Chaperon

                       Mille nuances de rouge, on ne connaîtra jamais la couleur véritable du Chaperon de la fable! J'imagine un joli vermillon éclatant sur le vert des sous bois ? C'est un peu facile alors qu'il y tant de teintes possibles, cramoisi de honte, pourpre de cardinal, grenat de bijou, ou rouge sang, vermeil, à peine différent, mais pas tant que ça, de l'amarante, douce au regard ou savoureuse comme serait une une amande qu'on nomme avant de la croquer. Pareil pour le chaperon. A première vue le mot est agréable, rassurant, il fait appel au meilleur de notre mémoire, au copain costaud qui nous protégeait des bagarreurs teigneux dans la cour de l'école, au maître qui nous enseigna si bien le sens des mots que nous n'avons plus jamais désappris à lire, au regard de nos mères quand elles encourageaient nos premiers pas, mais ce mot a cent autres usages pour désigner vêtements et protections, dont la moindre n'est pas le haut de la cotte de mailles revêtue par les guerriers autrefois.

                      Dans tous les sens le chaperon protège, si bien que dans son usage le plus courant d'antan, il désignait une mégère chargée de suivre les premiers pas d'une ingénue. L'histoire ne dit pas quelles étaient les mensurations requises pour occuper de telles fonctions et si cette employée de confiance devait afficher un système pileux assez abondant pour attester de sa capacité à maîtriser les indésirables. Les bons auteurs laissent ce point à notre imagination bien qu'il soit de quelque importance: l'affreux loup de la fable aurait sans doute évité de convoiter le Chaperon rouge si la charmante enfant, au lieu d'arborer une si jolie coiffe, avait été accompagnée d'un dragon.

                      De quelque façon qu'on la retourne, je trouve finalement que cette aventure n'a pas vraiment de sens. Pensez donc, des parents irresponsables envoient une fillette seule promener à travers les grands bois, vêtue d'une coiffe repérable par n'importe quel prédateur, dans le but de visiter une mère-grand domiciliée à l'écart en lisière de la forêt, de surcroît dans une maison ouverte à tout vent lorsqu'on tire la chevillette qui fait choir la bobinette. De nos jours quand tant de joggeurs sont victimes de loups à forme humaine, une telle accumulation d'imprudences alerterait aussitôt la presse ou un juge, ou les deux, pour mettre au pilori  une famille au comportement si léger. Les auteurs de la psychanalyse des contes ont du pain sur la planche. Je me demande même si le loup de la fable n'est pas une sorte de comédien sympa que le metteur en scène aurait engagé pour se déguiser en vieille personne, se mettre au lit et tenir des propos rigolos comme "j'ai de grandes oreilles pour mieux entendre les enfants". Toute une histoire terrifiante pour une  galette et un petit pot de beurre, la gourmandise des grands mères n'est pas raisonnable.

                      Bien d'autres sont dans le rouge. Le bilan des entreprises, la colère des électeurs, les finances du pays, les propos  politiques ou critiques exagérés et même la circulation automobile les jours de Toussaint.  A tous ces maux on cherche en vain un chaperon et un remède. Sans succès. Chacun à tour de rôle s'installe à la tribune pour raconter une fable auprès de laquelle les contes de Charles Perrault semblent pleins de bon sens. L'idée de Poucet de semer son chemin de petits cailloux blancs pour le retrouver est formidable, elle réussit. Un doute sérieux s'installe en revanche sur les promesses de nos tuteurs de retour au bien être. La mer saturée de carbone et de débris de plastique devient inhospitalière, les menaces sanitaires atteignent les villes surpeuplées, les terres polluées s'accroissent en même temps que la pénurie des eaux consommables, j'en passe et des meilleures disait Alphonse Allais, tandis qu'en haut, tout en haut on susurre , on brode finement la fable du progrès pour tous, pour demain.

                      Au bout du bout, en fin de compte, en dernière analyse, dites le comme vous voudrez, le Chaperon rouge c'est plus sérieux.