Soixantehuitard

                 "Il est interdit d'interdire." Cinquante ans après ce slogan résonne comme un pied de nez, un défi à tous les adversaires   de la révolution pacifique de 1968. Ces irréductibles rétros avancent masqués, actionnaires de quelques gazettes, marcheurs de manifs pour tous, ils distillent leurs consignes natalistes, leur morale "papad'abord-mamanaprès" comme au temps du Maréchal. Il veulent surtout le maintien de leurs privilèges, la Fance d'en haut contre celle d'en bas. Ils sont contre la liberté sexuelle, l'IVG, les parlottes Nuit Debout, la spontanéité, le planning familial. En revanche ils ne sont pas opposés à la démocratie pourvu qu'elle soit assez bien organisée pour n'élire que les leurs, rester entre-soi.

                 Et voilà! Ils sont chocolat, cocus, déboutés de l'histoire. Pensez donc, cinquante ans après, comme une célébration une nouvelle révolution, celle de l'émancipation féministe cette fois, traverse les peuples, dénonce l'oppression sexuelle exercée dans certains cercles, exige l'égalité et le respect dans le domaine professionnel, culturel, comme dans le monde de l'intimité. J'ose prétendre que cette révolution est fille de la première. L'audace de ces femmes qui dénoncent leurs oppresseurs, voire leurs bourreaux, ne pourrait se concevoir sans les portes ouvertes sur la libre expression par la jeunesse en mouvement en 1968. C'est une continuation.

                  Soyons sans illusion. Déjà, dans les gazettes citées plus haut les plumes se préparent pour une autre fête, la dénonciation des enragés, l'étalage de destructions grotesques, l'édification saugrenue des barricades en rappel aux oppressions d'un autre siècle. Sachons regarder, l'essentiel ne réside pas dans l'éclat, le reflet, qui accompage les faits mais dans l'évènement lui-même. Ainsi, quand elle disparut l'an dernier, multiplia t-on les éloges en faveur de la loi instaurant l'IVG défendue par Mme Veil, on rendit ainsi justice au courage d'une grande dame. Cinquantenaire oblige, pour être tout à fait juste on pourrait cette année saluer dans les médias les dizaines de milliers de jeunes héritiers de mai 68 qui défilèrent pour exiger la promulgation de cette loi et gagnèrent la faveur de l' opinion majoritaire, le progrès.

                   N'en déplaise à certains, la révolution des moeurs se poursuit sans retour, San Francisco s'éveille après cinquante ans de  chansons vantant la liberté sexuelle, internet raconte tout, presque partout. On peut oser réclamer la censure de "L'origine du monde", on ne détruira jamais cinquante ans de progrès des sciences et des techniques, des arts, des lettres. Jamais la fondation d'une conscience morale élevée des rapports humains ne s'arrête car elle découle de l'accélération du mouvement des idées. Qui l'empêcherait? Je ne crains que les combats d'arrière garde des dictatures contre les lumières.

                   Quelques mois avant le mouvement de la jeunesse en 1968 un journal titra sur un mot précurseur devenu célèbre : "La France s'ennuie". Il pourrait aujourdhui se parodier en écrivant "la France se crispe", c'est vrai. Dans quelques semaines quand le moment sera venu de fêter l'anniversaire de mai 68, ne succombez pas au discours convenu de morosité méprisante des gazettes. Communards avant-hier, soixantehuitards presque aujourd'hui, ils ont changé le regard du monde. Les uns ont ouvert les portes à la République, les autres à la morale du partage, sincère, spontané. La révolution féministe en annonce d'autres. Sous les pavés de 68 il y a encore beaucoup de plages à découvrir.