La Courbaisse

                 Un hameau. On passe au beau milieu de La Courbaisse en suivant la vallée de la rivière Tinée, un des trois principaux affluents du Var. J'ai choisi le nom de ce lieu-dit de la commune proche de La Tour, pour revenir au concret, la géographie, le solide, sans doute lassé par les envolées spéculatives d'un dernier article chimérique. Et puis un endroit pareil, tout le monde le connaît sans le vouloir. On ne peut pas l'éviter. On est obligé de ralentir au milieu de vieilles maisons mal retapées, en se demandant qui peut bien habiter là ? Le genre de baraque qu'on revend aussitôt que possible après un héritage, avec difficulté et en rabattant le prix.

                  Et pourtant au fil des années le nombre d'habitants de La Courbaisse ne semble pas diminuer. L'école, sans doute une ancienne classe unique, est une bâtisse vide désaffectée, mais un jardin d'enfants, minuscule, a été aménagé dans un pré au bord de la route. Même si, quand on passe, on ne voit jamais d'enfants, c'est la preuve que les habitants, Courbaissois ou Courbaissiens je ne sais, n'ont jamais perdu foi dans la valeur de leur terroir. Je suis persuadé que n'importe lequel d'entre nous, même s'il n'habite pas les Alpes Maritimes, connaît un ou plusieurs endroits de ce genre impossible, dans son département.  

                  Quel territoire que celui là! Entre deux courbes de la route les maisons s'étalent, coincées entre les contreforts d'une haute montagne d'un côté, le lit sombre et encaissé de la rivière de l'autre. Si on passe à l'aube, c'est à peine si les brumes du matin s'effacent progressivement pour laissser place à une pâle lumière, si on vient au soir, le soleil de midi qui peine à éclairer les maisons aux meilleures heures du jour, s'est déjà effacé. Au beau milieu, entre les deux virages, un carrefour, dangereux comme ce n'est pas permis, a été aménagé pour accéder à la route, presque un chemin, qui conduit à des sablières installées dans le lit de la Tinée. De temps en temps un  énorme camion, lesté d'un monceau de cailloux débouche de là sans prévenir.  

                  Bien que je n'aie jamais croisé d'habitant sur les trottoirs de ce désert, je me suis demandé si l'explication de la vitalité de cet endroit ne résidait pas là, tout en bas, dans le lit de la rivière. Des ouvriers trouveraient ici un moyen commode d'habiter près de leur travail. Parce que pour les cultures, à La Courbaisse, on n'a que les caillasses qui roulent de la colline.

                  Pressé, le voyageur ignore presque toujours que La Courbaisse recèle un trésor. Il lui suffirait de s'arrêter au bout du village, devant la dernière maison, et de se décider à emprunter à pied le sentier qui monte en serpentant doucement, entre les chênes et les bruyères, le long d'un antique muret de pierres sèches. Au bout d'une heure à peine même au creux de  l'hiver, il déboucherait sous un soleil radieux sur un plateau décoré de genêts abondants, autrefois le territoire des chèvres. La vue sur la vallée de la basse Tinée est somptueuse. S'il continue à  monter encore une heure, entre des pins séculaires chargés de gui dont c'est le domaine, il arrivera au plus haut de la montagne. Je ne dis pas le sommet, parce que le dit sommet a été remplacé par un ouvrage monumental de la ligne Maginot, qui domine la région et commande l'accès aux deux vallées principales de la Tinée et du Var jusqu'à l'Italie. Le paysage dantesque est unique. Dans tous les cas je n'en ai jamais vu de pareil.

                  Autrefois, il n'y a pas si longtemps, des groupes de randonneurs niçois avaient coutume d'escalader cette montagne à Noël pour y cueillir le gui de l'an neuf.  Il suffisait de suivre le sentier muletier emprunté par des centaines de bidasses qui cheminèrent là pour construire une forteresse extraordinaire, inexpugnable et inutile. Il suffisait d'avoir une pensée pour eux, une pensée pour les souffrances qu'ils ont dû supporter pour passer de l'ombre au soleil.