A Charlotte et à Lorelei, dont la compagnie radieuse un jour de promenade a inspiré ce "Roman d'un jour".

 (Au lecteur. Les chapitres suivants seront publiés tous les dix jours jusqu'à la conclusion.)

 

           

                                                                       Ch 1. Le tilleul.

           Salut. Je m’appelle Lorelei. Bon, ne riez pas ! Je sais que c’est un prénom ridicule. Personne ne s’appelle comme ça. C’est une lubie de ma mère. Allez savoir pourquoi ? Peut-être parce que ma famille habite tout près de l’Allemagne, vers chez nous le Rhin n’est jamais loin, ici tout le monde connaît la légende. Il n’empêche que je lui en veux un peu, ce n’est pas elle qui doit supporter les sourires en coin quand je dis mon prénom à l’école. Heureusement les copines m’appellent Lolo, ma mère aussi d’ailleurs, sauf qu’elle ne reconnaîtra jamais qu’elle a fait une erreur, une injustice.

           C’est vrai quoi ! Si je m’appelais Juliette ou Noémie comme tout le monde, ce serait plus facile. Imaginez, quand j’aurai quinze ans, les garçons vont croire que je porte un prénom fait exprès pour séduire. Prédestiné, quoi ! S’il s’en trouve un pour penser que je serais capable un jour de me percher sur un rocher au bord du Rhin pour attirer les pagayeurs du dimanche, il peut toujours se brosser. Enfin, je me méfie, parce qu’à l’école, dans la bibliothèque de la classe, il y a un petit livre inspiré du personnage de la Lorelei. Bien entendu, sauf les idiots tout le monde le lit. Après, quand ils ont fini ils me regardent bizarre. Il ne manquerait plus que je lui ressemble à la sirène, à faire onduler ma chevelure au vent, histoire d’attirer les regards des mariniers venus du fleuve. Complètement stupide.

           J’ai le temps d’y penser du haut de mes neuf ans. Toute la famille est dans la Drôme, dans la maison où ma mère retrouve ses cousins tous les étés. La maison est grande. Heureusement parce qu’on est toujours nombreux à se retrouver là pour les vacances scolaires.

          Pensez ! Quinze cousins-cousines avec leurs conjoints et une papardelle d’enfants de tous les âges.  Heureusement par moments il y a des absents. Papa est là aussi. Il n’a pas vraiment le choix s’il veut voir ma mère. Dès que la classe est finie, elle fait nos valises et fonce à Taulignan.  Le plus souvent c’est elle qui ouvre portes et fenêtres avant l’arrivée d’autres cousins. Elle fait partie du paysage, un peu comme si elle n’avait jamais quitté les lieux depuis son enfance. J’ai entendu une de mes tantes dire qu’elle avait habité là seule, pendant plus d’un an quand elle était célibataire. C’est courageux parce qu’on est en pleine campagne, le climat de la Drôme en hiver pas commode, glacé par les montagnes proches. Quand on vient à Noël il fait tellement froid que mes grands frères ne veulent plus participer. Il n’y a que  Mathis, le dernier, qui est obligé de suivre avec moi. Parce que j’ai quatre frères. Trois, Olivier, François et René, sont plus âgés et profitent ailleurs de leurs vacances avec des copains. Mathis et moi on suit maman, obligés et contents.

       Bon. Là c’est la Toussaint, dans la maison il ne fait presque pas froid, supportable. Je me suis levée la première. Les autres continuent à dormir tard  le matin comme d’habitude. Maman elle, émerge rarement avant onze heures. Quand on était plus petits elle se levait pour préparer le p’tit dèj puis se recouchait, parfois jusqu’au repas de midi. Ici c’est le premier cousin levé qui fait la vaisselle et prépare le repas. Le matin c’est rarement ma mère. Pour moi c’est super une maman comme ça, je fais ce que je veux.

        Aujourd’hui il fait beau. Je suis devant la maison et j’ai décidé d’escalader le tilleul en attendant que Charlotte se réveille. Charlotte c’est ma meilleure copine de classe. Maman l’a embarquée avec nous pour les vacances, une vraie marmotte. Pendant qu’elle dort je me suspends dans les branches, je monte. J’adore monter.

            C’est facile, l’arbre a perdu ses feuilles. Il y a un nœud à la hauteur de ma taille pour retenir le pied, juste sous la fourche sur laquelle je me hisse. En équilibre sur la grosse branche penchée je marche comme un funambule jusqu’à l’étage suivant, j’arrive à la deuxième fourche mais les branches sont moins épaisses, celle à laquelle je me tiens ploie un peu. Je commence à être haut, presque à la hauteur du toit de la ferme. Je n’ai pas peur. Je chantonne.

          Tiens ! Il y  a quelqu’un devant la porte. Ce n’est pas un de mes cousins. C’est le papa de Cécile qui est arrivé hier soir. Il a dormi dans la chambre de la pompe. Il a les cheveux gris. C’est un vieux monsieur. Je ne l’ai vu qu’une fois, il y a longtemps. Il a l’air content d’être là, il sourit. Maman dit que c’était un habitué des Saux. Oui ! Les Saux c’est le nom du coin, ici. A cause des deux saules immenses qui poussaient autrefois près de la rivière. Maman se souvient qu’on les a coupés l’année de ma naissance. On voit encore des rejets qui poussent sur les vieux troncs près du petit pont.

          La pompe, c’est le nom de la pièce d’où il fallait tirer l’eau du puits autrefois, quand il n’y avait pas l’eau courante. Les parents de corvée actionnaient le mécanisme de la machine pour faire monter l’eau dans un bassin, à la force des bras, pendant des heures. Le vieux monsieur venait déjà avec ma grand-tante, celle qui est morte. D’après maman ils dormaient toujours là. Elle l’appelle Jacques, moi j’ai envie de l’appeler La Pompe. Justement La Pompe me parle.

    -  Je t’ai vue monter, tu es solide  Tu n’as pas peur de tomber ? C’est un peu haut.

     -  Non. J’ai l’habitude. J’attends Charlotte.

     -  Tu fais du sport à l’école ?

     -  Assez. Maman me conduit au judo et à l’escrime deux fois par semaine. Parfois un peu de cheval le dimanche, enfin un petit cheval.

Exprès , sans regarder La Pompe, je monte encore une branche et je m’assieds dessus.

  -  Tu vois. Je n’ai pas besoin de me tenir.

Il sourit.

  -   Bravo ! Je vois que tu es une grande fille. L’école, c’est comment ?

  -  Je m’en sors.

  Le vieux monsieur rentre dans la maison. J’en profite pour continuer mes exercices. Charlotte arrive enfin et commence à essayer de grimper.  

 

           Derrière la fenêtre en face Jacques observe les deux gamines dans le tilleul. Cet arbre a toujours existé là depuis qu’il vient dans cette ferme, il est encore vigoureux malgré un peu de bois mort qui tombe tous les ans. Comme moi, pense t-il, il attrape peut être des maladies de vieux.         L’an dernier la végétation a été envahie par la pyrale du buis. C’était impressionnant cette nuée d’insectes qui dévorait son feuillage nuit et jour, mais il s’en est débarrassé. Le jardinier dit que c’est grâce à une fauvette qui trouve les chenilles de la pyrale à son goût.

   Il savoure le matin aux Saux. Il trouve que l’air de la campagne a une texture particulière qu’il a toujours aimée, vivifiant, tonique comme s’il avait du goût. Quand il fait beau le ciel de la Haute Provence est d’une pureté rare, paradisiaque. Ce n’est pas pour rien que les papes avaient choisi Valréas, la ville toute proche, pour résidence d’été, ils savaient vivre. Les hommes de Dieu s’inspirent parfois de la sagesse des éléments et savent apprécier la pureté des climats. Quand le mistral ne souffle pas on est au paradis. Quand, par hasard, la bise tourmente le ciel, les habitants ont coutume de se protéger de l’enfer derrière les remparts des tours de ville. En Provence le dessin de la campagne a été forgé au  temps des Romains. Les structures des champs et des haies sont pareilles depuis tout ce temps. Il n’y a que les cultures qui ont changé D’ailleurs le nom de Taulignanus vient de là, du propriétaire d’une villa gallo-romaine.               Grignan est à côté. Jacques a toujours aimé se lever ici le matin de bonne heure. En respirant un air aussi léger, odorant et doux, on ne peut pas se sentir mal, la morosité reste à la porte.

  Une bonne partie de la famille est là, dans la vieille villa provençale acquise par ses beaux parents après la guerre. Sous les toits de tuile ronde, les lieux ont peu changé, les usages non plus. Comme au temps de sa jeunesse aucun adulte n’est levé de bonne heure. La génération de Lorelei va changer tout ça. Il sourit à l’idée de se retrouver seul avec des enfants  à apprécier le lever du soleil.

  Tous les conjoints de son âge ont disparu. Les sœurs de son ex femme ont émigré au village, leurs enfants, de nombreux cousins, respectent les traditions en dormant. Sa fille la première. Il n’y a que les deux fillettes qui s’agitent dehors sur leur arbre. Il se demande comment elles s’entendent si bien tant il les trouve différentes. Charlotte, moins agile, ne parvient pas à se hisser sur la première fourche, Lorelei est obligée de l’aider.

  Les deux enfants sont élancées, de taille comparable, mais Lolo explose de force et de vivacité. On devine dans son allure le corps en devenir d’une future athlète. Sa copine est toute fluette, blonde, éthérée, on dirait une jeune fée égarée dans une épreuve d’escalade, trop difficile, trop abrupte pour elle. Lorelei l’encourage.

  Les images d’autrefois remontent à la mémoire de Jacques. Tant d’enfants ont fréquenté ces lieux. Les siens sont maintenant les parents de ceux qui passent aujourd’hui. On les laissait aller et venir tout le jour dans une liberté complète. Malgré la présence de quelques vipères près du pont il n’y a jamais eu d’accident, que des éraflures dans des chutes sur les cailloux du chemin. On voyait alors rentrer en braillant l’aventurier qui s’était éloigné, penaud, le visage taché de morve qui lui coulait jusqu’au menton, pendant qu’il trébuchait sur les pierres. Les grands-parents s’empressaient de protester contre le manque de vigilance. Leurs doléances, tout le monde s’en fichait. Les adultes présents consolaient les pleurs, les enfants repartaient aussitôt jouer sur le sentier ou dans le pré.

  Aujourd’hui les grands-parents ont disparu. Il n’y a plus personne pour prodiguer des conseils inutiles. Les sœurs de la femme de Jacques ont créé une association de gestion de la ferme et des terrains. Le lieu est ouvert à toute la famille. Plus personne parmi les passants ne prétend incarner l’autorité à lui seul. On délibère, on vote même.  Pour une fois la démocratie est efficace.

  -  Pas moi quand même, marmonne t-il, je ne vote pas. Je n’ai gardé que le droit de séjourner pour voir mes enfants. Un souvenir du passé.

  Sa femme a disparu  au terme d’une maladie qui lui a bouffé une partie de sa jeunesse et puis la vie. Ici, il ressent pourtant toujours comme l’ombre de sa présence. Un peu comme si une personne ne pouvait pas tout à fait disparaître des lieux qu’elle a aimés et fréquentés très longtemps.

  Voilà pourquoi se dit-il,  je viens toujours respirer la beauté intacte de ce coin de Provence, enchanté de lumières douces, d’odeurs, de souvenirs aussi. Je m’en repais, je m’en gave comme une pommade de l’âme, une manière de me rassurer. Ici, croit-il, rien de mal ne pourrait plus arriver, impossible de désespérer. Ici, on laisse ses ennuis au bord de la route, à l’entrée du chemin. C’est comme une île, une bulle de famille en campagne.

  Pour le comprendre il suffit de regarder les deux fillettes qui grimpent dans le tilleul sous le soleil. Une image enchantée, accessible aux seuls initiés qui se retirent des villes saturées, un message aux touristes pressés qui passent sans voir, indifférents à la beauté de ces lieux. Une phrase de chanson qu’il fredonnait autrefois lui revient… Si voi non comprendente, almeno non ridete. “Si vous ne comprenez pas, au moins ne riez pas.” Passez sans voir les voyageurs… 

  Pourquoi ? La dérision. Une sale habitude qui lui a joué des tours. Au lieu de radoter il ferait mieux de s’inquiéter. Son cœur est faible, souvent douloureux. Avant son départ le cardiologue lui  a conseillé de se faire poser un stimulateur. Il a refusé. Cette prothèse ne ferait qu’ajouter à plusieurs opérations qui ont tenté de remédier à sa santé chancelante, en vain. Il n’a pas envie de vieillir en mauvais état avec un cœur tout neuf qui refuse de s’arrêter, souffrir sans fin.

  En attendant que la maison s’éveille Jacques boit doucement son café dans la pièce principale, une immense cuisine dont presque tout l’espace est occupé par une table de ferme, assez grande pour servir le repas à de nombreux adultes avec une nichée d’enfants.

  Un premier cousin s’est levé et ranime le feu qui va brûler tout le jour, au centre de la maison, dans la grande cheminée de la pièce attenante. A travers la fenêtre il voit les deux gamines descendre de leur arbre.

Tout en poursuivant le conciliabule mystérieux qu’elles n’abandonnent jamais, elles entrent se réchauffer et vérifier quel est l’audacieux cousin déjà si actif de bon matin.

Les voici en chœur dans la cuisine, devant lui.

  -  Dis Jacques, on a quelque chose à te demander ? Elles baissent les yeux,  incertaines, hésitant entre audace et timidité.

  -   Bien sûr.

  -  Tu veux bien nous accompagner jusqu’au  pont ?

  -  Si vous voulez, mais pourquoi avec moi ?

Lolo prend l’initiative.

  -  C’est Charlotte. Hier elle a oublié son ruban au bord de l’eau. Elle le voudrait.

  -  Vous ne voulez pas y aller seules ?

  -  On a peur. On a vu un gros chien qui passait près du ruisseau. Il a fait pipi.

  -   D’accord. Allons-y.

  Jacques sort de la maison en tenant ses deux compagnes par la main, une de chaque côté. Le petit groupe marche solennellement jusqu’à la rivière en guettant le chien.  Il a disparu. Charlotte retrouve son ruban.

  -  Si vous voulez allons jusqu’au plateau voir si le chien rôde par là.

Les fillettes sont ravies. Il reprend la main de chacune d’entre elles. Ensemble ils franchissent la pente de quelques mètres qui les sépare du plateau. De là ils peuvent apercevoir plusieurs fermes dispersées dans la campagne autour des Saux.

A chacun de ses pas à l’unisson des petites filles, Jacques a senti la confiance qui s’établissait entre eux, naturelle, spontanée. Il a l’habitude. Dans cette maison les adultes s’occupent de tous les enfants sans distinction, au gré de chacun. Il arrive à chaque couple de conduire des expéditions collectives aux courses ou à la piscine. Il n’y a pas si longtemps Jacques a accompagné dans le bois de Grignan une grande promenade digne d’une colonie de vacances. Une idée agréable lui vient pour occuper tout le monde.

-  En fin de matinée je vais aller marcher jusqu’aux Seynières. Si vous voulez je vous emmène.

-   C’est loin ? s’inquiète Charlotte.

-  Tout au bout du chemin qui passe devant la maison. Il faut passer la grange des Suisses et continuer jusqu’à la barre rocheuse, puis à travers champs. De là on voit les fermes du haut, adossées aux premières collines. A peine une heure en marchant doucement.

-   Comment on revient ?

-  Il y a un petit sentier qui suit la rivière depuis la source. Avec du temps on pourrait aussi rejoindre le village et rentrer par l’ancienne route mais c’est beaucoup plus long.

Son projet intéresse Lolo.

  -  Seules on n’a pas le droit d’aller plus loin que la maison des Suisses. Moi je veux bien monter aux Seynières.

Charlotte acquiesce. Comme toujours elle approuve  sa copine sans hésiter.

-  D’accord. Dès que la maman de Lolo est réveillée je lui demande la permission. En attendant préparez vous, prenez un pull. Je m’occupe de la bouteille d’eau.

                                                                        *         *         *

           Jacques se retrouve seul au pied du tilleul. Il s’assied sur le banc de pierre juste à côté d’une immense table de granit qu’il a toujours connue à cet  endroit. C’est le père de sa femme qui l’avait faite installer sur des piliers, grâce au tracteur des paysans voisins. Pendant très longtemps il y a même eu deux de ces tables monumentales puis, un hiver, l’une d’entre elles a disparu.  C’est fréquent aujourd’hui. Les gens qui achètent les vieilles fermes provençales pour les retaper veulent de l’authentique. Ils se servent chez les voisins. Il suffit de rappliquer avec une benne à la tombée de la nuit. Jacques a quand même un petit pincement au cœur en pensant que les dalles avant de devenir tables avaient dû être taillées sur place des siècles auparavant, depuis la construction de la ferme. Pendant tout ce temps personne ne se servait chez les voisins. Il se demande comment les mœurs ont pu se dégrader à ce point. Le respect de l’espace des autres n’a plus cours, c’est chacun pour soi. Il se demande s’il doit se sentir  concerné, responsable. Pendant cinquante ans il a vécu dans ce pays, partagé des idées, exercé des droits, voté, pour ce piètre résultat. Toute sa génération est en cause. Auraient-ils pu mieux faire ? Agir ? Il ne connaît pas la réponse.

 

           Il se souvient de sa première visite dans ce coin de Provence. Les deux tables de pierre étaient là, près du tilleul dont le tronc était moins épais. Il venait voir Céline. Son amie, une des filles de la maisonnée, l’avait invité à la rejoindre quelques jours pendant l’été. Il arrivait d’Avignon, il venait d’effectuer un stage de théâtre. Avec une petite troupe d’amateurs il travaillait le mime et la diction. Le festival n’était pas encore la grosse machine à spectacle qu’il allait devenir. Ils avaient assisté à la reprise de l’Avare avec Jean Vilar dans la cour d’honneur du Palais des Papes, Nul ne se doutait que ce serait pour la dernière fois qu’on y verrait Vilar.

Dans le Verger d’Urbain V, Georges Wilson et Maria Casarès lisaient des extraits des pièces de Brecht ou de Beckett devant un parterre de spectateurs aussi clairsemés que passionnés, considérés presque comme des amis. Une ambiance fraternelle  qui disparut avec le décès du maître spirituel du festival

  Jacques ne l’apprit que des années plus tard, l’idée de fonder le festival à l’intérieur de ces remparts avait été suggérée au comédien par son ami René Char. Un peu comme une idée poétique ?

  Il souriait en imaginant la rencontre, trois ans après la guerre, du poète-colosse de la Sorgue, capitaine Alexandre dans la Résistance, face au mince théâtreux parisien élève de Dullin, nourri du public populaire des banlieues, organisateur de génie, régisseur hors normes.

  Une sorte de rencontre impossible, un assemblage grand-petit à la Laurel et Hardy, dont l’initiative conduirait à la création du plus grand festival d’art vivant au monde. Dans des genres différents les deux hommes travaillaient avec des idées communes, l’ambition de permettre l’accès de tous à la culture. Tous deux se tenaient à distance des  hommes politiques qui les sollicitaient, tous deux étaient des résistants.

  Roulant vers le Nord dans sa Deux Chevaux, Jacques avait dépassé l’arc de triomphe d’Orange et bifurqué tout de suite dans la plaine en direction de Valréas. Sans transition il fut en Haute Provence. Derrière lui le spectre du soleil couchant ravivait  l’éclat violet des lavandes, l’ocre des blés, tout en allongeant vers les Alpes l’ombre bleutée des arbres et des reliefs rocheux. Emu, il se rappela avoir stoppé son véhicule pour admirer le spectacle délicieux qu’il découvrait pour la première fois. Il pensa encore à René Char , “ la lumière de la terre me frôlait.” 

           Il avait fait connaissance de Céline quelques mois auparavant dans un bar de lycéens à Sèvres, Le Coq Hardi, un nom d’aventure. Elle préparait le bac entre deux parties de billard électrique. Ce jour là il venait au devant d’elle en découvrant le Comtat. Mais c’est une autre histoire pensa t-il.

               Il était temps d’aller voir la mère des fillettes. La permission obtenue, ils partirent de concert vers le haut de la vallée.