Broussaille

                 Encore un mot de naturaliste croyez-vous. Pas vraiment. La broussaille c'est bien autre chose. En premier lieu on peut la faire rimer avec pagaille, ou bataille, tout un programme, ces noms en "aille" nous la baillent belle et je ne parle même pas de la flotte. Car je trouve du brouillard ou du brouillon dans la broussaille, comme ce débordement qu'on décèle dans certains esprits, ceux incapables d'aligner dans le bon ordre quelques idées sensées. Voyez comme on est loin de ces friches urbaines oubliées dans lesquelles prolifèrent la ronce, l'ortie, la chélidoine ou quelques chardons, sans autre intérêt que celui des promeneurs de chiens du soir, vite chassés par la pluie.

                 Dommage. Les lieux préservés dans les interstices de nos villes, offrent des taches de verdure aussi plaisantes à l'oeil que bien des jardins publics, surtout ceux que les édiles municipaux, avides de leurs immeubles de rapport, ont négligé de laisser aux promeneurs. Voyez comme à Paris, depuis tant de lustres, les promoteurs lorgnent sur les terrains abandonnés de la petite ceinture ferroviaire qui entoura la cité. De nombreux parisiens attachés à ce long ruban de verdure extraordinaire dans leur ville leur on fait échec. Je les aime ceux là. Les résistants tenez bon!

                 Un peu plus loin, pas très loin, dans les banlieues, les broussailles entreprennent un grand oeuvre, la décoration des vieux murs écroulés des usines périmées, oubliées des reconversions. Situées dans des endroits perdus, parfois rocambolesques, les industries d'autrefois se parent d'étranges attraits sauvages. Prunelliers, aubépine, adorent les interstices des bétons éclatés autant que les orties. Parfois même un lilas y vient prendre racine pour couronner l'ensemble d'un charme imprévu, propice à l'escapade d'un promeneur solitaire.  

                Dans les campagnes c'est une autre affaire, les broussailles signent trop souvent l'abandon d'une partie de leurs champs par des agriculteurs harassés des prix dérisoires qu'on leur consent. Des herbes apparaissent sans prévenir, sur des lopins désertés entre deux cultures encore actives, puis se transforment en taillis l'année suivante et finissent par rejoindre la garrigue ou les maigres bois qui poussent sur la colline voisine. Stériles, ces espaces mettront sans doute des années pour redevenir des asiles, semblables à ceux qui accueillaient les jeux des enfants des villages ou les abris des amoureux. Ah! la broussaille des sentiments. Qu'il était bon le temps des cabanes.

                Modeste, la broussaille fait la pige au temps. Comme dans les endroits imprévus elle s'installe, colonise les espaces mal entretenus, envahit les fossés, les talus, les carrefours délaissés par les ouvriers communaux trop peu nombreux ou mal équipés. Elle se développe au pied des champs d'éoliennes qui dominent les plaines, sous les poteaux immenses des lignes haute tension dispersés sur les collines, près des relais hertziens, des monuments, de tous les édifices publics un peu à l'écart que le modernisme répand dans nos paysages. Elle est partout, se saisit de tout l'espace.

                Parfois, fatigué de tant d'ouvrages de laideur semés sur mon chemin buissonnier je me demande s'il ne vaudrait pas mieux, au bout de compte, à la fin des fin, pour le bien de tous, que ce soit la broussaille qui gagne.