants qui me percent le coeur, je sais vos hanches solides porter sans peine le poids de mes désirs, vos lèvres ravies avides de goûter les baisers profonds, je sais, en dépit de votre âge, vos seins fiers comme ceux d'une jeune fille, je devine, comme il ne sert à rien de les cacher au profond de vos voiles, vos toisons intactes, émouvantes comme aux plus beaux jours de nature et spontanément odorantes et mouillées.

Soeur, ne serait-ce qu'une nuit comme j'aimerais vous défroquer. 

*Un ami, adepte de chant choral, me fait parvenir ce message étonnant. Pendant un séjour dans une abbaye il a ardemment mêlé les plaisirs du rêve à ceux de l'harmonie. Je le publie aux fins de l'aider à guérir ses tourments.