Eboulis

                       C'est une drôle d'histoire. Le sommet du "Roi de pierre"  culmine à 3841 mètres dans les  Alpes  du Sud.

                       Autrefois en Italie pour accéder au Mont Viso par l'itinéraire normal, il fallait franchir un gigantesque éboulis. C'est tout simple. A partir du refuge on laisse un lac à son pied pour longer une immense barre rocheuse au dessus de laquelle se trouve un plateau de caillasse qui sert de base à l'ascension finale. Bon! Si vous passez par là ne regardez pas au fond du lac. Bien que l'accès à la montagne soit protégé des véhicules à moteur, on voit dans l'eau des épaves abandonnées et toutes sortes de déchets dont on se demande comment ils ont atterri là. Sans doute une sorte de mystère napolitain qui consisterait à se débarrasser n'importe où, négligemment, du corps d'un délit. 

                    L'éboulis était la seule voie vers le haut. Ce tas de pierres branlantes à peine accrochées à la pente filait dangereusement sous les pieds du randonneur imprudent qui tentait de le traverser. Le seul moyen de gravir les trois cents mètres de cet amas instable consistait, en prenant son courage à deux mains, à suivre la bordure de l'obstacle en montant assez doucement pour empêcher une glissade qui risquait précipiter immanquablement le maladroit mille mètres plus bas sous une cascade infernale. Car c'est une des caractéristiques du Viso: ses pentes sont recouvertes de schistes en voie de désagrégation, si bien que l'ascension finale par un sentier d'escalade assez raide ne peut être entreprise que lorsque la cordée au dessus de vous a disparu. La trangression à cette règle se solde par de nombreux accidents, parfois mortels. 

                      Voilà pourquoi si vous "faites" le Viso, vous croiserez de nombreux randonneurs munis d'un casque, je vous conseille de faire comme eux. Autrefois il fallait aussi monter une paire de crampons dans le sac parce que l'accès au balcon ouvert au nord sur la vallée passait par un glacier dont le dévers formait comme une sorte de glissoire au dessus du vide. De nos jours ce n'est plus la peine, avec le réchauffement le glacier a complètement disparu. ll ne reste que la menace des rochers qui roulent et chutent.

                       Lassées des nombreux accidents aggravés par une fréquentation accrue les autorités entreprirent un jour de mettre en sécurité la première partie de l'ascension. On construisit donc une passerelle de cordes et d'acier qui montait dans la falaise au dessus du lac sur plusieurs centaines de mètres et conduisait juste au dessus de l'éboulis. On évitait ainsi le gros du danger avec pour seule difficulté un passage d'environ quarante mètres sous lequel la paroi s'effaçait. Il fallait donc avancer en voltige au dessus d'un vide impressionnnant. Le genre d'endroit dans lequel je vous recommande de ne jamais regarder en bas.

                       Grippé lors de ma  première ascension je n'avais pu dépasser le glacier. Quelques années après je résolus donc de conclure l'aventure accompagné de mon fils, un montagnard chevronné. C'est là que je découvris le passage évitant l'éboulis pour accéder au plateau. Notre ascension se déroula aisément. De retour vers le soir nous entrions tous deux dans le sentier aérien conduisant au refuge quand, au coude d'un rocher, nous fûmes stoppés par un couple de randonneurs bloqué au dessus du vide juste à l'endroit vertigineux où il est impossible de se croiser.

                     Je ne sais pas si vous avez déja rencontré des amateurs sans expérience engagés dans une aventure qui les dépasse. La force de la terreur est incommensurable. La femme avait suivi là son époux et se trouvait tétanisée, agrippée à la barre scellée dans la roche, dans l'impossibilité totale d'accomplir le moindre pas en avant ou en arrière tant elle était anéantie par la peur. Près d'elle son époux était inefficace. Il fallait la porter ou appeler du secours, manoeuvre impossible puisqu'elle obstruait le passage.

                      Après une attente interminable mon fils décida d'agir. Entraîné à l'escalade il rejoignit le couple, dépassa le mari en acrobate et réussit grâce à des propos apaisants et une longue patience à entraîner la femme sur la voie du retour. Il suffisait de quelques mètres pour la mettre en sécurité, mais quels mètres. Pour l'inconnue croisée là toute une vie. Soulagement. Sourire.

                        Une histoire finalement banale. Pourquoi la conter ? J'ai résolu la question en réalisant que l'émotion vitale éprouvée  par cette femme nous avait tous saisis. Quatre personnages dans la montagne, un couple et la terreur au milieu, assez pour fabriquer un souvenir persistant, un avertissement. On dit que maintenant tous les étés, les guides sont obligés de chasser des marcheurs imprudents en short et baskets sur le chemin du Mont Blanc. Si vous êtes tenté par l'aventure pensez donc au Viso.