Rail

                  On pense d'abord à une voie de chemin de fer, bien entendu. Ma chronique n'a pourtant rien à voir avec le rail, seulement avec son image maritime, cette immense ligne qui part de l'ile d'Ouessant pour conduire les navires en mer du Nord. Fermez les yeux. Imaginez un instant que vous avez décidé de passer un dimanche en famille sur la côte dOpale, déguster des moules-frites entre les deux caps Gris Nez et Blanc Nez, dans un caboulot de plage, à Wissant par exemple. Le lieu, simple, est accueillant, Le plat succulent, la mer somptueuse roule doucement jusqu'à mourir sur la dune de sable blond toute proche, au loin derrière le dégradé coloré des reflets marins, vous devinez les falaises calcaires de Douvres comme si, malgré le large, elles appartenaient à un monde commun, ici et d'en face.

               Et là, patatras! La proue d'un immense porte-containers avance pour rompre la perspective séduisante dont vous vous charmiez, il est bientôt suivi d'un pétrolier aux échafaudages de tuyauteries si bizarres qu'on croirait qu'il a embarqué le centre Pompidou dans son étrave, de quoi être ensuite presque étonné de l'allure quasi normale du cargo qui tente de les dépasser. Las! Si vous avez cru un moment retrouver la vue sur les falaises, n'attendez rien. Devant vous passent 100 000 navires par an, 300 par jour, à peine le temps de lever les yeux vers Douvres qu'un nouveau sillage succède au précédent. Tous se pressent d'inonder le Nord de l'Europe de produits orientaux à bas prix. Chaque heure de retard c'est de l'argent perdu pour l'armateur.

                  Une bonne partie du commerce mondial passe par là, dans cet espace réduit de mer, ce détroit qui sépare le continent des côtes d'Albion, autant qu'il les rapproche puisque cet endroit a toujours servi de passage naturel, aux conquérants dans les deux sens, aux exilés comme aux fugitifs victimes des aléas de la politique ou de la vie, aux sportifs avides d'un exploit qui les rendrait célèbres. A pied, à cheval, en voiture, cependant on ne franchit pas la Manche. Il y faut au moins une barquette et une voile, ou bien nager, ou bien voler. Voilà pourquoi Louis Blériot tenta ici la traversée mythique qui marqua les débuts de l'aviation, pourquoi aujourd'hui un homme harnaché de moteurs se propulse sur le même chemin, pourquoi enfin un mur du refus, cruel à la libre circulation des immigrés, est érigé là pour leur interdire les côtes anglaises. 

                   Devant leur plat du jour les touristes de passage ne voient rien de tout celà, même s'ils en gardent une trace dans un coin de leur mémoire. Ils voient la mer turquoise dont la couleur varie au fur et à mesure de l'avancée du jour. Ils promènent sur les herbes du cap heureusement préservées du projet d'édification d'une centrale nucléaire. On dit que sur ces hauts fonds la mer est poissonneuse, les bancs de cabillauds se plaisent dans les courants agités entre les falaises anglaises et la terre d'Europe. Mais gare au pêcheur imprudent dont le vaisseau semble si frêle auprès des mastodontes du Rail! 

                   Un spectacle tranquille, une mer paisible, on dirait que la Côte d'Opale existe, ce jour heureux de l'été, pour la seule joie des familles ou le plaisir des promeneurs. Seulement voilà, au loin il y a le fameux Rail que le regard ne saurait éviter. Et si, c'est déjà arrivé, un pétrolier chavire au beau milieu des poissons et des mouettes? Et si, une fois de plus, un porte-container répand son chargement de matières polluantes sur les dunes et les rochers cachés sous les falaises? 

                   Adieu les moules-frites...