Gamba-roussette

 

                 Bien qu’elle appartienne à la famille des orties, ce n’est pas parce qu’elle vous fait la jambe belle et rouge, qu’on appelle ainsi cette plante, mais en raison de la couleur de sa tige tirant sur le pourpre. Son nom évocateur, un peu mystérieux, agréable à prononcer, pourrait tout aussi bien convenir à la désignation d'une spécialité culinaire, d’un objet ancestral, d'une campagne retirée. Détrompez-vous! Il s'agît d'une variété commune de pariétaire des jardins, ou des terrains laissés à l'état sauvage, qui se faufile sans vergogne dans le moindre interstice des murailles du Midi, sans qu'on puisse jamais l'éradiquer. Modeste en son allure, la gamba-roussette dispose pourtant de qualités cachées, c’est vrai je le jure, qui l'ont fait adopter autrefois pour traiter les troubles de la miction. En revanche, au printemps, elle a le mauvais goût de saturer l'air de pollens allergisants, insupportables aux respirations fragiles, qui obligent le jardinier à détruire la moindre pousse. 

On l'appelle aussi espargoule, perce-muraille, ou casse-pierre, c'est tout dire. 

            Quand on la cueille ses feuilles restent collées aux doigts avec un effet fort désagréable. Si vous portez des gants, il faut être patient pour les détacher l’une après l’autre, ou attendre qu’elles soient sèches pour enfin se défaire seules. A chaque fois, je ne peux m’empêcher de comparer cette difficulté à celles qu’on éprouve à se débarrasser d’un vieil amant au charme épuisé, ou d’une maîtresse tyrannique qui vous empêche de regarder ailleurs. La gamba-roussette, c’est un peu comme si vous acceptiez de répondre au téléphone à l’enquêteur d’une compagnie d’assurances, ou si vous entrouvriez votre porte à deux représentants d’une secte vêtus de noir et coiffés de près. Ensuite vous en avez pour des mois d’appels pressants ou de visites à l’improviste vous engageant, tantôt à signer un emprunt dans les meilleurs délais, tantôt à rejoindre le troupeau d’un berger, si proche du jardin d’Eden qu’il a déjà un pied dedans grâce à la luxueuse résidence payée par ses ouailles.

            Casse-pierre, c’est joliment dit. Non content d’étouffer vos iris, la pariétaire vous oblige à surveiller sa germination tout au long de vos murs, parfois en plein mitan, vous contraint à gratter, arracher, vous transformer enfin en maçon pour refaire vos enduits ou en terrassier pour goudronner les bas des murets. Inutile de pester, c’est comme de casser les cailloux pour refaire les routes et les chemins, le travail sans fin du cantonnier. Au printemps, elle entre en concurrence avec toutes sortes de pollens, ceux du cyprès sont redoutables, tout de suite après l’abondant dépôt des fleurs miellées du laurier qui vous a fait balayer votre terrasse deux  fois dans la semaine ou laver votre balcon sous peine d’éternuements répétés. Et quand vous croyez en avoir fini, vous découvrez l’envahissement subreptice d’un talus oublié au fond du jardin, sur lequel elle fleurit en douce, prête à l’invasion de tous les recoins.

            Même pas belle. La fleur de gamba-roussette ne mérite pas que je la décrive tant elle ressemble à pas grand-chose, une pauvre fleur des champs. Elle n’est pas davantage sauvée par la couleur de sa tige. Semblable à celle de l’ortie celle-ci est mois élégante et tire sur  le rouge sombre, celui de la grande honte ou de l’apoplexie. Rien d’attirant.

En fin de compte il n’y a que ses vertus officinales pour sauver cette plante à l’odeur un peu âcre. Un jour, qui sait, un laboratoire pourrait inventer une molécule miraculeuse pour détruire les calculs biliaires à partir de la décoction de ses feuilles, transformer le plomb en or. En attendant son heure elle dissimule ses graines au fond du jardin, se rit des herbicides.

Comme la chienlit, impossible de s’en débarrasser !