Solipède

                        Le solipède désigne un âne, dans les mots croisés le plus souvent. En cherchant un peu, s'il est moins convivial et chaleureux le net est plus rapide que le dictionnaire, j'apprends que toute une ménagerie à quatre pattes se range dans cette catégorie des animaux dont le sabot ne se divise pas en plusieurs doigts. Comme c'est pratique ! Les naturalistes sont des zèbres bien astucieux pour avoir observé le caractère particulier de ces espèces et s'en servir pour les classer et les nommer d'un mot magnifique, solipède. L'imagination, lorsqu'on n'en connaît pas le vrai sens, l'attribuerait tout aussi bien au registre de la charcuterie, de la volaillerie, même à une pratique sexuelle étonnante ou drôle, encore à découvrir par le plus grand nombre. Après cela étonnez-vous que Buffon ait dépensé toute une vie à classer les règnes naturels ou que Darwin en ait démontré l'évolution à partir de leur seule observation.

                        Le plus célèbre des quadrupèdes ainsi chaussés est bien entendu le cheval. Pour avoir enfourché l'un d'entre eux à quelques reprises et tenté en vain de le faire obéir je peux vous assurer que la plus noble conquête de l'homme y met beaucoup de mauvaise volonté, au point que j'ai renoncé de crainte de devenir à mon tour la conquête du canasson. Je préfère enfin l'âne si doux qui vient me saluer quand je passe devant son pré, quémande une caresse  ou une brassée de feuilles tendres et ne supporte pas d'être séparé de ses congénères au point de s'en laisser mourir s'il se retrouve seul trop longtemps. A cet égard l' instinct grégaire des espèces serait comparable aux comportements humains qui, incapables d'indépendance ou de modérer leur expansion, s'entassent dans les bourgs, les villes et les quartiers dans lesquels ils créent des communautés, des clans, des bandes ou des cliques, dont les desseins et les destins ne sont pas toujours avouables. A cette différence que les animaux, eux, ne tournent mal qu'en présence des hommes. Tirez-en la conclusion.

                         L'âne, je prends sa défense, est réputé à tort pour son obstination. Eh quoi! Bien plus modeste que le cheval il a rendu des services éminents à beaucoup plus de gens. Cheval des pauvres, ils sont nombreux, il porte charges et fardeaux sous lesquels il ploie, il a tiré les charrettes sans renacler parfois monté par un patron qui le harassait de coups et d'ordres jusqu'à le faire tomber, il a tiré les roues des moulins, hâlé des péniches le long des fleuves, il a escaladé des montagnes sur les sentiers les plus étroits empruntés par les portefaix qui commerçaient à travers les frontières. Je vous l'assure, l'âne est serviable, solide, familier jusqu'à vous faire des niches avec son museau pour peu qu'on l'aime et qu'on lui parle à l'heure de l'abreuvoir. Je garde en mémoire cette image de la Méditerranée autrefois, avant l'automobile, quand, dans les Cyclades, des âniers louaient un grand nombre de bêtes aux visiteurs pour leur permettre de rejoindre sans effort les villages antiques perchés sur les rochers. Certains afin de gagner plus, plus vite, aiguillonnaient leurs bêtes jusqu'au sang jusqu'à ce que, folles de douleur, elles refusent d'avancer. Voilà de quoi vient la mauvaise réputation des ânes : de misérables bêtes humaines.  

                        Une représentante de la nation s'est récemment mêlée, il était temps, de proposer une loi pour l'amélioration de la condition animale. Il aura donc fallu attendre un millénaire tout neuf pour décider que les espèces vivantes sont, autrement que des biens meubles, douées de sensibilté, capables de souffrance, d'altruisme et même d'intelligence. Quelle affaire pour une évidence. Dans tous les cas, son nom ne manque pas de sel, j'approuve Mme Abeille. L'âne revient à la mode. On en trouve de plus en plus à côté des chevaux, dans les champs d'altitude désertés par les paysans. Ils sont bien soignés, même s'ils n'ont rien à faire que brouter et font la joie des enfants des semi ruraux, tout en entretenant les campagnes. Je crains toutefois que ces évolutions de la conscience universelle ne restreignent en rien les industriels de l'animalerie qui martyrisent porcs, volailles, lapins dans les batteries, dans les camions abattoirs qui traversent l'Europe entière, ou qui créent des usines à méthane avec des milliers de vaches attachées à vie au même piquet. 

                        "Est-ce ainsi que les hommes vivent" disait la chanson. On sert aux animaux une rengaine injuste, usurpée. Ane bâté, la pire des injures, comme si la bête ne suffisait pas il faut encore qu'elle soit  harnachée. Bonnet d'âne, une drôle d'idée pédagogique. Peau d'âne, une dépouille infamante utilisée pour dissimuler une princesse. Quoique. J'aurais tendance à voir dans cette invention de conteur, la complicité avec la beauté, une certaine réhabilitation. Quand la fille est belle on aimerait tant être le cuir qui la vêt. C'est que les ânes ont un pelage doux, généralement gris ou tirant sur le noir, agréable à regarder sous leurs grandes oreilles qui se tournent  vers vous pour saluer lorsque vous les regardez, leurs yeux sont de velours. Enfin de temps en temps, surtourt le soir quand ils veulent rentrer, ils se mettent à braire comme aucune autre bête ne saurait le faire, plaisamment.   

                        Oui! J'aime l'âne si doux marchant le long des houx. Les bourricots sont ailleurs, au parlement ?