Douleur

                 Quand il ouvrit la photo attachée au message reçu de son ami retiré dans le Vercors, Janvier eut un choc imprévu. Sa première épouse y figurait au premier plan devant un groupe d'anciens copains. C'était une photo de fête, l'opérateur avait pris Anne en scène, comme un personnage de roman. Elle souriait en bavardant adossée au montant d'une fenêtre, détendue, à l'évidence heureuse, épanouie. Bien que discrète sa jeunesse rayonnait dans une robe à la mode qui mettait en valeur de longues jambes musclées de sportive. Sous la coupe ronde des cheveux blonds, pour qui les avait connus il était aisé de percevoir l'éclat turquoise des yeux clairs de la jeune femme.

                  Dans le même mouvement que celui de la surprise, Janvier fut envahi de douleur. Sans doute, pour s'assurer de sa présence, avait-il lui même réclamé de son ami l'envoi d'une photo de ce moment oublié. Sans doute s'attendait-il à recevoir le cliché fané d'une fête datée, rassemblant un groupe de participants dans lequel il aurait reconnu la vague silhouette de son couple. Il n'avait pas réfléchi. Et maintenant il contemplait l'image d'Anne éclatante de jeunesse et de santé, bien avant qu'elle ne fût victime de la maladie sclérosante qui avait fini par l'emporter après quinze ans de souffrances, plusieurs décennies avant ce jour. Belle, telle qu'il l'avait rencontrée quelques mois avant de l'épouser. Belle, comme il avait oublié qu'elle était après tout ce temps passé à ses côtés, à tenter vainement de comprendre la cause de son mal, puis espérer l'aider à guérir, obligé enfin de l'accompagner dans le lent cheminement douloureux de son parcours funeste.

                   Parcequ'il avait eu beau faire le deuil, grâce au temps passé, réorganiser même son existence, devant l'image de sa compagne disparue, la douleur, preuve qu'elle ne s'était jamais complètement effacée, revenait en force, envahissait. Il la connaissait bien. Ça le prenait aux tripes, l'angoisse de son impuissance à guérir cet être dont la vie s'enfuyait, le fuyait, les doutes sur sa capacité à comprendre la nature d'une affection qui frappe au hasard, dont ni la volonté ni la médecine ne parviennent jamais à résoudre les causes ni en contenir les effets, la culpabilité de ne pas se sentir à la hauteur pour supporter les aléas d'un drame qui remettait en cause son couple, la maîtrise de sa propre existence, son avenir. 

                 En résumé la peur de se sentir vulnérable et faible, mesquin quand il fallait être généreux, égoïste quand il aurait dû s'oublier pour lutter, insignifiant devant la nécessité d'être grand. Sa douleur était comme un coup de poing reçu dans l'estomac à l'improviste, un malaise qui s'installait le matin au réveil pour ne s'estomper qu'avec le sommeil difficilement atteint au coucher. Rien à voir avec les maux, futiles ou graves auxquels chacun est confronté chaque jour, rien à voir non plus avec les atteintes de l'âge lorsque la fin approche après une vie bien remplie. D'ailleurs ces souffrances là on pouvait parfois y pallier, les éviter même. Non! sa douleur était d'une autre sorte, morale, issue de sa conscience, de sa raison devant la déraison, de son refus de l'impuissance des hommes, des médecins en présence des dérèglements du corps, de sa haine du destin d'avoir choisi cet être séduisant, si cher, si proche pour lui réserver un sort fatal, sans recours.  

                     Il l'avait sans cesse vérifié, rien n'était pire que l'ignorance. Janvier pensa alors que, en toute innocence, Anne avait subi le sort que, dans la Grèce antique, les dieux jaloux réservaient aux humains dont ils voulaient se venger. Quelque part dans l'univers un satrape tout-puissant décochait au hasard des flèches meurtrières contre des êtres créés à l'image des dieux dont il ne pouvait supporter la beauté, la santé, le bonheur qui fuit les immortels. Ils n'en ont pas besoin du bonheur puisqu'ils sont immortels, réalisa Janvier. Cette idée lui fit concevoir qu'Anne était en quelque sorte une victime parmi d'autres de la condition humaine dont le drame dépassait sa propre personne. 

                   Partager sa tragédie avec d'autres rassurait un peu Janvier, modifiait sa dimension, son périmètre. Pourtant la douleur réveillée était toujours là, intacte. Il comprit enfin qu'elle lui appartenait, il aurait beau faire elle ne disparaîtrait qu'avec lui, le jour de sa mort.