Ch2. Le chemin des Suisses

    

           Derrière la ferme le chemin, presque une piste, serpentait doucement entre les arbres d’un petit bois, avant de déboucher au beau milieu de carrés de vignes. Devant Jacques, Charlotte prit la main de sa copine en avançant.

            Chez les Suisses, j’y suis déjà allée deux fois avec Lolo, se rappela t-elle. Une vieille dame habite là, elle est sortie pour nous parler. Elle nous a offert à boire, et des biscuits… Vraiment sympa les vieux ici. Comme Jacques qui nous emmène en balade jusqu’en haut de la vallée. Il a dit qu’en chemin on chercherait des fossiles, il connaît un coin. J’espère que je tiendrai le coup. Je ne suis pas aussi forte que Lolo, toujours la première de la classe pour courir et grimper, gagner dans les jeux d’adresse. Elle bat même les garçons. Personne ne se frotte à elle sauf le grand Kévin qui a déjà redoublé deux fois et nous dépasse d’une tête. Il a les pieds tellement grands que sa mère est obligée de lui acheter des chaussures neuves plusieurs fois par an. Il a l’air nul dans ses grandes godasses et en plus il est bête, mais bête…

           Moi, j’ai appris les tables par cœur en quelques semaines. Je peux vous les réciter dans tous les sens sans réfléchir. Il n’y a que huit fois sept où j’hésite un peu avant de répondre. A la rentrée quand la maîtresse nous a demandé de raconter nos souvenirs de vacances dans une rédaction, Kévin n’a trouvé que trois lignes à écrire, et encore il a fait plein de fautes. Heureusement, tous les garçons ne sont pas comme lui.

           Camille, c’est mon préféré. Après Lolo bien sûr. Il est assis juste devant moi. Dans la classe chaque élève a sa table. Quand il hésite sur une réponse en calcul il passe sa main sur sa joue, alors je sais que je dois l’aider, je me cache derrière son dos et je lui souffle le résultat. Pour l’ortho c’est plus difficile, pendant les dictées on n’a pas le temps. Sauf si la maîtresse tourne le dos, je lui montre mon cahier en vitesse. Après il me remercie d’un sourire en penchant la tête entre ses bras. Camille n’est pas comme moi, il a le teint mat et des yeux marron foncé qui brillent sous des sourcils de fille. Moi, je suis blonde avec des yeux presque transparents, très clairs. Il paraît que les contraires s’attirent. Quand Camille me regarde, je fonds. Un jour nous sommes partis les derniers de la classe, on s’est retrouvés seuls tous les deux dans le couloir à l’heure de la sortie. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je lui ai saisi le bras et je lui ai fait la bise pour dire au revoir. Surprise ! Sa joue est aussi douce que celle d’une fille. Depuis il me suit partout, si je participe à un jeu dans la cour il est toujours au rendez-vous avec mes meilleures copines.  

       Bon. Le talus le long de la vigne est plein de ronces. Lolo dit que c’est là qu’ils ont cueilli les mûres en juillet, pour faire la confiture qui est servie sur la table le matin. Fameuse la confiture.                                                                                          

                                                                  *      *     *

            Au pas de la promenade Jacques suit lentement les fillettes. Le chemin lui est tellement familier qu’il pourrait reproduire son tracé sans le voir. La veille, au cours d’une courte reconnaissance, il a déjà noté quelques changements. Là, une haie prolifique qui a trop poussé et gêne le passage, ailleurs un talus érodé s’est affaissé dans le champ en contrebas. Il retient chaque détail comme un propriétaire en son domaine, pourtant rien n’est à lui. Simplement les lieux lui sont chers. C’est peut-être lui qui appartient au paysage, il se sent à sa place au milieu des genêts.

            S’il regarde plus loin, au-delà des premières crêtes, il découvre le sommet de la Lance. A distance, les grandes falaises de calcaire dénudé feraient presque croire que la neige est déjà tombée dans la nuit pour décorer la montagne. Il pense au plateau du Vercors qui n’est pas loin, juste après le massif du Diois. Le décor est le même, un peu plus escarpé.  “Si tu prends la route par là c’est encore intact,” disait son copain François quand il le croisait au village, “pas de lotissements ni de camps de vacances.”

         Du coup, il y a quelques années, il a loué une maison en été près de la Chapelle en Vercors, la ville principale du plateau. Quand il est arrivé dans le bourg avec sa famille il se souvient de sensations connues, comme s’il rentrait chez lui dans la sous-préfecture du Lot où il est né. Les maisons semblables à celle de son enfance, sagement dispersées autour de quelques rues cernées de jardins et d’arbres. Les passants peu pressés, se saluaient entre connaissances de vieille date, échangeaient quelques mots agréables. Vers le centre, un peu plus actif, l’animation semblait toujours une aimable distraction consacrée à ses habitués. Pas de foule, pas de presse, de rares voyageurs zigzagants au marché, entre les cageots étalés à terre des producteurs de fruit. Les commerçants ambulants partageaient les trottoirs avec les chalands du cru.

         Comme dans sa ville natale, on eût dit que La Chapelle en Vercors était sortie de la guerre après un drame qui l’avait laissée telle qu’il la découvrait, figée pour longtemps, immuable. Comme chez lui on se sentait ici en territoire familier, ami. Il se demandait presque si c’était par respect pour les morts et les déportés que les habitants avaient conservé le visage et l’atmosphère de la ville intacts, comme le sceau de la guerre les avait marqués. Destins parallèles. 

           A Figeac les détachements de Das Reich avaient envahi la ville et raflé près de  huit cents personnes. Les soldats fouillaient les maisons en cherchant les hommes. Devant l’église des Carmes, juste à côté de sa maison, là où Jacques  retrouvait ses copains pour jouer aux billes, un beau jour un monument était apparu pour commémorer la déportation. Surpris, il en avait parlé à sa mère qui lui avait raconté l’intrusion humiliante des soldats dans sa cuisine, elle disait les boches. Son père, rapatrié sanitaire d’un camp de prisonniers, était passé à travers la rafle. Beaucoup plus tard, à l’âge de raison, il avait enfin  compris à quel point cet homme avait été mutilé dans son être par la captivité, au point d’en payer cher le prix. La mort l’avait saisi avant l’âge, par surprise, en traître.

           A La Chapelle, les parachutistes avaient fondu sur la ville en sautant d’un vol de planeurs au beau milieu de la nuit. C’était comme si c’était hier, il y avait encore un appareil à moitié cassé dans un champ tout proche des maisons, là où il était tombé.           Bien entendu dans les deux villes, quand les soldats avaient débarqué, les maquisards étaient déjà loin, mais il fallait se venger, les exactions commencèrent.

         Quelques jours après son arrivée le père Boyer, le propriétaire de la maison dans laquelle il séjournait, lui avait tout raconté d’une voix sépulcrale, hachée par la maladie car il venait d’être opéré d’un cancer de la gorge, ce qui rendait son récit à la fois lugubre et solennel. Les Allemands avaient débarqué à l’aube sur la petite route juste en dessous de la ferme. Ils avaient coincé son frère aîné qui venait de se réveiller et tentait de gagner les bois proches. Ils l’avaient fait allonger contre le talus et descendu à coups de fusil, sous les yeux de sa mère venue aux nouvelles. 

        Jacques se souvint. Quand il m’a raconté ça, le père Boyer avait des larmes dans les yeux. C’était un vieillard grand, distingué. On voyait bien que le drame l’avait marqué pour la vie. Son frère était désarmé. Paysan, il accueillait le maquis quand il passait, comme tout le monde c’est bien le moins. Il m’a montré l’endroit exact sur le talus où ils avaient ramassé la dépouille fraternelle, à trois pas de la maison. Des années après, tout à côté, ils avaient fait construire une annexe à la ferme pour héberger les familles de leurs enfants, puis des vacanciers quand elle était vide. Histoire d’oublier peut-être, ou de faire revivre ce coin de pré. C’est ce jour là, se dit Jacques que j’ai enfin compris pourquoi, quand j’étais jeune, ma mère disait “ les boches” en tournant le dos aux passagers si elle voyait passer une voiture venue d’Allemagne. Beaucoup de temps avait passé, mais jusqu’à la fin sa mère refusa de pardonner.            Quand les premiers touristes allemands commencèrent à oser sillonner en voiture les routes qu’ils avaient parfois parcourues en uniforme, la population ne les chassa pas, il suffisait de leur signifier qu’ils n’étaient pas les bienvenus. Le silence de la mer, c’était la bonne attitude.Comme bien d’autres Français, sa mère affichait son mépris avec une distance hostile. Après trois invasions allemandes en moins d’un siècle, tous ceux qui avaient subi l’oppression des troupes ennemies avaient le sentiment d’être dans leur droit.

         C’est comme ça que nous avons grandi après la guerre, pensa Jacques. Les souvenirs de gens comme Boyer ou ma mère ont forgé nos caractères. Les enfants chantaient la charge des cuirassiers de Reichshoffen autour du feu dans les camps de vacances, éduqués libres dans un pays libéré, ils connaissaient tous les sentiers autour des villages. De temps en temps, au croisement d’une route, ils descendaient de vélo pour lire une plaque commémorant le nom de fusillés tombés là. On parlait peu de la guerre, ce n’était pas nécessaire, les expériences, les souffrances, la dignité de ceux qui l’avaient vécue inspiraient une sorte de respect à la jeunesse qui les croisait chaque jour.

          Durant son séjour à La Chapelle, il visita le mémorial de la bataille entre le maquis et les paras allemands édifié sur le plateau de Vassieux, juste au dessus de la maison après les falaises, à l’endroit où tombèrent une partie des résistants du Vercors qui n’avaient pas eu le temps de fuir.  Ce souvenir lui fit penser au discours fameux de Malraux aux Glières, flamboyant et morbide à la fois, diffusé à la radio à la même époque pour faire l’éloge de la Résistance. “Passant va dire à la France que ceux qui sont tombés ici le sont selon son cœur.” La guerre était finie mais il restait des cendres.

        Il sourit. Malraux, en spécialiste des commémorations, se chargeait volontiers de célébrer des rendez-vous funèbres avec l’histoire des grands évènements.  Déjà, en 1928, son récit éprouvant de la révolte des ouvriers de Canton le rendit populaire et lui valut le Goncourt. Au grand dam de rares critiques qui lui reprochèrent de mettre en scène les envoyés de Staline conduisant les ouvriers au massacre. Il constatait une fois de plus combien la vérité historique est difficile à établir. De tels débats avaient tant passionné sa jeunesse étudiante qu’il en était encore hanté. Les interlocuteurs se faisant rares ou, pire, ayant disparu, il entretenait avec lui-même un sorte de dialogue qu’il ne parvenait jamais à faire taire. “A ma mort, je pourrai cesser de courir après la vérité,” se dit-il, ironique.     

           Le Goncourt rappelait à Jacques un titre plus récent, L’Art français de la guerre. Il l’avait lu peu de temps auparavant. Un beau titre pour un long propos sur le sentiment collectif des Français à travers l’histoire récente de leurs conflits armés. Malraux aurait aimé. Pour lui, croyait-il, un peu naïf il aurait préféré qu’un Goncourt fût attribué à un livre s’appelant L’Art français de la paix, mais ce livre là n’avait pas encore été écrit.  Tout ce fatras de vieilles lunes dépassées m’agite encore, se dit-il. Le discours de Malraux était un bel hommage à l’esprit de résistance en même temps qu’une réflexion sur la mort. Dommage que dans d’autres occasions, il n’ait pas eu des accents aussi émouvants qu’aux Glières. Par exemple pour célébrer la fin des guerres coloniales. A croire que nous ne sommes éloquents que dans la victoire. En attendant l’histoire véritable de la décolonisation reste à poursuivre. Sur l’Algérie, son esprit agitait  convictions et souvenirs? impossibles à refouler.

      La Chronologie des évènements on la connaît, elle est à peu près écrite d’après les récits des témoins, elle signe à jamais l’empreinte vivante, douloureuse, des protagonistes. Mais sur la politique ses raisons et ses méthodes, l’Etat a longtemps refusé d’ouvrir les archives, de reconnaître les actes offensants la condition humaine, ce mot si cher à Malraux.  Qui se souvient vraiment des révoltes des bidasses du contingent qui tentaient d’arrêter les trains en tirant sur le signal d’alarme ? Qui recueillera la parole de ceux qui avaient assisté aux déplacements des villages, aux rafles, aux exécutions, parfois aux tortures ? Ou faut-il qu’ils se taisent à jamais puisque leur génération va disparaître ? Après soixante ans, plus personne ne parle aux rapatriés, toujours persuadés qu’ils ont été trahis par de Gaulle, rejetés par les Français de métropole. On ne cherche pas davantage à connaître l’effet produit sur la conscience de notre peuple de l’exil des harkis, parqués dans des camps isolés ou pire, abandonnés sur place à la vengeance de leurs ennemis. La vérité est difficile à exprimer, expliquer, il serait urgent de s’y mettre avant que tout soit oublié, enterré. 

      pour lui il se souvenait que c’était un des grands sujets abordés par un de ses professeurs d’histoire à la Sorbonne, monsieur Guénée, un médiéviste. « Mettez vous bien dans la tête qu’en compilant des sources vous approcherez la connaissance des faits, de plus en plus près, mais sans jamais sentir ni comprendre vraiment comment les hommes de l’époque que vous observez vivaient, chair et esprit. »  A ma connaissance un seul historien a tenté d’alerter l’opinion sur les conséquences d’un déni de l’affreuse réalité des drames coloniaux, de ses conséquences sur la conscience de ses acteurs. Toute une génération de témoins restait dans l’ombre. Jacques pensa que le bouquin de Stora, La mémoire et l’oubli, aurait peut être été une saine et vaine tentative de comprendre les raisons profondes, la psychanalyse collective d’une guerre sans issue. Le vécu du drame personnel de chaque appelé était impossible à transmettre, la vérité des blessures intimes inatteignable.

            Indescriptible horreur quand une mine explose au passage de la patrouille. La trouille des copains pétrifiés qui ont échappé aux éclats, voient sauter les corps démembrés de leurs compagnons hachés par la mitraille. Les visages des survivants blancs comme des linceuls, soudain dégoulinants de sueur, la peur qui transforme les corps en statue de sel, enfin, brusquement, la douleur d’assister à la mort d’un compagnon si jeune, atrocité dont la terreur vous imprègnera la conscience, à jamais.  Inexplicable hasard qui fait que le pas d’un soldat se pose au mauvais endroit, déclenche l’explosion qui du même coup sauve les autres, honteux et soulagés à la fois de passer à côté. Sentiments mêlés. Chance injuste, Guerre aveugle. Tourments.

        Pour lui, jeune ado au moment des faits, la guerre se résumait au coup de poing spirituel et moral qu’il recevait le dimanche, lorsque ses parents l’envoyaient acheter l’Express à la librairie Blatt, lorsqu’il découvrait les pages vierges du journal caviardées par la censure. Bien qu’il en fût encore troublé, il ne saurait jamais mesurer combien son émotion contenait de regrets d’ignorer la vérité des drames que les ministres prétendaient taire. Ils avaient donc si peur d’être jugés par l’histoire ?

       La raison du désir d’équité qui avait imprimé la conduite de toute sa vie venait-elle de cette sensation de frustration. Attentif à rester juste et digne au souvenir de ces événements il ressentait toujours une sorte de gêne à leur évocation, un sentiment de honte, tue, bue, enfouie, qu’il fallait laver à la place des responsables qui prétendaient ignorer qu’elle leur appartenait.*   

 

*Ces lignes ont été écrites avant qu’un chef de l’Etat ne se résigne, cinquante six ans après les faits, à énoncer la vérité et proposer d’ouvrir les archives des grands corps constitués, jusque là muettes.

 

                                                                   *     *     *                                                  

           Au plus haut de la courbe depuis le chemin, on commença de voir la maison des Suisses. Grany, la propriétaire des lieux, jardinait un parterre de fleurs devant son entrée. Les deux fillettes coururent au devant d’elle.

  -  Salut Grany. Qu’est-ce que tu fais ? Lolo était toujours à l’aise avec un adulte.

  -  Comme tu vois, je coupe les fleurs sèches des plants de lavande. Comme ça au printemps les massifs seront plus beaux. Je vous offre un sirop ?

  -  De la grenadine comme l’autre jour ! Charlotte se risquait à son tour.

  -  Attendez-moi là, je vais chercher les verres.

              Pendant qu’elle s’activait, Jacques arriva. La maison des Suisses était ainsi nommée parce qu’elle avait été acquise par une famille anglaise dont une partie habitait Genève. A l’origine c’était un modeste bâtiment agricole en pierre destiné à desservir les champs alentour. Grâce à la motorisation de l’agriculture il n’avait plus d’emploi, la famille anglo-suisse l’avait acheté un bon prix. Leur but était de se retrouver pendant les vacances, ce qu’ils firent. Chacun mit la main à la pâte pour transformer une simple grange en  coquette demeure provençale.

  Durant plusieurs étés les fratries se retrouvèrent sur place, firent connaissance avec le voisinage. Les Saux étant la demeure la plus proche on organisa de grandes fêtes en commun, auxquelles Jacques participa lorsqu’il était présent. « Des fêtes internationales » se dit-il en souriant.   Puis, de chaque côté le temps avait fait son œuvre. Les enfants avaient grandi, les parents parfois divorcé. Pour lui c’était le deuil de Céline, mais il savait aussi que la famille des Suisses n’avait pas été épargnée. Leur maison fut désertée, sauf pendant les mois d’été où Grany venait seule. Puis un jour la vieille dame s’était installée définitivement. Jacques se souvint d’avoir admiré son courage de résider à plein temps dans un endroit aussi isolé. Quand il fait mauvais, le climat de La Drôme peut être un des plus inhospitaliers de France. Il se souvint d’en avoir discuté avec elle.

  -  Ici la beauté des paysages en toute saison me suffit, avait-elle répliqué. Je n’attends rien de ceux qui ne viennent plus me voir.

               Elle sortit de sa  cuisine avec  un plateau et trois verres de sirop.

 -  C’est donc toi que j’ai croisé hier soir sur le chemin de Taulignan, Jacques. Il m’avait semblé te reconnaître.

-  Je me suis baladé loin des maisons, je n’ai pas fait le lien en te saluant. Tu n’as pas changé.

-  Si tu repasses par ici je t’invite à venir prendre un café. On pourra bavarder.

       Il pensa qu’il serait sans doute agréable de rester un moment chez Grany à parler du passé, tout en sachant qu’il ne viendrait sans doute pas. A quoi bon raviver les souvenirs ou égrener le compte des disparus ? Le silence de l’oubli. Vive le présent. Il ne le dit pas à Grany, mais à son avis la seule bonne question était de savoir jusqu’à quand les personnes de leur âge avaient un présent. Un présent qui leur appartienne bien entendu, pas celui de leurs proches. Rester autonome, à n’importe quel prix, vivre le bonheur de son âge comme un défi à l’hôpital, aux toubibs trop intentionnés, aux aidants familiaux investis d’une mission sacrificielle.  

       Pour l’heure, il avait choisi la promenade avec les deux petites filles. Quand elles eurent bu leur grenadine il poursuivit sa promenade, laissant son amie à la solitude qu’elle avait choisie.

  -  Où va-t-on ?  interrogea Charlotte. Le chemin formait une fourche. 

  -  Celui qui monte.

         Il fallait franchir un espace rocailleux qui menait au plateau le plus élevé dominant la vallée. Les promeneurs s’y engagèrent. Du côté opposé au leur, dans le vallon, coulait un autre ruisseau, une branche secondaire de la rivière envahie de buissons et de ronces peu fréquentée, dans laquelle il pêchait autrefois. La main de Charlotte se logea dans la sienne.

    -  Hier soir je n’ai pas pu m’endormir, je suis restée dans le noir les yeux grands ouverts, longtemps.

     -  Ah, bon. Qu’est-il arrivé ?

     -  Rien. Lolo s’est écroulée dans le lit et moi je  pensais à ma mère. Je dois lui manquer.

     -  C’est certain. Elle te manque aussi ?

     -  Oui. Je pensais aussi à Camille.

     -  Qui est Camille ?

  - Mon copain de l’école. Dans la classe il est assis juste devant moi, on joue souvent ensemble. Tu as déjà été amoureux ?

   Surpris,  Jacques eut un moment d’hésitation.

   -  Quelquefois…

   -  Ben, j’aimerais savoir comment c’est ? Tu peux raconter ?

         Flatté de la confiance de la fillette Jacques hésita un instant tout en sachant qu’il ne pouvait éluder un tel sujet.

    -  C’est comme dans les livres. Avant de te répondre j’aimerais savoir ce que tu lis ?

   -  Souvent des bandes dessinées ou des mangas japonais. On m’autorise à acheter ceux qui sont pour mon âge. Mais dans ces histoires, les filles ne s’occupent pas des garçons, ou alors seulement pour les enrôler dans des aventures dans des pays étranges ou des batailles contre les méchants.

   -  Si je comprends bien il n’y a  plus de prince charmant. Pas même de reine ou de vieille sorcière. As-tu une tablette de lecture ou un ordinateur ? 

  -  Oui. Mais j’ai le droit de jouer pendant une heure seulement chaque jour, après avoir fait mes devoirs. Alors, les amoureux ?

  - Alors, tout commence comme dans tes mangas. Les garçons et les filles jouent ensemble, ils se découvrent, apprennent à se connaître. Peu à peu, pas toujours, certains s’aperçoivent qu’ils ont envie de se rencontrer plus souvent, ils sont heureux de se revoir. Etre amoureux c’est un peu ce qui se passe après, quand l’aventure du manga est terminée. Tu connais l’histoire de Peter Pan ?

 -  Il y a un livre à la bibliothèque de l’école. Je ne l’ai pas lu.

 - Tu devrais. Il y a une petite fille qui s’appelle Wendy qui est amoureuse de Peter. Peter veut rester un enfant qui ne pense qu’à s’amuser ou vivre des aventures. Ce n’est que lorsque il acceptera de grandir qu’il pourra aimer Wendy.

 -  En somme il faut attendre de grandir ?

 -  Je le crains. En attendant tu vois Camille tous les jours. Il est heureux de te voir, tu es heureuse de le voir.

            Lolo écoutait. Un petit pli au coin de sa lèvre montrait que la conversation l’obligeait à réfléchir, sans dire un mot.  

  « Moi, je l’ai lu le livre de Peter Pan. C’est super ! Plein d’aventures. Il est sympa Jacques, mais il oublie de dire à Charlotte que la fée Clochette est jalouse de Wendy, au point de conduire toute la bande dans un traquenard chez des indiens sauvages. Si c’est comme ça l’amour, vaut mieux s’en passer. Heureusement il y a Peter, il résiste à toutes ces idées sentimentales qui occupent tant les adultes. Il ne s’en laisse pas compter et sauve tout le monde. Un vrai héros d’aventures. Il aime Wendy mais oublie sa promesse de revenir la voir chaque année. Pas si simple. L’amour est drôlement cruel ».  Enfin elle lança.

  -  J’adore Peter Pan. J’aimerais qu’il soit toujours le même.

          Charlotte et Joseph la regardèrent, étonnés de l'entendre sur ce sujet.

 -  Ben oui ! Qu’il ne grandisse jamais. Comme ça on pourrait peut-être écrire un nouvel épisode de ses aventures dans un autre pays imaginaire.

 -  Quel genre de pays ? demanda Jacques.

 - Un pays dans lequel Peter rencontrerait un autre capitaine Crochet encore plus méchant, surtout encore plus bête. Il pourrait ressembler à un de ces personnages qu’on voit à la télé, toujours dans des uniformes bien ajustés, couverts de médailles rutilantes dont ils ont l’air fiers. Peter le mettrait en pièces. A la fin le pays des rêves redeviendrait le paradis des enfants.

 -  Le paradis ? Rien que ça ?    

 -  Oui. Un pays merveilleux dans lequel tous les enfants qui refusent de grandir pourraient entrer et sortir, comme ils veulent.

  Jacques fut époustouflé par les commentaires de la fillette. Il se demanda si un adulte l’avait aidée à enrichir sa lecture de Peter.

 -  C’est très bien ! Mais les parents dans tout ça. Ils seraient très malheureux de ne plus voir leurs enfants, comme dans l’histoire. Au pays imaginaire Peter est seul, sa famille c’est la fée Clochette. Pour rompre sa solitude il se rapproche de Wendy et de ses frères qui ont une vraie famille. Comme tout le monde il a besoin de compagnie.

Charlotte eut le mot de la fin.

  -  Si les héros sont comme tout le monde, ce ne sont plus des héros. La vraie vie, c’est pas mal non plus. Il faudrait le dire à Peter.