Intello

                     Toute sa vie elle aura refusé qu'on la traite ainsi. La belle Juliette Gréco vient de disparaître, ceux qui l'aimaient en sont tout penauds. Le qualificatif est pourtant honorable, en tout cas il fut à la mode dans les années cinquante, justement quand Juliette berça la France blessée d'après guerre avec ses chansons. Symbole de la rive gauche elle fréquenta le Tabou, Miles Davis et Boris Vian, connut Sartre, Simone de Beauvoir et refusa toujours malgré tout d'être considérée comme une icône de la raison. Sartre qu'elle adorait ne s'en privait pas, lui. Il finit en col Mao et Les Mains Sales, ignorant les millions de morts de la révolution culturelle. Heureusement il y eut la Beauvoir et son splendide Deuxième Sexe pour rattraper le coup.

                      Sur les boulevards on jouait J'irai cracher sur vos tombes. Je me souviens encore de l'ambiance de violence sensuelle de l'affiche. Boris dit-on rédigea le texte la nuit en 15 jours d'insomnie. Qui dit mieux ? Car c'était ça Juliette et sa bande du quartier latin : naturel et simplicité, l'époque avait de la classe et cette artiste sincère la faisait la classe. Ah, L'air du temps ! La longue robe noire solitaire sur la scène des cabarets de poche, même à mi-voix on comprenait chaque mot de la chanson. L'habitude en a été perdue. Maintenant pour être entendu on hurle on crie, on machouille des syllabes inaudibles, pour finir on chante en anglais. La communication n'est pas dans le texte mais dans la communion. Dans les cabarets on était vingt, aujourd'hui en dessous de vingt mille  dans un stade le producteur annule le spectacle. Drôle de religion.

                       Parce que la chanson est devenue une sorte de religion. Comme l'opium du peuple ne fait plus recette il a fallu abreuver les foules grâce à des confessions de substitution. Si on en juge par les heures d'audience télé, le football tient la corde avec the Voice. Juliette, elle, avait une voix, tout simplement. Et qu'on ne me parle pas de la nostalgie de Saint Germain des Prés. L'air respiré sur la Seine dans l'île du Vert Galant ou près de Saint Sulpice n'a rien de comparable avec l'ambiance des fumées du périph. C'est toute autre chose. Choisissez qui vous voudrez !

                      Un journal du soir a eu l'heureuse idée d'annoncer le départ de Juliette comme celui d'une  femme en liberté. C'est bien le principal message laissé par notre égérie qui refusa toujours les apparences d'être considérée comme telle. Libre, elle fut en tête quand elle tomba aux mains de la Gestapo avec sa mère. Battue, finalement relâchée pour sa jeunesse, elle monta sur scène, séduisit le monde grâce à son timbre chaleureux et choisit d'interpréter ce qu'elle aimait, jamais rien d'autre. La quête de la liberté de rester soi Juliette la mit en pratique bien avant le mouvement "me too", moi aussi. Elle nous accompagna toute une moitié de siècle en gardant la fraîcheur d'esprit de la jeune fille adorée du public qu'elle fut, toujours fidèle jusquau début du millénaire.   

                   Si proche, si vraie, voilà  pourqoi nous l'aimions. En ce temps là on parlait d'amour. Depuis à la FNAC et ailleurs Houellebecq et consorts décrivent des partouzes dans leurs bouquins. Les choses de la vie ont bien changé. 

                       "Si tu t'imagines, fillette, fillette,                                                                                                                                                      qu'ça va, qu'ça va, va durer toujours,                                                                                                                                             la saison des za, la saison des amours"

                    Juliette est partie juste avant un automne dont on ne sait ce qu'il deviendra. Bien joué! Salut l'artiste !