France

                      Chacun de mes voyages devient un crève-coeur, j'ai perdu mes paysages, je ne me reconnais presque plus dans ce que croise mon regard sur les routes, un peu comme si je me regardais dans un miroir voilé, dont le tain aurait tellement vieilli qu'il me renverrait une image déformée de moi, un corps biscornu, un visage blême sans traits réellement définis, dont ne ressortiraient que des pustules ou des arborescences étranges. Telle est ma France aujourd'hui, couverte de tronçons plus ou moins arrangés, aménagés entre deux carrefours qui succèdent à deux autres, à gauche quand vous tournez au sens giratoire chaque génération d'élus municipaux a  fièrement fait bâtir son lotissement douillet, style commun dans tous les sens du terme, à droite vous pouvez visiter la zone industrielle ensuite étendue en zone d'activité puis devenue, le must du maire, son accomplissement réélectoral, éco-vallée ou éco-montagne, éco-colline pour les plus modestes. Si par hasard vous croisez un bois, c'est un lambeau, un champ, c'est une friche convoitée par le promoteur ou l'entrepreneur. Il faut bien vivre et loger les gens.

                       Pourtant, prenez le temps de ralentir, levez les yeux sur la colline proche, là, à moitié dissimulés par le feuillage s'étagent doucement les toits de l'ancien village parmi lesquels émerge le clocher de l'église, l'ensemble surmonté, parfois, par les ruines d'un château. Ici on n'a rien chamboulé, ou très peu. De toute manière c'est interdit. Et puis on tient tant à vivre là tranquilles, à l'abri, qu'on a goudronné un pré à l'entrée du village, exprès pour garer les voitures qui ne doivent pas monter. A cet endroit on peut enfin faire quelques pas agréables et croiser un conseiller municipal, la plupart résident là. Bien entendu aux beaux jours, c'est un peu moins facile dans les quartiers de caractère où les passants se bousculent, cahin-caha, entre les boutiques de mode à la mode.

                       Les autoroutes n'en parlons pas, ce ne sont que goudrons et bétons qui déroulent leur morgue de files à camions, comme s'il y a vraiment de quoi être fier d'être là. Aux arrêts, appelés aires à toutes pompes, c'est la morve des débris qui s'installe au milieu des herbes maigres d'où émergent trois pâquerettes complètement étonnées de sortir parmi les papiers gras. Matez le réseau! Quand il a tourné Alphaville Ferdinand Godard  a joué petit bras. Aujourd'hui les autoroutes sont partout. Non content d'encercler les métropoles elles percent les montagnes, traversent les vallées, enjambent fleuves et rivières jusqu'à ce que, comble du désir de bougeotte, elles croisent les supports TGV qui défigurent avec elles les sites millénaires. Je connais ainsi une campagne dans laquelle le dessin des champs et des cultures, intangible depuis les Romains est surplombé par les viaducs du toujours plus, plus nombreux, plus riches, plus vite, plus haut, jusqu'à ce que les derniers paysans abandonnent leurs champs à une zone commerciale. Précisons que ces voies ne connaissent que les courbes. Elles ignorent les tournants, les pentes raides et les détours des routes anciennnes au tracé respectueux de l'histoire, elles balafrent en proportion de la vitesse et du confort requis par ceux qui les fréquentent. Le prix de la défiguration est à payer sans retour.

                        Je me souviens que mon ami François me proposa un jour de m'installer aux portes du Vercors près de chez lui. Il regarda la montagne du Diois qui commençait à quelques pas et me dit : "derrière c'est encore intact". Au fond de moi ces mots résonnent encore. Au fil du temps, j'ai beau chercher, les régions et sites authentiques se réduisent en peau de chagrin. En ce début de deuxième décennie la France, douce France, vient de remporter deux records. Le premier : la forêt que nous avons reconstituée au fil des ans a cessé de croître. Le second : le niveau des terres bétonnées et goudronnées a dépassé la moitié du territoire en 2012. Peu de gens s'en inquiètent. Quelques observations qui émergent ici ou là de la jeunesse préoccupée de l'avenir sont considérées comme marginales ou inutiles. En haut lieu on s'asseoit sur les alternatives, parfois jusqu'à ce que ça fasse mal au derrière, à Sivens ou ailleurs. C'est que ceux qui décident sont jusqu'à présent rarement ceux qui subissent. Il semble toutefois que nous soyons contraints de choisir de sauver ce qui peut encore l'être dans les meilleurs délais. Les règles passées de la croissance sont aussi périmées que les dirigeants formés pour les appliquer et en bénéficier. Répartition et sobriété seront les seules maximes capables d'arrêter la fuite en avant de la superproduction, insupportable à l'espace fini d'une aussi petite planète. D'aucuns nient encore l'évidence, forcément elle abat leurs privilèges.

                      France est pourtant un si beau nom, savourez comme il coule de plaisir quand on le prononce. J'imagine, je me plais à croire que ce sont les doux paysages de l'Ile de France qui ont finalement civilisé les envahisseurs barbares qui portaient ce nom, jusqu'à le féminiser. Il fallut si longtemps pour transformer le pays des Francs en belle  province et lui en adjoindre tant d'autres, de si grands efforts pour construire ce patrimoine que chacun d'entre nous a reçu de tous en héritage. Il faut si peu de temps pour le gaspiller. Une femme le symbolise sous les traits de Marianne. Une autre a choisi de s'appeler Cécile de France. Une actrice belge nous rappelle à nos amours perdues, ce ne peut être par hasard.

                      En exil à New York la nostalgie de sa patrie démolie inspira le Petit Prince à Saint Exupéry. Son message reste actuel : s'il te plaît redessine moi la douce France.