Ch4. Le chasseur

             Ignorant son trouble les deux fillettes avançaient dans le chemin dont le tracé dominait la plaine. Les voyageurs firent silence. C’était un jour paisible, radieux. Tout autour d’eux les promeneurs distinguaient précisément le dessin des champs, les limites des zones broussailleuses qui les cernaient, les bois, au delà les forêts denses en direction des montagnes.                             

           Lorelei réfléchissait. Moi, je le trouve drôle Jacques. Il raconte de belles histoires, on s’y croirait. Dans le Grand Nord il doit faire très froid. Quand même, ce serait sympa d’être emmitouflée dans un manteau de fourrure et de se balader dans la campagne sur un traineau tiré par des chiens.Tiens ! Je ferais claquer mon fouet dans l’air, rien que pour le plaisir d’entendre le bruit dans l’air glacé.

- Allez les chiens ! Allez ! Si la pente est trop raide, je saute du traineau et je cours derrière vous.

  Quand ça descend, il faut faire attention de ne pas verser dans le fossé en allant trop vite. J’ai les joues rougies par le froid.            Je pourrais emmener Charlotte. Si elle n’est pas assez forte pour courir longtemps le long du traineau, elle s’assiéra sur les bagages, sous des couvertures chaudes pour ne pas se refroidir. Elle écoutera les clochettes pendues au cou du chien de tête. Je parie qu’au bout de cinq minutes elle ne regarde même plus le paysage, elle pense à Camille resté tout seul du côté de Strasbourg.                     C’est fou! Le matin quand ils arrivent à l’école ils n’arrêtent pas de se sourire. Je suis un peu jalouse, on dirait qu’ils sont seuls au milieu de tous. Puis le soir, alors, ils se font la bise avant de partir, heureusement qu’ils ne prennent pas le même chemin pour rentrer. Ils ne se quitteraient plus.

  -  Tirez les chiens ! Courage !

  C’est drôle. Moi aussi j’aime bien les garçons. Pour faire la course ils sont plus intéressants que les filles, enfin, presque toutes. Parce que moi, j’en bats plusieurs, et pas seulement à la course. Et puis, les garçons c’est pratique pour jouer dans la cour, avec une balle qu’on se dispute ou même un ballon de foot en mousse. A part ça, je ne vois pas.                                                                            D’accord, Camille il a un joli visage, presque aussi joli que celui d’une fille. Je comprends Charlotte. Enfin, il y a tellement de trucs à faire entre nous que je n’ai pas le temps de rêver à la frimousse d’un écolier. Le mercredi je fais de la gymnastique, barres parallèles ou danse sur une poutre. Le samedi, à l’escrime je gagne tout le monde, filles ou garçons.                                                 Heureusement qu’il y a Taulignan pendant les vacances pour s’amuser à deux. Ici on joue tout le temps. Je voudrais que ça dure de nombreuses années. Jusqu’à ce qu’on devienne de grandes filles, avec de vrais seins et des fesses rondes. Mais pas trop grosses les fesses, pas comme celles de la cousine Joanna de Strasbourg qui n’arrête pas de boulotter. Minces comme Laura Flessel, quoi!     Après, s’il y a des garçons on verra bien.

  - Allez ! Plus vite les chiens. On arrive à la fin de la course. Et claque le fouet.

  C’est quoi là bas ? On dirait un promeneur.                                                 

           Un homme apparut au loin, pile à l’endroit où le chemin entamait sa descente vers la plaine. Il portait un chapeau, la pointe d’un fusil, attaché à l’épaule par une bretelle, dépassait sa tête.

 Les fillettes se rapprochèrent.

  -  Tu as vu Jacques ? J’espère qu’il ne va pas nous prendre pour des lapins.

  -  Il y a peu de chances. Il a l’air pacifique.

  L’homme, d’âge mûr, avançait lentement à leur rencontre. Habillé de kaki il portait un sac assez lourd et semblait fatigué. Il s’arrêta à la hauteur des promeneurs pour souffler.

  -  Bonjour. Par hasard vous  n’auriez pas croisé un chien ?

 Jacques toisa le chasseur. Ses vêtements usés, tachés de graisse de fusil, ses brodequins au cuir ancien, montraient qu’il courait depuis longtemps les collines dans cet uniforme. Bien qu’il ne le connût pas il vit qu’il avait l’allure des hommes du cru. Râblé, pas très grand, son œil vif marquait la curiosité tout en embrassant le paysage avec attention.

Charlotte répondit la première.

  -  On en a vu un. Deux fois ce matin. Il est gros.

  -  Pas tant que ça. Mon chien est un croisement de braque et de setter. Je l’ai perdu ce matin en haut de la vallée.

Il sortit une sorte de trompe de la vaste poche de sa vareuse et souffla dans son instrument.    

  -  J’ai beau l’appeler il ne revient pas. Il doit suivre la trace d’un lièvre. 

Jacques intervint.

  -  Il a traversé le chemin devant nous il y a moins d’une demie heure. Il est parti dans les broussailles en direction de Salles. Il risque d’aller loin ?

  -  Non. Tant qu’il entend la trompe il sait où je suis. D’habitude il revient à la voix. Là, il doit suivre une trace, peut-être un plus gros gibier qui l’attire, sanglier ou chevreuil, du coup il m’a oublié. Quand il l’aura perdu il rentrera au son de la trompe, s’il l’entend. C’est pour ça que je suis obligé de le suivre en appelant.

  Dur métier, pensa Jacques.

  -  Vous chassez depuis longtemps ?

  -  Depuis que j’en ai l’âge, sous son chapeau on voyait à ses pattes grises qu’il n’était plus tout jeune, d’habitude je chasse la plume dans les bois sur Grignan. Il est rare que je vienne jusqu’ici. Juste pour perdre mon chien ajouta t’il en souriant. Il lâcha un nouveau coup de trompe et commença à descendre vers le vallon en sens opposé des promeneurs.

  -  Au revoir.        

  -  Bah ! Vous allez le retrouver, ou bien il va revenir seul quand il sera épuisé.

             Les trois descendaient maintenant vers la plaine, si proche qu’ils se retrouvèrent bien vite au milieu des champs cultivés.

  -  Voilà. Encore quelques minutes et on arrive aux Seynières dit Jacques. Ce n’est pas si long.

Charlotte prit un air inquiet en regardant Lorelei.

  -  J’espère qu’il va retrouver son chien. Ce serait dommage qu’il se perde. Au fond il doit être gentil, il n’a pas aboyé quand on l’a vu ce matin. Tu te rends compte s’il s’égarait par ici, c’est tellement grand qu’il serait obligé de passer la nuit dans la campagne. Moi j’aurais peur.

  -  C’est vrai ça fait peur, mais pas à un chien. Il a l’habitude de suivre le gibier dans tous les coins du canton. Mon grand-père en avait un qui partait au milieu de la nuit. Avec la chienne de la ferme Chevalier, ils se mettaient à deux pour courir après un lièvre. On les entendait aboyer pendant des heures et, de temps en temps, ils rentraient au matin avec un ventre si rond qu’il traînait à terre. Ils l’avaient pris et mangé.

  -  Pauvre lièvre, dit Charlotte. Jacques intervint.

  -  Pauvre lièvre ou pauvres chiens ? Leur instinct les entraîne à la chasse lorsqu’il y a du gibier.  Dans le même temps la loi leur interdit de le faire sans maître en dehors des périodes autorisées. Il arrive que les gendarmes attrapent les chiens errants ou ceux qui se sont échappés. Leur patron, s’il est retrouvé, risque une forte amende pour vagabondage.

  -  Ouh ! C’est sévère.

  -  Pas tant que ça. Les chiens errants font peur aux animaux domestiques. Les paysans sont les premiers à dénoncer leur présence aux gendarmes. Vous vous souvenez de la fable de la Fontaine le Loup et le Chien ? C’est le chien privé de sa liberté qu’il faut plaindre.

  -  Alors quoi penser ? demanda Charlotte .

  -  Que la vie en société exige des contraintes. La plupart sont acceptables mais parfois la liberté des personnes est limitée. De la même manière nous sommes responsables des animaux que nous apprivoisons ? Notre affection ne doit pas servir de prétexte pour brimer leur caractère. Nous devons leur offrir des conditions respectueuses de leur nature. C’est un peu pareil avec les humains, voilà pourquoi l’égalité est un des buts de l’éducation. 

           Sans qu’il l’ait vraiment voulu, ses sentences firent réfléchir les fillettes. Ils avancèrent. La maturité des échanges avec les deux enfants ne cessait pas d’étonner Jacques. Elles semblaient capables d’aborder tous les sujets et de commencer à apporter leurs propres réponses. Il se demanda si la même vivacité caractérisait toute la vague de l’âge internet qui grandissait.                              Il réalisa à quel point, le temps de deux générations, il avait perdu le contact avec la  jeunesse nouvelle, celle qui un jour prendrait les rênes d’un monde bien plus tourmenté que celui qu’il avait reçu. Dérèglements climatiques, distorsions sociales, disparition des ressources premières ou même de l’eau, elles auraient fort à faire. Dans le même temps elles semblaient savoir tant de choses négligées par les adultes qui les avaient précédées qu’elles seraient peut être capables d’entrer dans la vie sans se tromper, maîtriser la joie, les peines, l’amour qui sait… vivre et ne pas subir.  

                                                                       *      * 

                                                                           *                                                 

            A sa façon, sur le chemin, en silence, chacun de nos trois personnages continua de méditer sur la rencontre du chasseur et de son chien.                                                                                                  

           Il avait l’air sympathique concédait Charlotte, mais son fusil me fait peur, en vrai je n’en ai jamais vu d’aussi grand. Il faudrait inventer un pays sans chasseurs. Comme ça les enfants ne risqueraient pas d’être surpris par des coups de fusil dans la campagne.

  Le problème c’est que sans chasseurs il y aurait beaucoup de bêtes en liberté. Dans un pays idéal on pourrait essayer de demander à chaque personne d’en adopter une, elle en serait responsable. Moi je choisirais d’apprivoiser un renard, comme le Petit Prince. Il est beau le renard avec sa fourrure rousse, sa longue queue en panache et son regard malin. Je lui apprendrais à jouer avec moi et ne plus courir après les poules. Courir après plus petit que soi est une mauvaise habitude… Je ne sais pas s’il accepterait. S’il m’aimait assez, par amour peut-être ? Le hic c’est qu’on ne peut pas obliger une personne à en aimer une autre, encore moins un animal. Il y a des parents qui croient qu’il suffit de donner à manger aux bêtes pour qu’elles soient fidèles, mais ce n’est pas vrai, pas suffisant.

            J’ai vu un film dans lequel un grand cavalier faisait des exercices de manège formidables pour essayer de devenir un champion. Hélas, il ne parvenait jamais à gagner les grandes compétitions, au dernier moment son cheval refusait l’obstacle ou faisait une faute. On se demandait pourquoi ? Le cavalier avait beau lui apporter une belle pomme avant chaque exercice, veiller à ce que son écurie soit toujours propre, qu’il soit bien abrité par une couverture l’hiver, à la fin il ne réussissait jamais.  Un jour, à l’aube, il décida de rendre visite à son cheval pour voir comment il avait dormi. Sur place il trouva un jeune soigneur que le haras avait engagé quelques mois auparavant. Tout en le brossant, le jeune homme parlait doucement à l’animal, comme s’il avait affaire à un ami proche ou même à une tendre amoureuse. Il chuchotait des propos agréables dans l’oreille du cheval qui semblait le comprendre et, de plaisir, hochait la tête de haut en bas comme s’il approuvait.

  Le cavalier eut la curiosité de demander au palefrenier son opinion sur la conduite de son protégé. Pourquoi échouait-il toujours, malgré son talent, à gagner les grandes courses auxquelles il participait ? Le jeune homme lui répondit qu’à son avis, le cheval n’avait pas assez confiance dans son guide pour affronter sans hésiter les obstacles les plus difficiles. Quand le cavalier, étonné, voulut encore savoir comment donner conviction et audace à sa monture, le jeune homme déclara le plus simplement du monde, qu’il lui suffirait de l’aimer vraiment, de le lui montrer en le traitant en égal, comme un frère d’équipage, afin qu’il soit rassuré et sûr de lui.

  Ainsi, lors des entraînements qui suivirent, l’écuyer s’efforça de ne plus penser à son succès personnel, mais de faire partager à la bête qui le portait sa joie et sa gratitude quand ses efforts pour sauter un obstacle difficile étaient réussis. Après quelques semaines l’homme et le cheval étaient si bien unis pendant les exercices qu’ils ne faisaient plus qu’un, un seul esprit, une seule équipe, un travail partagé. Dans les temps qui suivirent ils allèrent enfin jusqu’au bout des compétitions qu’ils gagnèrent. Ils devinrent des champions.

  Le cavalier n’était pas un ingrat, il associa de son mieux à sa notoriété le jeune soigneur qui lui avait indiqué le chemin de la réussite.

  Voilà ! Pensait Charlotte, après tout ce n’est qu’une question d’amour et de fraternité, ainsi les animaux trouveront leur place parmi les hommes.

            Quand je serai grande, j’épouserai Camille puis nous partirons avec mon renard habiter dans un pays sans chasseurs.  

                                                                   *        *    

                                                                        *                                               

            A son côté Lorelei devinait les réflexions de son amie.

             Sûr qu’elle rêve encore de Camille. C’est plus fort qu’elle. Elle ferait mieux de penser au chasseur. Il en a du toupet celui là de venir depuis Grignan jusqu’ici avec son fusil pour perdre son chien. Moi, ce que j’aimerais, c’est une bonne révolte des lapins contre les chasseurs dans ce pays. Comme dans Alice j’inventerais un monde merveilleux dans lequel les hommes perdent la tête et les animaux sont devenus les maîtres. Ce serait rigolo. Pensez donc, des lapins blancs montant la garde à chaque carrefour dans les chemins, jouant du tambour, pour prévenir leurs copains de l’arrivée d’un homme armé. Ils pourraient même leur dresser des pièges, ça les vengerait des collets posés par les braconniers pour les attraper.

  Imaginez une armée des lapins qui déciderait de faire de grands trous à côté des terriers pour tromper les chasseurs. Il suffirait de les dissimuler sous des branches. Une multitude de culs blancs de lapins courant dans la campagne attirerait les chiens dans la crevasse cachée, les hommes suivraient, tous tomberaient dans la fosse. Quel remue-ménage ça ferait ! On ne les délivrerait que contre la promesse de ne plus revenir. Au bout d’un moment, les animaux libérés de la chasse pourraient même fonder une république des garennes dans la vallée. Ils éliraient un Conseil qui déciderait chaque matin du menu de la journée des citoyens lapins, du pré dans lequel le trouver, serpolet, trèfle ou luzerne, carottes sauvages, pissenlits et autres sainfoins. La république des lapins serait un paradis de verdure gastronomique.

   Tiens, j’ai une autre idée. On pourrait l’appeler la République des Grandes Oreilles ou des Moustaches Grises. Vous ne me croyez pas ? Vérifiez. Tous les garennes ont une belle moustache grise. Selon la chanson, il paraît qu’ils apprennent aussi le latin…

                                                                    *       *

                                                                         *                             

            On n’a même pas entendu un coup de fusil de la matinée constatait Jacques. Le gibier se cache, ou bien il n’y en a plus suffisamment pour attirer les chasseurs. Celui que nous avons rencontré n’avait pas l’air acharné, il semblait surtout avoir envie de prendre l’air avec son chien. Il y a quelques années j’ai rencontré un homme qui avait renoncé à tirer les lièvres qu’il poursuivait. Il m’a raconté qu’il ne sortait que pour entraîner son chien et lui donner de l’exercice. J’aurais dû lui demander si ce dernier n’était pas dépité lorsqu’il ramenait à portée de fusil une belle proie que le maître laissait filer. Dans le Roman de Miraut je me souviens que l’exécution du lièvre faisait partie de l’apprentissage du chien. Une autre époque.

  Aujourd’hui les mœurs semblent évoluer. On ne trouve plus guère de ces promeneurs solitaires qui parcouraient autrefois la campagne à  la recherche d’un coup de fusil mythique, comme les bartavelles tuées par le père de Pagnol. Les chasseurs sortent en troupe, ils se déplacent dans des 4x4 rutilants qu’on trouve garés au bord des chemins. La circulation est interdite, pour permettre à ces hommes à l’affut de se dissimuler à la vue des promeneurs et du gibier qu’une meute rabat sur eux. En règle générale il n’y a pas loin à aller pour les trouver, ils aiment tellement leur bagnole qu’ils se postent à proximité, dédaignant de marcher au loin. Ces compagnies de chasseurs en battue ressemblent à une troupe en guerre. Guerre déclarée à des sangliers prolifiques ou, hélas, à de pauvres volatiles élevés dans des poulaillers, lâchés tout exprès la veille pour se faire massacrer. Ce simulacre a-t-il un sens ?

  Vu ainsi, ces rencontres rituelles de troupes habillées en simili vert, vrai camouflage, ne seraient finalement qu’un moyen d’apaiser les regrets de ne plus se battre en uniforme. D’ailleurs, il suffit de voir leurs armes. La pétoire paternelle, précieux héritage qu’on suspendait dans les fermes au dessus de la cheminée a disparu, remplacée par des fusils automatiques qui tirent des balles à des kilomètres. Certains ont tellement peur de manquer leurs proies qu’ils rajoutent même une lunette équipée d’un rayon laser à leur arme.

           Pourquoi ces rassemblements des tireurs du dimanche ?

  -  Manger ?

   Depuis le néolithique, grâce à l’invention de l’agriculture la chasse n’est plus nécessaire.

  -   Préserver les cultures, les espaces agricoles ?

   Les colonies d’animaux sauvages sont tellement exténuées qu’on est réduit à élever le gibier en cage avant de le lâcher pour tuer.

  -  Garder le contact avec la nature, les  traditions ?

   Il y a belle lurette, près d’un siècle, que le saccage des campagnes par l’urbanisation, la déforestation, le développement effréné du réseau de transport, ont remisé les anciens usages au musée des oublis, celui qu’on ne visite plus. On ne chasse plus guère qu’entre des routes goudronnées

  Non ! Je crois que le but de ces réunions est surtout de faire société, entre amis de même acabit. Les clans fixent les règles des expéditions, partagent ensemble les dépouilles des bêtes mortes, organisent des festins dans lesquels ils célèbrent leurs exploits en chansons. Ils révèlent ainsi au grand jour un ressort archaïque du cerveau humain, enfoui, refoulé par la vie civilisée, la pulsion de mort…

  Voilà comment dans un monde réputé paisible, éloigné des nombreuses guerres périphériques, la cruauté s’exerce quand même sous l’apparente honorabilité des tirs autorisés. Dans les battues la mise à mort reste une cérémonie solennelle, un spectacle d’initié dans lequel la compassion serait une faiblesse.

  Que d’aveuglement ! N’a-t-on pas assez donné aux armes ? Les ancêtres estropiés ou disparus dans chaque famille, les enfants enrôlés de force pour conduire des expéditions qui ont fini par se retourner contre leurs auteurs illégitimes. Des régions entières, presque des continents, abandonnées pour des lustres à la pauvreté, aux exactions des clans illégitimes qui se sont emparés du pouvoir, parfois vouées au pillage de bandes que les états affaiblis sont incapables de prévenir.

  Ici même, dans ce pays, l’histoire de la guerre reste inachevée. Il fallut un siècle, l’anniversaire des cent ans de l’armistice de la Grande Guerre, pour que paraissent enfin quelques témoignages sur la vie civile en zone occupée. On y trouve pêle-mêle des réquisitions, du travail forcé, des rafles de femmes organisées pour les bordels militaires. 

  Les mémoires des soldats de quatorze ne suffisent plus à écrire l’histoire. Il nous a manqué un poète pour chanter la complainte des mères asservies par les armées dans les hameaux de Lorraine ou en terre picarde.

  Finalement, le seul génie français de la guerre que je reconnaisse se dit-il, est celui de la dérobade. C’est Perret, encore un Jacques insurgé, Caporal Epinglé en Allemagne qui n’a de cesse de se sauver. Toujours repris il saute par dessus les barrières, se coule sous les barbelés, surmonte les échecs, les drames, jusqu’à ce qu’il parvienne à tromper la vigilance de ses gardiens, et de leurs complices dans son propre pays.

Voilà mon héros. Un homme prêt à tout pour s’évader de l’injuste prison, se jouer des pièges de la milice, se venger du mauvais sort, tromper le destin pour enfin, comme Ulysse  regagner ses pénates, son foyer.

                En son for intérieur Jacques se rendait bien compte à quel point ses raisonnements étaient dérisoires, loin du monde réel tel qu’il était devenu, au point qu’il ne pouvait s’empêcher d’en sourire. Tant pis ! Ajoutait-il. Je n’ai pas besoin de partager mes idées puisqu’elles me sont nécessaires pour exister en accord avec moi-même.

              Je pense à Homère. Au terme de son long voyage, Ulysse tue les prétendants et rejoint en son palais la rusée Pénélope. Mais Homère a omis de nous raconter la fin de l’histoire. Comment ses héros vécurent-ils après une si longue séparation et tant d’aventures ? S’ils partagèrent le même lit et y furent comblés ? Lequel des époux mourut en premier et quelle affliction en éprouva l’autre ?

  Pour moi, je sais trop que la vie n’est pas toujours remarquable, sans avoir vécu tant d’aventures je peux répondre au moins à ce dernier point. Après avoir assisté tant de compagnons disparus, de parents et même mon épouse, je suis las, fatigué. Mon corps usé, vieilli, devient désagréable à contempler. La mort rode à ma porte. Un jour prochain elle l’ouvrira sur le néant.

  On dit que la Dame Blanche est sœur de la vie. A notre naissance on l’ignore, bien qu’elle menace les nourrissons, les enlève parfois à leur mère. Plus tard elle s’installe dans l’ombre des jeunes hommes quand ils testent leurs forces en défiant le danger. Enfin elle accompagne la maturité, surveille mine de rien vos premières maladies, fait semblant de s’éloigner et, quand, vous croyant sauvé vous repartez de l’avant, marche à votre côté, méprise votre énergie passagère, ricane quand vous trébuchez, enfin vous dévisage, regard  triomphant, les yeux dans les yeux, le dernier jour, quand vous tombez.

  Terrifiant ? Non ! Je n’ai pas peur. La vie n’est rien sans la camarde, je la regarde en face. J’en attends miséricorde pour mes souffrances passées.