Estresses

                Ne cherchez pas ce mot dans le dictionnnaire, il n'existe pas. Une déformation de "l'étroitesse", un petit coup de patois ou même d'occitan, va savoir, et on se retrouve dans les estresses. Je ne sais pas si vous avez comme moi des mots qui vous suivent ainsi depuis l'enfance, comme une obsession qu'on oublie, puis se rappellent à vous après même des décennies ou davantage encore. On les chérit de loin un peu comme une madeleine à la Proust. Il doit y voir des raisons.

            Si tu vas dans le Cantal, en sortant de Maurs en direction d'Aurillac tu devais autrefois franchir une série de virages impressionnante, redoutée des automobilistes, au milieu de laquelle on passait devant trois maisons, un lieu-dit même pas un hameau selon mon souvenir, dans une côte appelée Les Estresses. Il a dû y en avoir des morts sur cet itinéraire puisque, j'en suis témoin, les voyageurs hésitaient à l'emprunter, comme si une barrière géographique dangereuse existait là, entre les douceurs de plaine du Ségala et les rigueurs montagnardes du Massif à Aurillac. La preuve, pour désenclaver la ville la plus froide de France un pouvoir administratif non identifié décida un jour de contourner le site. La route nationale ne passe plus aux Estresses. Adieu les virages ! 

               J'étais pensionnaire à Aurillac avant cette modernisation funeste, quand on empruntait toujours l'ancien itinéraire. Le samedi matin lorsque je n'étais pas en retenue pour quelque vétille indisciplinaire dont je m'étais fait une spécialité, je me pelotonnais encore à moitié endormi sur le siège arrière de la voiture de Gandelin, l'intendant du lycée qui me raccompagnait chez moi dans la vallée. Il conduisait une Vedette, la plus puissante des voitures de série de cette époque et s'en trouvait très fier. Il se réjouissait en particulier d'aborder très vite la fameuse côte, pressé d'ordonner à son épouse d'enclencher le chronomètre au premier virage pour tenter, à chaque voyage sur les chapeaux de roue, de battre le record du précédent.

                 Je ne sais vraiment pas s'il y parvenait. Enfoncé dans mon coin de siège je somnolais ou je rêvais aux chahuts de la veille à l'internat. Je ne sais pas si c'est toujours comme ça dans les pensionnats mais à cette époque le dernier jour de la semaine notre dortoir s'agitait. Cris d'orfraie, professions de foi ineptes, déclarations d'amour sans queue ni tête, batailles de pelochons et fanfaronnades grotesques, le pion s'enfermait dans sa piaule en attendant que la fatigue ait raison de la folle agitation d'une chambrée d'ados déchaînés.

               Dans les virages des Estresses Gandelin ne parvenait à faire peur qu'à son épouse. Une femme de tête celle là. Reçue  deuxième au concours d'entrée de l'Ecole Normale elle s'était juré d'en sortir première et avait réussi haut la main avec plusieurs points d'avance. Elle s'en vantait et méprisait la médiocrité, si forte femme que je crois bien avoir compris que le seul moment ou le père Gandelin avait les mains libres c'est au volant de sa voiture. Effrayée, elle lui laissait la bride sur le cou de peur qu'il ne loupe une manoeuvre et nous envoie dans le décor. Partout ailleurs tout filait droit devant elle. Moi aussi! Horrifiée par mes notes médiocres elle  entreprit en vain de me donner des cours de maths et de latin, matières auxquelles je ne comprenais toujours rien, seulement intéressé à cet âge par la lecture illicite des amours de Mme de Rênal avec Julien Sorel, le rêve de rencontrer les filles inaccessibles croisées au stade pendant la promenade obligatoire du dimanche les jours  de colle, ou mes performances en salle de gym.  

                  Pour le reste quand je ne jouais pas je dormais, en cours comme dans la  voiture de Gandelin. Je ne consentais à relever la tête que l'orsqu'il claironnait à travers l'habitacle : "Tiens, voilà les Estresses! Le record va tomber". On traversait le hameau en trombe sans risque, je n'ai jamais vu l'ombre d'un homme ou même d'une vache dans ce désert accidenté, comme si les habitants savaient que leur route n'était empruntée que par des fous du volant. Et c'était pareil au retour du dimanche soir. Je me renfonçais dans mon coin de siège et mes rêves de vieil enfant, pas encore tout à fait un ado, inquiet du retour au bercail éducatif du lycée.Quand on passait les Estresses j'étais déjà bien loin de chez moi. Un nouvelle semaine de froideur commençait, se battre avec les autres élèves pour exister, faire semblant de comprendre le cours pour ne pas sombrer devant le prof de maths ou s'attirer les faveurs de celui de latin en récitant ses proverbes.

                   Après tout ce temps je finis par comprendre, j'ai trouvé pourquoi je suis encore hanté par l'idée des Estresses. Une sorte de parenthèse sur la route des rigueurs de la pension. Aurillac est pourtant une belle ville où j'aimais me promener le long de la Jordane. Mais  glacée. Si grande... si petites les Estresses d'un coeur d'enfant. Une petite madeleine de mémoire.