Baignade

                   Le ci-devant 28 juillet, on croisait vraiment beaucoup de monde sur la promenade des Anglais, à Nice, le matin, à l'heure matinale où je tentais d'approcher la mer pour me baigner. Je ne sais pas quelle mouche les a piqués, la canicule peut-être, mais ils étaient tous là, en même temps. Des regroupements sonores de familles italiennes installaient des parasols en carré comme pour protéger un imprenable camp romain,  les cars surchauffés de voyages organisés dégueulaient des bandes de passagers sur la plage à la recherche de quelque point de fraîcheur tandis que des parents harassés cherchaient la meilleure place près de l'eau, propice à la distraction de leurs enfants désoeuvrés. Au milieu de tout ce monde, des couples de retraités ordinairement quasi propriétaires des galets lève-tôt, peinaiant à trouver un endroit adéquat pour poser leur serviette.

                  Le soleil de juillet respendissait pour tous, sur toutes les régions, la France était en congés ou à demi assoupie, tout indiquait la paix, la baisse des cadences dans les usines, l'ambiance paisible des bureaux, le repos sous l'ombrage des lieux de vacances à l'heure du pastis. Il n'en fut rien, un peu comme si la lune rousse observée la veille en éclipse avait émoustillé tout le pays. Depuis une semaine les gazettes distillaient les épisodes de la guerre que se livraient les cercles du pouvoir pour s'accaparer l'opinion, les uns pour justifier un abus du droit, les autres pour s'en offusquer après l'avoir institué, Benalla ça n'allait pas bien du tout. le Tour de France à vélo n'en finissait plus d'arriver et les coureurs français de pédaler derrière les meillleurs, sur les routes les gens se croisaient dans des embouteillages caniculaires. La tension montait sans raison véritable. Un jour étonnant.

                  Quand même je me glissai dans l'eau au milieu des baigneurs avec la sensation agréable, inattendue, que toute l'agitation de l'extérieur n'avait pas réussi à dénaturer l'agréable fraîcheur de la mer. La Côte d'azur a la chance unique que la profondeur de ses plages préserve les agréments de la baignade malgré la foule. Après quelque mètres de natation on se retrouve presque seul à s'ébattre dans l'onde limpide, passé cinquante mètres on ne rencontre plus que de rares aventureux bons nageurs. On peut alors se laisser doucement rouler par la vague pour rentrer au bercail de la rive. Bon, tant pis si les derniers mètres sentent davantage l'huile solaire que l'air marin. On ne peut pas tout avoir, c'est supportable de partager l'espace un moment avec des congénères ravis.

                    Quelques jours auparavant c'était une autre histoire. J'étais dans les Corbières, près du village de  Portel. On l'ignore parfois mais c'est un lieu chargé d'histoire. Les Wisigoths d'Alaric s'installèrent par là, bien des lustres avant que les armées franques de Charles Martel ne stoppent l'avancée des envahisseurs du Sud dans la bataille de la Berre, c'est le cours d'eau qui serpente de Portel jusqu'aux étangs pour rejoindre la mer. Comme autrefois lorsque j'étais enfant, j'ai suivi le chemin qui mène du village jusqu'aux berges. J'ai passé la chapelle des Obiels. Longtemps noyé dans les ronciers, inaccessible, le vieux monument est maintenant agréablement dégagé au beau milieu d'un champ d'oliviers. En suivant le courant entre les modestes falaises de schiste qui l'enserrent à cet endroit, j'ai retrouvé les launes profondes dans lesquelles, chenapan, je braconnais les sophies, les chevesnes et quelques rares goujons. Emu, j'ai suivi le chemin qui court dans les canisses jusqu'à l'ancien pont de pierre surplombant la rivière vers les champs cultivés. Enfin, à l'abri des regards, dans un plan d'eau secret, je me suis baigné seul, nu au milieu des roseaux, saoulé des parfums de maquis, cerné par les collines arides des Corbières, sous un soleil qui ne brillait que pour moi, comme si le ciel sous lequel je flottais m'appartenait.

Douce France. Combien de temps encore !