Cannes 2018

                   Un festival dont on nous rebat les oreilles. Impossible de passer à côté, quand bien même on ferait tout pour. Chaque année à la même époque une nuée de journaleux et de parisiens à la mode se précipite sur les hôtels de la Croisette, privatise les plages, envahit les boîtes de nuit, les rues qui y conduisent, sous le regard envieux des beaufs parqués, entassés derrière les barrières, qui n'ont fait le déplacement que pour les voir. En quelques heures une flotte de bateaux luxueux fait sa sortie annuelle du port d'Antibes, 20 minutes ridicules de mer aller et retour, vient s'ancrer devant le îles de Lérins, pollue la baie, accueille à bord quelques happy few qui n'ont jamais vu un pauvre ailleurs qu'au cinéma et repartiront dans le même état. Le prix du café bondit sept fois, la vie des gens normaux est en suspens. Yen a marre !  

                    Ah, qu'il est loin le temps de la fête populaire du cinéma, quand on croisait le héros de Sur les quais, Brando soi même, en promenade sur le bord de mer avec une jolie Cannoise au bras. Le temps où les séances du vieux palais des festivals avaient pour public quasi exclusif les habitants, où les organisateurs étaient bien contents de les avoir, de mesurer la chaleur de leurs applaudissements. J'apprends dans la presse que la mairie dresse aujourd'hui des listes de ceux qui voudraient participer à la fête avant d'en tirer quelques uns au sort. Exclus les autres, s'ils protestaient on ne les entendrait même pas tant le festival est étranger à sa ville. Grotesque.

                    La poésie a foutu le camp, le plaisir a changé de couleur, l'ambiance fraternelle devient un souvenir. Bien entendu nous sommes toujours ravis d'accueillir l'élite des créateurs du monde entier, les vedettes qui les accompagnent sont de si belles personnes, mais on goûterait davantage de simplicité. Enfin que l'on chasse cette pléiade de passants inutiles qui n'ont rien à faire là que de tenter de se faire voir. Les profiteurs sont parmi eux. Dans l'ombre des paillettes ils guettent les retombées de la galette, des soirées, du sexe. Les putains ne sont plus respectueuses, les escrocs escroquent, des charlatans donnent des interviews.  Chacun fait son cinéma, après la projection le prédateur attend  son heure.

                    Qu'il est loin le poète, le temps ou Prévert plantait le décor de "Los Olvidados" :"la dernière fois que j'ai rencontré Luis Bunuel c'était un soir à Cannes sur la Croisette..." On n'avait pas encore détruit l'ancien palais des festivals, la mer n'était pas polluée, les acteurs côtoyaient les pêcheurs, les pontons de la plage luisaient sous la lune, indemnes des colonies de rats qui sortent au crépuscule se régaler de reliefs de la fête. on plaisantait, on riait comme de bons enfants tandis qu'au loin deux hirondelles, la police à vélo et pélerine, faisait circuler au carrefour du Suquet. BB était trop jeune pour se rouler à moitié nue dans le sable ou s'afficher en robe scandale au bras de Vadim. Elle viendrait plus tard.

                     Aujourd'hui, maintenant, Cannes est devenue une citadelle cernée par les voitures. Si vous envisagez de l'approcher, renoncez! Vous passeriez des heures coincé dans un embouteillage. C'est comme Saint-Tropez au mois d'aôut, inaccessible. Au moins à Saint-Trop, il leur reste BB qui a bien vieilli et ne fait plus son marché. De toute manière il y a belle lurette que les derniers paysans de la presqu'île ont laissé la place aux promoteurs de béton.

                     Pareil à Cannes. Les anciens pêcheurs sont à quai. Assis autour du palais des festivals, ils regardent la mer.