Le hameau

                 Ils arrivaient aux Seynières. Le hameau, quelques maisons à peine, s’étirait en bordure d’une route communale étroite dont le goudron ancien disparaissait par endroits, parmi les herbes et les pierres de l’ancien chemin. En contrebas, en bordure de leurs champs, les habitants avaient aménagé des jardins, près du ruisseau qui coulait doucement entre les genêts. Les promeneurs débouchèrent au beau milieu des raies de culture, largement dénudées en cette fin d’automne. Jacques les montra aux fillettes.

  -  Voyez ! La terre se repose. Il ne reste plus que quelques salades, seuls les rangs de poireaux et les choux sont récents, plantés pour l’hiver.

  -  Tout est ouvert, remarqua Charlotte. Chez nous les jardins sont clos par des barrières ou même des murs de pierre. Les habitants n’ont pas peur qu’on vole leur récolte pendant la nuit ?

  -  Ça n’arrivera pas. Peu de gens passent par ici, tous se connaissent et se respectent. 

  -   Il n’y a plus que des choux, dit Lorelei. Quand les ramasse-t-on ?

  -  Ils mûrissent pendant l’hiver. On les cueille pour faire de bonnes soupes chaudes.

  -   Heureusement que les enfants ne naissent pas là dedans, sourit Charlotte,  ils prendraient froid. Les bébés mis à part, on trouve quelque chose dans ces grandes feuilles ?

Lorelei  s’exclama.

  -  Des chenilles sans doute. Il faut être fofolle comme toi pour penser aux naissances dans les choux.

  -  Dommage ! Ce serait une nurserie rigolote, des poupons, filles et garçons, nés en plein air, en train de brailler pour réclamer le sein ou un biberon. Tout le monde autour serait au courant, les oiseaux, les lapins, la basse-cour, les animaux dans leurs étables, même l’écureuil dont la tête étonnée dépasse de la branche de chêne au dessus du bassin, il faudrait vite courir leur trouver des parents. C’est possible Jacques ?

  -  J’en doute. Néanmoins un écrivain a eu une idée comparable à la tienne. Il s’appelle Aldous Huxley, il a vécu au milieu du siècle avant nous. Dans son livre Le Meilleur des Mondes il décrit une société dans laquelle les enfants sont conçus et élevés dans des laboratoires. Ils grandissent dans des flacons, sans parents. La nourriture plus ou moins riche qu’on leur donne forge leurs aptitudes et décide du poste qu’ils occuperont dans la société quand ils seront adultes.

  -  Je sais ! Reprit Charlotte. C’est comme les abeilles. La maîtresse nous a expliqué la ruche pendant la leçon de choses. Les ouvrières nourrissent les larves dans les alvéoles pour fabriquer les abeilles spécialistes dont la colonie a besoin. Les plus choyées reçoivent de la gelée royale et peuvent espérer  devenir reines.

  -  Ou mourir sous la piqûre de leurs congénères si on n’a pas besoin d’elles. Le Monde des abeilles est sans pitié.

  -  Tes histoires me font peur Jacques, dit Lorelei. Il n’y a pas d’amour. Comment élever des enfants sans amour ?

  -   Pour les abeilles aucun souci. La préservation de la colonie exige qu’il en soit ainsi. Les abeilles obéissent à leur instinct sans se poser de questions, leur intelligence est collective même si on peut penser que chacune d’entre elles en détient une parcelle. Pour les hommes c’est une autre histoire, on peut vérifier avec toute personne que l’accès à la conscience et au raisonnement équilibré dépend de la qualité des relations familiales, de l’affection reçue.

 L’échange fut une révélation pour Charlotte.

  -  C’est pour ça que j’aime tant mes parents ! Et Camille…

  -  Et Camille… rigola Lorelei en imitant la tendre expression de son amie.  Et bien, heureusement qu’il n’y a pas d’enfants dans ce jardin, tout le monde pourrait se servir en cueillant les salades.

  -  Voyez, dit Jacques. Ces maisons sont à l’écart du village. Les gens qui les habitent y sont nés pour la plupart. S’ils ne travaillent plus, ils ont choisi de retrouver le cadre de leur enfance pour leur retraite. Je parie qu’ici rien n’a changé depuis longtemps, ou très peu. Voyez, les murs de pierre ont plusieurs siècles, les toits sont couverts de tuiles anciennes, les murs tissés de lierre. Les habitants se connaissent, se croisent tous les jours sur le chemin du bourg ou dans les champs. Il n’y a pas de rôdeurs, peu de promeneurs, la crainte d’un larcin qui hante les gens des villes est bannie par ici, on ne ferme jamais les maisons, seulement pour un voyage en confiant la clé au voisin.

            Il ne croyait pas si bien dire, une femme qui sortait devant sa porte les regarda marcher vers elle.

  -  Bonjour. D’où venez-vous ? Vous êtes arrivés par la route du village ou par la vallée ? Venez donc vous rafraîchir. Je veux faire connaissance avec vos deux jolies fillettes.

  Habillée d’un pantalon de toile écrue, la femme était grande et mince, Une blouse froissée et ses grosses chaussures de marche montraient qu’elle se moquait de son apparence. Une couronne de beaux cheveux argentés, soigneusement attachés par un mince fichu coloré, donnait à son allure simple un air agréable auquel Jacques fut sensible.

  -  Je vous présente Charlotte et Lorelei, mes petites nièces. Nous arrivons des Saux par la vallée.

  - Je m’appelle Annie Lamothe. Asseyez-vous dans la cour. J’ai de la citronnade au frais. Je vais la chercher.    

  Ils se trouvaient dans une cour provençale entourée de murets, sous un chêne planté tout exprès pour ombrager l’entrée de la maison, orientée au Sud. Ils s’assirent autour de la table de jardin qui les attendait. Annie revint vite avec un broc de citronnade, des verres et une boîte de biscuits.

  - Vous allez marcher encore ? Après les Seynières il n’y a plus grand monde. La dernière ferme est à moins de cinq minutes. Au dessus il n’y a plus que des bois, jusqu’au col qui domine la plaine vers Crest.

  -  Nous allons redescendre par le sentier qui suit le ruisseau, répondit Jacques. Mais avant de repartir nous pousserons peut-être jusqu’à la ferme de Gilles pour voir les animaux.

  -  Chouette ! Dit Lorelei qui venait de boire. En attendant je peux faire un tour de balançoire ? Elle avait repéré les deux cordes qui pendaient le long du tronc, depuis la branche maîtresse du chêne.

  -  Bien entendu. Mon mari l’a posée pour mes petites filles lorsqu’elles nous rendent visite. J’aurais aimé les avoir pour les vacances mais les parents n’ont pas voulu. Elles reviendront à Noël. En attendant profitez-en.

  -  Si ça ne vous ennuie pas, pendant que vous faites connaissance, je vais vérifier que l’entrée du sentier est praticable. Il a beaucoup plu ces derniers jours il est parfois obstrué par de véritables embâcles de branches.

  -  Allez-y. Nous vous attendons.

            Jacques repartit sur la route principale. Celle-ci croisait l’entrée du sentier, distante seulement de quelques dizaines de mètres de la maison de leur hôtesse. Depuis cette fourche, un autre chemin montait doucement jusqu’à la colline, surmontée d’une modeste croix de pierre encadrée par deux grands cyprès élancés. C’était l’assise d’une falaise calcaire, comme elles sont fréquentes en Provence où la végétation de leurs flancs structure le paysage des champs cultivés.

  A son pied Jacques découvrit une plaque posée sur un muret, en mémoire d’un maquisard tué là par une patrouille allemande pendant un accrochage, sans doute avec les maquis descendus de la montagne de Lance toute proche. Victor Guillon était tombé sur place, les armes à la main. La plaque, jaunie par les intempéries, était à moitié cachée par la mousse et les herbes sèches qui poussaient autour. Voilà l’âme des Seynières se dit-il. Un bel endroit pour mourir. L’ombre tutélaire des cyprès protège la croix, jusqu’à la silhouette de celui qui veut bien se pencher pour lire le nom de Victor. Vu leur taille les arbres devaient déjà être beaux et touffus au moment du drame. La question, avec les cyprès, c’est qu’on ne sait presque jamais qui les a plantés, ni à quel usage. Ils ne servent au mieux qu’à couper le vent ou agrémenter le paysage, c’est peu et beaucoup à la fois. Quant-à la croix je la trouve bien modeste. En Bretagne ce serait un calvaire, ici une simple pierre taillée, dressée pour marquer le point culminant de la colline, sans doute un repère pour les charretiers qui descendaient autrefois d’Aleyrac vers Taulignan, en coupant au plus court par la forêt.

  Il poursuivit sa réflexion. Des toits de tuile ronde, deux cyprès sous le ciel bleu, une croix de pierre, un  homme mort donnent du sens à ce beau paysage. En tout cas je suis certain que ça comptait dans l’engagement du jeune occitan qui a péri là, sur la terre dont il était le gardien. Terre protestante, la Lance fut d’abord un refuge de Camisards bien avant d’abriter les résistants du maquis. Il rêva. En écoutant bien, on croirait deviner encore leur respiration dans le souffle du mistral qui caresse le promontoire.

            Rassuré par l’état du sentier il rebroussa chemin. Dans la cour de la maison d’Annie, c’était maintenant Charlotte qui avait pris possession de la balançoire. Pour occuper les fillettes la vieille dame avait allumé une tablette d’où sortait la chanson d’un standard américain, Chantons sous la pluie, sur lequel Lorelei se déhanchait en essayant de suivre les conseils d’Annie, qui fredonnait l’air en dansant un pas de claquettes. Un spectacle inattendu, saugrenu presque, à cette heure, dans un pareil décor champêtre. Jacques interrompit la fête un peu à regret.

  -  Si vous voulez rendre visite aux animaux il va falloir repartir. Où avez-vous appris à danser Annie ?

  -  J’ai travaillé dans le spectacle pendant plusieurs années. J’ai fait partie d’une troupe de musiciens qui accompagnait des vedettes de la chanson.

  Sur la tablette l’air entraînant se termina.

  -  Super, dit Lorelei. On pourra revenir ? J’aimerais apprendre d’autres pas.

  -  A de prochaines vacances. Je vous ferai rencontrer mes petites filles. Vous pourrez danser ensemble. Allez vite vous promener si vous ne voulez pas rentrer aux Saux trop tard. Vu l’heure vous n’y serez pas pour déjeuner. Attendez-moi un peu. Elle entra dans sa maison.

Dans le même temps, stimulées par le rythme, les deux fillettes entreprirent une sarabande joyeuse tout autour de la cour. On eût dit qu’elles se souvenaient de la danse rituelle des indiens féroces apprise dans l’histoire de Peter Pan.

Annie réapparut.

  -  Tenez, je vous ai préparé un petit en-cas à manger sur la route. Du fromage de chèvre fait par mon voisin, des caillettes préparées par le boucher du village, un quartier de pain et quatre pommes du jardin. Vous prendrez l’eau à la source juste avant la ferme de Gilles, elle est très bonne.

  -  Je vais téléphoner aux Saux pour dire que nous déjeunons sur l’herbe. Vous êtes prêtes ? demanda Jacques aux fillettes essoufflées. Alors on y va.

Il remercia vivement Annie et lui proposa de s’arrêter chez eux à l’occasion, le jour où elle aurait le temps de descendre la vallée.

  Ils repartirent.