Ch'timi

                  Qu'il s'agisse du dialecte de Picardie ou de ceux qui le parlent, allez savoir. Tout se mélange si bien que les Chtis du Nord n'habitent pas cette province, des ignorants dit-on confondraient même l'usage de son parler avec une altération populaire du français. Un simple patois, quoi! Le genre de querelle dans laquelle je me garderais bien de démêler le vrai du faux, sous peine d'être immédiatement contredit. En vérité, l'histoire de Ch'ti que je veux raconter est un souvenir de caserne, simple, savoureux, une petite pierre ajoutée à la somme conséquente des oeuvres consacrées à la défense et illustration de l'art de vivre des gens du Nord.

                  Un soir de Noël lointain, quatre jeunes hommes originaires de ces pays étaient enfermés dans une caserne, même pas chez eux, mais dans un des Grands Camps de Champagne hérités par l'armée depuis la Grande guerre, Suippes pour le bien nommer. Retenus dans la cambuse, la chambrée de leur baraquement, avec votre serviteur, en service commandé qu'il a dit le juteux, en choisissant les malchanceux chargés de garder des baraques si peu hospitalières un pareil soir.

                   Imaginez les lieux, la carrée aux murs tristes, la fenêtre obturée sur une cour de caserne, les couvertures tirées sur une douzaine de lits étroits, vides. D'ailleurs tout est vide dans ces bâtiments dont les occupants habituels se sont enfuis, nu et propre, de ce froid de régiment qui ne supporte pas la moindre touche de fantaisie. Tout est finalement sec quand on est militaire. Ce soir là  l'humain se résumait à quatre personnages et un poêle. Je les observais. Ils arrivèrent chargés de sacs. En un clin d'oeil le poêle se mit à ronfler, la lumière changea de couleur, la table mince fut recouverte d'une nappe, de victuailles et d'un nombre impressionnant de bouteilles de vin sorties d'on ne sait où.   

                   J'avais du mal à les comprendre mais je me souviens bien de leur allure. Il y avait Wolowiek, le plus bel homme que j'aie jamais rencontré, un Polak bond aux yeux bleus, costaud comme un chêne avec des muscles d'athlète longs et fins, un indestructible et souriant conducteur d'engins des mines du Nord, à qui nul n'osait chercher noise, pas même les plus teigneux des sergents. Urbaniak,  lui aussi d'origine polonaise, mineur de fond de son état, arborait une gueule réjouie sous un pif turgescent qui lui mangeait le visage. Toujours souriant, disponible, travailleur, c'était un bon camarade, hélas déjà silicosé à vingt ans par les poussières du charbon qu'il extrayait au fond. Ribès, cheveu brun et oeil de velours, venait d'un de ces villages des Flandres peuplés en partie d'Espagnols depuis l'empire de Charles Quint. D'origine rurale modeste, sachant à peine lire, il fréquentait le cours d'alphabétisation qu'on m'avait autorisé à donner deux fois par semaine. Le dernier, Planchet, était caporal, intelligent et capable il travaillait aussi à la mine, dans un bureau. Un fameux débrouillard dont le bon sens était écouté de tous.  

                    Dans la chambrée quand le poêle ronfle, la vie renaît. En quelques minutes, ça caille en Champagne, le froid de l'hiver est chassé, le visage des oubliés du 24 décembre se détend, les sourires apparaissent, dins ch'nord y'a toudis eun'alambic, clamèrent les compagnons à mon intention. Ils s'assirent autour de la table, balançant ma sobriété triste par dessus les monts, je consentis à les rejoindre. Amphitryon n'aurait pas fait mieux. Je leur demandai ce qu'ils comptaient faire de toutes ces bouteilles. Boire sans soif dirent-ils, ils jurèrent de tenir jusqu'à minuit et la dernière goutte. J'eus droit au premier verre et je les regardai vider le leur quand je n'étais encore qu'à la première gorgée. Je les écoutai parler toujours sans comprendre, bercé par le chant énigmatique de leurs paroles je me laissai aller à leur enthousiasme, leur chaleur devint mienne. A minuit je fus seul à me coucher fin saoul quand ils ouvraient les dernières bouteilles, au beau mileu d'un capharnaüm de reliefs de fête étonnant en ce lieu austère. 

                    Sept heures je me réveillai au clairon avec un mal de tête éprouvant. La chambre lavée et rangée était impeccable, Urbaniak balayait les dernières poussières en souriant. Mes compagnons de bouteille, frais comme des gardons qui n'auraient bu que de l'eau, reprenaient leurs occupations ordinaires sans même une ride de fatigue. Tandis que j'agonisais dans mon lit mes amis ch'tis branchèrent un transistor, allumèrent leur première cigarette, puis me souhaitèrent un bon Noël.

                     Je sais bien pourquoi je garde depuis si longtemps, dans un coin de mes souvenirs, cet instant inouï de tendresse.