Jalousies

                  Encore un mot à double sens, à tiroirs, de quoi bien jouer ou se jouer. Au pluriel ce ne sont que des persiennes. Pas si simple tout de même car tout le plaisir, à travers les jalousies, c'est de voir sans être vu. Je me suis toujours demandé, en mémoire du roman de Pierre Louÿs, si la "femme", lassée de son amant-pantin, ne pousserait pas la jouissance jusqu'au plaisir pervers et invisible, de contempler, à travers sa jalousie, la figure déconfite de cet homme, jouet éconduit devant sa porte close, le désir inassouvi pour toujours, pour jamais, pour l'éternité. Dur!

                  Autres fadaises en cette rentrée, celles de nos jalousies politiques. Extraordinaires ces propos que tient l'ancien grand manitou de l'Elysée, à tort ou à raison complètement déconsidéré, pour tancer son successeur qui n'a pas manqué une occasion de multiplier les bévues durant tout l'été. Et comme si cela ne suffisait pas, voici que son ancien porte parole, Le Foll, comme son nom l'indique on ne sait quelle mouche le  pique, pris d'une frénésie de remontrances à l'égard de tout ce qui n'est pas la sagacité de l'échec permanent dans lequel il s'est vautré durant cinq ans. Encore un donneur de leçons ratées qui a oublié de se cacher de honte derrière ses persiennes. Jalousie quand tu les tiens, rien ne les retient. 

                   Jalousies, un mot à considérer avec grand sérieux, derrière lui se profile le drame, de nombreux drames. Certains sordides font la une des gazettes du dimanche matin en détaillant les crimes et les vengeances au sein des familles, d'autres, flamboyants, nous accompagnent depuis les bancs de l'école ou notre première leçon de théâtre. Une amoureuse, un traître,  un prince pétri d'orgueil, Othello, voilà réunis pour toujours, jusqu'à nos jours, les ingrédients de la comédie des intrigues, de la rivalité, de la domination, de la haine enfin, qui caractérisent les moeurs et les idées de ceux qui prétendent gouverner Ah! Comme elle est loin la République de Cincinnatus.   

                    Évidemment je préfère, comme toi lecteur?, la légèreté des usages de curieux, cachés derrière les jalousies de leurs maisons. Dissimulé par la pénombre, tout le jour je jette un oeil attentif au travers des lattes de bois de mes persiennes. Je vois passer l'anxieux qui se rend avant l'heure au travail, puis le distrait qui enfourche son vélo parce qu'il est encore en retard, bien d'autres encore. Le jeudi une fois par semaine, je sais que vers quinze heures, Mme V... ma voisine, ne manquerait pour rien au monde de sortir discrètement pour se rendre l'air dégagé, chez son amant qui l'attend trois rues plus loin. Lorsqu'elle revient vers cinq heures j'ai tout le temps de mesurer l'ardeur de ses ébats selon le désordre de sa coiffure ou l'état de sa jupe froissée.

                    Je le sais, je me rends compte qu'il s'agit là de vilaines habitudes. Je m'en absous car la curiosité n'est pas le pire des sentiments, surtout quand elle s'exerce avec discrétion, sans commentaires déplacés. Le pire serait la rumeur. Fille de la jalousie elle se profile dans les propos des bavards mal intentionnés, parfois simplement craintifs à force de se sentir concernés par les agressions qu'on leur raconte à longueur de gazettes. De quoi se demander si, parfois, ils ne souhaiteraient pas être parmi les victimes afin de pouvoir en parler.

                    Pour le plaisir ouvrons un dernier tiroir, la jalousie fut aussi le nom d'une danse ancienne. Le sens de ce mot est perdu mais pas son usage, en certains palais il paraît qu'on la danse encore, la sarabande.