Ch 6. Paulette

             Au fur et à mesure qu’ils avançaient la route devenait chemin. Elle serpentait en montant doucement vers les collines entre des bois clairsemés et quelques cultures. Accompagnant leur progression la forêt s’épaississait, les cultures étaient plus rares. Le ruisseau qui longeait leurs pas s’écoulait doucement, de plus en plus faible, dans une mince rigole. Ils débouchèrent bientôt sur un petit pont au delà duquel s’étalait un lambeau de pré adossé à un talus de pierre.

  -  La source est au fond, annonça Jacques. Nous nous arrêterons là au retour. C’est un bel endroit.

  Encore quelques pas, au détour du chemin les promeneurs se trouvèrent devant la ferme de Gilles. Tous trois connaissaient cet ancien employé des postes à la retraite devenu l’ami de la grand-mère de Lorelei. Gai compagnon, il participait volontiers aux fêtes de famille. Il avait modernisé la ferme de ses parents, la dernière bâtisse du hameau avant les grands bois, pour en faire un agréable domicile. Sans être paysan il persistait toutefois à cultiver quelques champs dont il tirait de quoi alimenter une immense basse-cour, composée de nombreuses espèces aux plumages bigarrés, auxquelles il ajoutait au gré des saisons et de son humeur une ou deux chèvres. Surtout, au beau milieu de son parc trônait une truie, si énorme à force d'avaler force bouillies de céréales et autres maïs,  qu’elle pouvait à peine marcher. Si àgée, installée depuis tellement longtemps dans son enclos, que tout ceux qui passaient s’étaient pris d’affection pour cet animal rare, à l'exemple de son maître qui l’avait élevée, baptisée Paulette par pure fantaisie, et continuait de lui parler comme à un enfant. Paulette, trop vieille pour procréer, profitait ainsi en sus de sa gamelle, des cadeaux que ne manquaient pas de lui apporter les visiteurs de Gilles, comme n'importe quel membre de la famille qu’il convenait d’honorer.

  A l’arrivée des promeneurs une nuée de boules grises à cul blanc s’enfuit parmi les pierres des collines. Il s’agissait de garennes à demi-sauvages que le propriétaire des lieux entretenait dans l’espoir de repeupler les garrigues. Tous les ans il pouvait recommencer car la plupart de ses amis à quatre pattes, s’ils n’attrapaient pas de maladie, étaient décimés par les chasseurs.

 Lorelei s’exclama en riant.

  -  Voilà les détachements avancés de la révolte des lapins. Je les trouve bien peureux. Il va falloir changer leurs habitudes.

  Une planche de terre formant terrasse avait été laissée libre devant la maison pour accueillir les visiteurs qui s’y installèrent. La porte d’entrée était close et Gilles absent pour quelque travail au village. Se retournant vers la plaine Jacques invita ses compagnes à admirer le paysage. Ils étaient arrivés à flanc de colline. Le regard portait loin, embrassait toute la vallée et jusqu’au-delà. Les têtes des grands pins de la forêt de Grignan moutonnaient vers l’ouest, surmontées par le dessin des angles du toit du château de la Baronne. La vue s’arrêtait là, impossible de voir ce qui croissait sous les  arbres. De fait, après Taulignan, les lotissements de villas enclavés dans la verdure, poussaient comme des champignons le long de la route. Il poursuivit.

  -  Regardez la Provence, notre Provence. Autrefois, les coteaux formaient un patchwork de toutes les couleurs. Chaque ferme produisait des blés, en alternance avec des parcelles de luzerne ou de sainfoin, des champs de lavande. Devant les maisons au bord des routes, on vendait des asperges au printemps, en  été des melons savoureux, des colonies de moutons arpentaient les collines là où la pierre ne laisse plus pousser que broussailles et genêts. Tout ça a disparu, remplacé par la vigne qui rapporte davantage. Dans la plaine on ne voit que des rangées de ceps. Les paysans enrichis ont peu à peu transformé leurs pauvres murailles en châteaux et domaines auxquels ils ont donné des noms ronflants. Leurs vins sont excellents, mais en changeant de cultures ils ont changé leur culture, mis leurs traditions au rencart. On ne voit plus de troupeaux. Heureusement, ici et là, un bois de jeunes chênes apparaît pour rompre la monotonie des rangées de souches. Dans quelques années les petits enfants des laboureurs espèrent sous terre y trouver de l’or.  

  -  De l’or, s’étonna Lorelei. Pourquoi de l’or ?

  -  La truffe aime ce sol, elle est difficile à produire et ne pousse pas n’importe où. Les cuisiniers du monde entier veulent en offrir à leurs clients, voilà pourquoi pour certains producteurs elles valent de l’or.

  -  Bof !  Un simple champignon. C’est si bon ?

  -  Le parfum est très puissant. On en met très peu à la fois sinon les plats seraient immangeables.

  -  On n’en a jamais goûté dit Charlotte. Derrière les Saux il y a un bois de chênes, on pourrait aller en ramasser.

  -  Certains cousins ont essayé, précisa Jacques mais personne n’a jamais rien trouvé dans ce bois, que des prunes sauvages, d’ailleurs excellentes en été. Les truffes on les ramasse en hiver, dans deux mois. Il faut un chien dressé exprès pour les découvrir dans la terre.

  -  Puisque c’est ainsi nous reviendrons l’été, chantonna Charlotte sur l’air du Petit Prince a dit. D’accord Lolo ?

  -  Chouette ! C’est dit. Allons voir Paulette.

  Ils passèrent devant la basse-cour. Pendant qu’ils parlaient un paon mâle les avait entendus, dépliait son plumage et, orgueilleux, faisait la roue pour attirer l’attention. L’enclos de Paulette  était juste à côté, cerné par une clôture solide. L’animal s’avança au devant des visiteurs en boitillant sur ses courtes pattes qui devaient porter un corps démesuré. La truie grognait sans qu’on sache si c’était pour leur souhaiter la bienvenue ou réclamer une friandise.

  -  Ne passez pas la main par-dessus la clôture prévint Jacques. Les cochons sont tellement voraces qu’ils essaient d’avaler tout ce qui passe à leur portée, ils ont plus de quarante dents sur la mâchoire. Ce disant il sortit un épi de maïs de son sac qu’il proposa à Paulette, de manière qu’elle puisse s’en saisir sans atteindre sa main. La truie l’attrapa avec un grognement satisfait et se mit à croquer bruyamment. Quand elle eut terminé elle releva la tête, cligna ses petits yeux en regardant les visiteurs, leur signifiant qu’elle attendait la suite.

  -  Terminé, dit Jacques. Tu ne crois pas qu’on va te donner notre déjeuner. Il coupa une jeune branche de chêne qu’il tendit à l’animal. Paulette flaira les feuilles, se détourna d’un air dégoûté, émit un nouveau grognement et partit se réfugier au fond de son enclos. Il y avait là une sorte de cabane aménagée par Gilles qui veillait à ce qu’elle soit toujours pourvue de paille fraîche. Paulette s’y allongea comme une reine, contemplant avec dédain les promeneurs dont elle savait qu’elle n’avait plus rien à attendre. 

  -   Elle n’a pas l’air content, lâcha Lorelei.

  -   Elle est toute seule remarqua son amie. J’ai peur qu’elle s’ennuie.

  - C’est une comédienne, reprit Jacques. Regardez comme elle joue l’indifférence. Son maître vient la voir deux fois par jour. Il la soigne et lui parle. Un cochon familier est aussi intelligent qu’un chien, il peut tenir compagnie à un homme de la même façon. Hélas la plupart d’entre eux sont élevés pour leur viande, on oublie leurs qualités.

  -  J’espère que personne n’aura l’idée de manger Paulette.

  -  Il n’en est pas question. Elle va continuer de vieillir dans son enclos.

  -  Longtemps ? S’intéressa Charlotte.

  -  Entre 20 et 25 ans. C’est la durée de vie de sa race. Quand elle disparaîtra vous serez de grandes filles.

La discussion fit réagir Lorelei.

  -  Tous ces animaux qu’on mange, je me demande si c’est bien ? Il faut d’abord les tuer. C’est comme la chasse. Pire peut-être.

  -  Vrai ! Néanmoins les bêtes se dévorent entre elles. Les oiseaux chassent les insectes, les poissons ont de nombreux prédateurs. Lorsque l’homme ne fait qu’appliquer les lois naturelles on ne peut pas le lui reprocher. L’invention de l’agriculture et l’élevage ont mis fin à l’errance nomade des tribus. A la condition de ne pas les faire souffrir la domestication des animaux fut un grand progrès.

  Jacques mit fin au propos. Il ne voulait troubler la sérénité de la promenade. Pour lui-même il savait quoi penser. Le problème avec l’homme c’est qu’il ne sait pas se contenir. Il occupe tout l’espace à son profit, détruit les espèces qu’il consomme sans préserver l’avenir, pollue les sols avec des excès d’engrais chimiques, finit par contaminer l’air qu’il respire ou sature de déchets l’eau des rivières dans lesquelles il ne peut plus boire ni même se baigner. Le seul prédateur de l’homme c’est lui-même. Si nous ne parvenons pas à respecter la nature, stopper l’accaparement privé de toute chose, le désordre social, la famine, la guerre vont frapper à la porte. Il se ressaisit.

  -  Allez ! On va déjeuner. Le petit pré croisé tout à l’heure nous tend les bras.

           Ils arrivaient près du versant où coulait la source lorsqu’une douleur soudaine transperça sa poitrine. Elle était familière, apparue quelques années auparavant côté cœur elle s’était installée, disparaissait parfois durant quelques semaines pour reparaître, à l’occasion d’un effort ou même sans raison apparente. Pour la maîtriser il fallait s’arrêter de marcher, se reposer un instant. Il donna son sac à Lorelei et demanda aux enfants de trouver une place confortable pour déjeuner, dans l’herbe à côté de la source. Il s’affala sur le talus. La douleur s’estompa, devint supportable. Pour la chasser plus vite il sortit de sa poche un vaporisateur et pulvérisa un peu de trinitrine dans sa bouche. Comme à chaque  crise, il sourit en pensant que la formule de la dynamite, agent destructeur par excellence, devenait un médicamant à faible dose. Il fallait de la nitroglycérine pour lui sauver la mise. Il savait bien que c’est l’usage fait par l’homme qui décide du sort des découvertes, heureuses ou nocives, bienfaisantes ou cruelles, emploi pacifique ou destructeur ?Il se demanda aussi comment  agir pour en transmettre la sagesse autour de lui. Il pouvait toujours essayer avec les deux enfants. S’il fallait expliquer sa faiblesse, on verrait bien. Il se dépêcha de les retrouver avant qu’elles ne s’inquiètent.

           Charlotte et Lorelei attendaient sagement son arrivée, assises sur un tronc d’arbre abattu, commodément disposé au meilleur endroit. L’eau sourdait d’un petit éboulis, recueillie par un simple bout de gouttière qui servait de réceptacle aux infiltrations. Le débit était régulier. A l’extrémité du conduit il suffisait de joindre les deux mains pour recueillir de quoi se rafraîchir ou de présenter sa gourde pour la remplir en un clin d’œil. A l’alignement, un peu plus loin, un bassin se formait qui servait de point de départ au ruisseau qu’ils allaient longer tout au long de leur descente.

Lorelei salua son arrivée.

  -  On a dérangé un rouge-gorge qui était en train de boire. Quel joli coin ! C’est étonnant qu’il n’y ait pas de maison.

Jacques s’assit sur une pierre plate près de la source. Il remplit une bouteille d’eau fraîche puis étala les provisions offertes par Annie.

  -  L’endroit n’est pas favorable pour construire, trop humide, c’est pour ça que l’herbe est si verte. Nous sommes au pied de la montagne, si vous regardez devant nous, en contrebas, le vallon effondré est trempé, il sert de réservoir à la seconde branche de la rivière qu’on a vue de loin ce matin. Et puis, il faut bien laisser un peu de place aux oiseaux. C’est bien un rouge-gorge que vous avez dérangé ?

  -  J’en suis certaine, dit Lorelei.

  -  Alors l’hiver sera rude. C’est du moins ce qu’on dit quand on les voit arriver si tôt en automne. Ils descendent du nord de l’Europe à la recherche de températures agréables.

  -  Ils vont loin, demanda Charlotte ?

  - Certains s’installent pour l’hiver ou sont sédentaires, les autres vont jusqu’en Afrique et reviennent avec les beaux jours. Un fameux parcours pour un si petit piaf, quelques grammes à peine.

  -  Comme les hirondelles, ajouta Charlotte.

  -  Comme les hirondelles et bien d’autres oiseaux. On ne les voit pas toujours passer mais ils couvrent la terre à la recherche de nourriture, de chaleur, d’un endroit pour faire leur nid et élever leurs petits. Hélas, ils sont de moins en moins nombreux.

  -  Pourquoi ?

  - L’espace disponible pour se nourrir ou se reproduire est accaparé par l’homme. Toujours plus ! Et pas seulement autour des villes ou pour les usines. Dans les campagnes lorsqu’une seule culture prend toute la place, certaines espèces ne trouvent plus de quoi se nourrir, elles vont plus loin ou disparaissent. Dans la région le développement de la vigne est un bon exemple. Il y a moins d’oiseaux qu’autrefois dans les champs.

  -  On pourrait leur construire des abris pour les retenir, suggéra Charlotte.

 -   Des sanctuaires pour les oiseaux, des réserves pour les animaux sauvages, ce sont de bonnes idées déjà réalisées dans certains territoires. Le problème c’est qu’elles entrent en concurrence avec les projets d’installation des hommes sur les mêmes espaces, et l’intérêt financier finit toujours par gagner.

  -  Quand même, il doit bien y avoir des endroits où l’homme n’a pas besoin d’aller ou de rester, suggéra Lorelei ?  

  -  C’est assez rare mais j’en connais un, pas loin d’ici. Si vous voulez, je vous raconte l’histoire des tombeaux mérovingiens que j’ai visités dans la région, après le casse-croute. Vous devez avoir faim. Moi aussi.

Ils déjeunèrent. Jacques raconta sa découverte.

                                                                      *       *    

                                                                          *

           « Un soir de printemps mon ami François me rendit visite dans la maison de vacances que je possédais à La Paillette. C'est un hameau du village de Montjoux situé au plus haut de la vallée dans laquelle court le Lez, juste derrière la montagne où nous sommes adossés.

  Montjoux se trouve au pied du sommet le plus élevé de la région avant les grandes Alpes. La Lance, dont je vous ai déjà parlé, culmine à mille trois cent cinquante mètres. Autour d’elle, La Paillette est le point de départ le plus proche utilisé par les randonneurs. Du village il y a tout de même près de neuf cents mètres de montée assez raide à parcourir, une balade de presque six heures que nous avions coutume d’effectuer, François et moi, à chacun de mes séjours. Pour une fois mon ami avait décidé de changer le programme.

  -  Tu connais les tombeaux mérovingiens qu’il y a sur les contreforts de la Lance ? Je suis sûr que non. Si tu veux je t’y emmène demain, j’ai envie de marcher mais je dois être rentré avant treize heures pour recevoir des clients. 

Je fis part de mon étonnement.

  -  C’est quoi cette histoire ? Jamais entendu parler de tombeaux anciens depuis dix ans que je viens au village.

  -  Pas étonnant. Le site, assez confidentiel, est connu seulement des vieux paysans de la commune. On en parle peu pour éviter un afflux de touristes et les dégradations. Bien qu’il ne soit pas assez important pour donner lieu à des fouilles, il a été daté par les archéologues. En fait il ne s’agit pas de tombeaux mais d’un habitat de l’époque des mérovingiens, sans doute un refuge perché dans la montagne pour éviter le contact avec des pillards de passage. Hormis mon fils je n’y ai jamais conduit personne, tu seras le premier. Crois-moi, la visite en vaut la peine.  

Bien entendu, j’acceptai la proposition.

  -  Bon.  Rendez vous à sept heures devant chez moi, comme d’habitude.

           A sept heures du matin le lendemain, à demi réveillé mais un solide petit déjeuner dans l’estomac, je remplis ma gourde en guettant François devant la fontaine du village, près de sa maison, juste avant le petit pont à la sortie du hameau. Levé avant moi, déjà prêt, il m’appela de sa porte et m’engagea à monter dans sa voiture, une antique deux chevaux presque hors d’usage, qu’il s’obstinait à montrer sur toutes les routes du canton, comme un défi aux conducteurs de limousines luxueuses qui envahissaient sa campagne chaque été.

  -  On ne prend pas le sentier de la Lance. A mi-pente on serait obligés de redescendre vers la Malaboisse, ce serait trop long. Il vaut mieux passer par la vallée. On laissera la voiture à la ferme.  

  Nous partîmes à l’ombre dans le petit matin. Le soleil n’avait pas encore dépassé le sommet de Miélandre, l’autre montagne située à l’est de La Paillette où il apparaît à son heure pour inonder la vallée. En direction de Montjoux, pied au plancher la deux chevaux ne dépassait jamais une vitesse raisonnable. Le moteur ronflait. François qui méprisait de ralentir dans les faux plats en traversant la plaine, me balançait de côté à chaque courbe, tant et si bien que je m’accrochai à la portière pour éviter de me coucher sur ses genoux. La journée commençait bien. Un peu plus loin on arrivait dans les gorges, il fut obligé de ralentir contre son gré, il en profita aussitôt pour à pester contre ces fainéants des Ponts et Chaussées qui avaient été incapables de lui tracer une route correcte.

  En vérité, en suivant son cours, la rivière s’encaissait de plus en plus profondément entre des versants de ses rives, jusqu’à se précipiter dans des ravins assez profonds à la hauteur de la Malaboisse. Comme la route suivait la rivière il fallait parcourir de nombreux méandres dans lesquels mon conducteur, certain d’être seul à pareille heure, négligeait le manque de visibilité. Je n’ai jamais osé lui demander s’il voulait me faire peur ou s’il pressait la cadence pour être certain d’être rentré à l’heure pour accueillir ses clients. - J’ai omis de vous dire, François avait créé depuis peu à La Paillette un atelier de poteries d’art afin d’assouvir une ancienne passion pour la glaise. Il ne ratait donc jamais une occasion de montrer ses productions. -  Nous arrivâmes à la hauteur de la ferme où mon guide, souriant et satisfait de ses exploits, gara son véhicule. Je connaissais l’endroit. Les habitants des villages alentours fréquentaient les abords de la rivière. L’été on y conduisait les enfants pour la baignade, entre les cascades de grandes lônes offraient un terrain propice aux pêcheurs. La ferme de la Malaboisse était construite un peu après l’embranchement de la route principale, au milieu d’un plateau qui portait quelques cultures. Tout autour de grands bois prospéraient sur des versants escarpés dont elle avait dû tirer son nom un peu sombre. Sa terre était pauvre, propice davantage à l’élevage. Bien qu’elle fût occupée depuis la nuit des temps, il fallait reconnaître à la famille qui l’habitait du caractère pour persister à prospérer dans ces lieux écartés.

  Juste après le corps de ferme la route se transformait en un chemin qui conduisait jusqu’au sommet de la Lance. François m’invita à le suivre.

  -  Je connais ce passage, fis-je remarquer. Après deux heures de marche on croise l’itinéraire venu de La Paillette au niveau du col.

  -  On s’arrêtera avant pour monter dans les falaises qui dominent sur la droite. Le site est juste sous la barre des roches.

  -  Je suis curieux de le voir. Je n’ai jamais entendu parler de Mérovingiens par ici.

  -  Juste ! Je me suis renseigné. Après la chute de l’empire romain la Gaule a été envahie par toutes sortes de barbares. La région faisait parie du royaume Burgonde qui a été conquis ensuite par les Francs de Mérovée. Il y a donc de bonnes chances pour qu’au septième siècle les habitants de ce site soient des descendants des Burgondes. 

  La montée commença en pente douce sur le sentier au milieu des bois noirs. Au fur et à mesure de notre progression le paysage s’éclaircissait, en nous retournant nous pouvions bientôt embrasser d’un seul coup d’œil les champs et les prés en bordure desquels la ferme semblait rapetisser. Nous arrivâmes sous la falaise. François fit une pause.

  -  C’est là. A partir d’ici il n’y a plus de chemin.

  Nous partîmes droit dans la pente en essayant de suivre de maigres traces au  milieu des pierres, sans doute marquées par le passage des animaux. Ce n’était pas aisé. Il fallait contourner les buissons de genêts, de buis, et des ronciers de cynorrhodons abondants sur ce versant abrupt, tandis que les pas chassaient dans l’éboulis. Après une heure d’efforts nous fûmes au pied du rocher sous lequel une mince bande de terre s’était accumulée. François zigzagua au milieu des broussailles jusqu’à un repli de la falaise qui formait un abri naturel.

           Et c’était vrai ! On ne  trouvait pas de vestiges de tombes mais des traces évidentes dune occupation très anciennes des lieux. A distance égale de la paroi, des creux dans la roche indiquaient l’endroit où des piliers de bois avaient été plantés, afin d’édifier une ou plusieurs huttes capables d’héberger une petite communauté de familles. Au plus profond de l’abri naturel, près du sol, on pouvait deviner la position des feux domestiques grâce aux traînées noires conservées par la roche en surplomb. A côté de chacun des foyers, des silos en forme d’amphore avaient été creusés à même la pierre, si vastes  qu’on comprenait pourquoi certains visiteurs les avaient pris pour des tombeaux. Le nom était resté à tort parmi les initiés mais les archéologues avaient démontré que les hommes qui avaient fondé ce village l’utilisaient en premier lieu comme un refuge, une cache pour leurs récoltes qu’ils dissimulaient à l’avidité des envahisseurs venus de toutes parts. Par-dessus tout, pour vivre en sécurité, ils avaient vue sur tous les points de la vallée qu’ils dominaient.

  Séduits par le mystère et le charme de ces lieux ancestraux, profitant du silence, François et moi examinions tous les points de l’horizon quand, soudain,  un aigle jaillit du sommet de la falaise. Il avait dû cacher son nid dans une anfractuosité.

Vous savez comme le vol de l’aigle est majestueux. Il tournoya un long moment au dessus de la crête, à la recherche des courants d’air chaud qui le portaient puis, lorsqu’il fut à une hauteur suffisante, traversa brusquement le ciel comme une flèche, jusqu’à la crête opposée où il avait coutume de trouver ses proies. Un grand spectacle. »

                                                                  *       *

                                                                       *

            Entraîné par son récit Jacques s’agitait comme au théâtre, ses bras dessinaient la trajectoire royale du roi des oiseaux, son regard transperçait les nues comme s’il voyait encore sa course, au point que les fillettes, captivées, regardaient en l’air en tentant elles aussi, de découvrir un rapace en son vol vertigineux. Hélas, le ciel était vide. Comprenant leur déception le conteur de dépêcha de commenter sa découverte.

  -   En examinant les environs de cet habitat caché, j’ai bien vu qu’il n’y avait pas de place pour un cimetière. Aussi longtemps qu’ils vivaient là je crois que les hôtes des lieux se débrouillaient toujours pour ensevelir les dépouilles de leurs proches dans la vallée, là où les familles revenaient toujours quand les dangers étaient écartés, la paix revenue.

  Car c’est la guerre qui les faisait fuir ainsi dans cette montagne salutaire. Comme une mère dans ses jupes, elle les dissimulait dans les plis secrets de la roche, inaccessibles au milieu des bois épais. Plus tard les Parpaillots persécutés par les compagnies de dragons suivirent les mêmes itinéraires. Encore plus près de nous, la Lance hébergea les maquisards. S’ils étaient attaqués ils fuyaient dans les pentes, escaladaient le firmament, intransigeants défenseurs de la liberté. Nous sommes leurs débiteurs.

  -  Alors, les Mérovingiens de tes montagnes, à quoi ressemblaient-ils ? Interrompit Charlotte. Ils s’habillaient comme nous ?

  -  Sans doute. Une chemise de lin était d’usage courant, chez les hommes comme chez les femmes qui la portaient plus longue. Par dessus ils ajoutaient des culottes bouffantes appelées braies, puis une veste fermée par des agrafes pour les hommes, une robe pour les femmes. En cas de besoin une saie, sorte de manteau de laine plus ou moins long, complétait la tenue.

  -  Pas de peaux ni de cuirs ? C’est étonnant.

  -  Seulement pour les sandales, attachées par des bandelettes ou des lanières. Les produits du tissage étaient déjà abondants bien avant dans l’antiquité.

  Lorelei réagit.

  -  Je me demande comment ils faisaient pour s’en procurer. Il n’y avait pas de supermarché à l’époque.

  -  Il faut croire que les métiers à tisser étaient répandus dans les villages. On pouvait aussi échanger des biens en faisant du troc. En fait on sait peu de choses sur la vie des peuples de la Gaule au septième siècle. Quand l’empire romain a cédé la place aux barbares il y a eu un grand chambardement. La civilisation a reculé, plus personne n’écrivait l’histoire. Les seuls à savoir lire et écrire étaient les moines dans les abbayes. Leurs rares archives rapportent aussi souvent des évènements recueillis par la tradition orale, que des faits auxquels ils ont vraiment assisté. En somme une vérité sujette au hasard de la parole ou à la déformation.   

  -  Dommage, dit Lorelei. S’habiller comme une mérovingienne pour faire la fête aux Saux, ce serait drôle. J’en parlerai à maman. Je suis sûre que l’idée lui plaira.

  -  Oui, chouette! Je veux aussi un costume pour moi, ajouta Charlotte. On dansera une sarabande, c’est ça ?

  -  Je n’en sais rien reprit Jacques. L’écriture musicale a été inventée des siècles après la vie de ces gens. On sait qu’ils chantaient ou dansaient en certaines occasions, pour les fêtes, mais on ignore sur quelle musique. En attendant il faudrait reprendre la balade.

  Ils descendirent jusqu’aux Seynières. La maison d’Annie avait les volets clos. Elle avait dû partir en courses ou chez des amis.

  Arrivés à la fourche, Jacques indiqua aux fillettes attentives la plaque de Victor Guillon dont le nom ressortait entre les herbes. Encore une fois la beauté inspirée des lieux l’impressionna. Il leur montra pourquoi, selon lui, le site semblait si propice à la célébration de la mémoire du jeune homme disparu, comment la flèche élevée des cyprès entourant la croix, semblait rendre hommage à son combat. Un peu émus, le cœur serré, ils partirent tous trois en file indienne dans le sentier étroit.

         Un silence réfléchi, recueilli, s’imposa aux pas des voyageurs. Dans le même temps, le souvenir des grandes heures partagées avec François s’imposa à Jacques. Comme si c’était hier, pendant qu’il marchait la voix de son ami résonna dans sa tête.