Lagrasse

                 Passant, voyageur, si ta route conduit à Lagrasse ou traverse cette bourgade, passe ton chemin.

                 Voici un charmant village de l'Aude, perdu au beau milieu des Corbières, enchâssé dans une riante vallée, cerné de vignes, de jardins, de vergers. Quand tu le découvres, tout en bas, au détour de la route en venant de Ribaute, tu reçois un choc de charme et de beauté, en pleine poire. Ne te laisse pas prendre, poursuis ta route.

                 Si tu arrives par la voie des vins et des châteaux, au carrefour de Tournissan tu as trouvé la rivière. L'Orbieu serpente doucement jusqu'aux maisons. Il est plein de goujons, de sofies, de barbeaux truités, excellents. Il ferait bon se baigner à la Ricambaute, en amont du village, là où l'eau claire, fraîche, est profonde. Oublie ta canne à pêche au fond de la voiture, ailleurs il y a des rivières accueillantes.

                 Quand tu avances, les bâtiments monumentaux de l'abbaye apparaissent brusquement, divine surprise surmontée des entailles fortifiées d'une tour tutélaire, au beau milieu de la végétation. Elle fut prospère aux moines avant de longtemps dépérir, puis de retrouver vie et lumière, il y a cinquante ans et plus, grâce à une bande de gamins venus de Paris pour flatter ses attraits. Détourne ton regard, il n'est pas certain qu'il soit désiré. 

                 Je sais que tu serais tenté de te promener sur le pont médiéval encore en usage, qui conduit au centre du bourg, de flâner dans les rues étroites qui protègent des vents mauvais de Méditerranée, jusqu'à la halle ancienne. Des rues dont les pavés irréguliers, sortis du lit de l'Orbieu, on usé les semelles des habitants depuis plus de trois siècles. Ah! S'ils pouvaient parler, que d'histoires auraient-ils à raconter sur ces places où l'on fit tant de fêtes. Résiste, car on surveille ta conduite.

                 Difficile de renoncer aussi à la tentation de la culture. Des rencontres éditoriales sont organisées dans les plus beaux locaux de l'abbaye. Il serait aisé de s'y retrouver pour débattre avec des amis, philosophes de préférence, puis conclure des débats chaleureux et animés autour d'une bonne bouteille, dans un des nombreux estaminets qui bordent la promenade. C'est risqué, la coupe est pleine. Les beaux jours il faut réserver, les autres on ferme tôt, comme pour éviter le visiteur.

                  Car voilà, le Hic de Lagrasse est bien de notre époque. Afin d'éviter d'être gênés par les véhicules des visiteurs, les édiles ont décidé de leur destiner quelques prés goudronnés, bien à l'écart, afin de réserver les meilleures places de l'espace public à leurs administrés. Ils rompent ainsi sans vergogne, en douce, l'égalité entre citoyens, sans que nul ne s'en émeuve. Ami de Lagrasse depuis de longues années je fus verbalisé sur la promenade dans ces termes abracadabrantesques: 

                  "arrêt par stationnement de véhicule interdit par un règlement de police, P, art R 417-6R, 411-25 al 3 CR. Art L2213.22  C.G.C.T et au local du 20.04.2012,R, art 417-6 C.R. " (sic)                                                                                                         

                  Je me demande encore comment les gardes municipaux de Lagrasse font la différence entre les bons et les mauvais conducteurs. L'ubiquité peut-être.

                  Quand la tradition de l'hospitalité se piétine, voyageur, à Lagrasse désormais, passe ton chemin.