Ch9. Retour au bercail

                   Le soleil baissait doucement. Ils marchaient tous trois sur le chemin du retour. Les enfants avaient gardé le silence après le dernier récit. Puis d’un coup, les questions fusèrent. Charlotte s’étonna la première.

  -  Brûler les abeilles pour prendre le miel. On ne peut vraiment pas faire autrement ?  

  -  Sans doute, puisque les apiculteurs ont inventé toutes sortes de ruchers dans lesquels ils essaient de les faire prospérer.

  -  Oui, mais on leur prend quand même le miel.

  -  Pas la totalité. Les bons éleveurs en laissent des quantités suffisantes pour qu’elles ne dépérissent pas durant l’hiver. En contrepartie de leur nectar ils leur offrent le gîte dans des endroits choisis, favorables à leur bonne santé. Les colonies d’abeilles sauvages ont plus de mal à survivre par mauvais temps, des animaux les attaquent, certains oiseaux les chassent pour se nourrir.

  A son tour Lorelei protesta.

  -  Mais Humbert, qu’en pense t-il ? Quand à l’automne il met le feu à la paille, il pourrait avoir des regrets.

  -   Je n’ai jamais eu l’occasion de remonter dans sa montagne. Je crois quand même que tu as raison. Ce doit être une corvée douloureuse de récolter ainsi. Dans le même temps il l’a toujours pratiqué comme ça, son père devait agir de même, son grand-père avant lui.

  -  Le bal des abeilles, c’est peut-être une façon d’échapper à la cruauté des hommes ajouta Charlotte. Tout un peuple d’insectes se rassemble pour célébrer la vie, ce doit être un spectacle émouvant.  Tu y as vraiment assisté ?

Jacques s’interrogea, un léger sourire au coin des lèvres.

  -  Par moments je me demande si ce n’est pas mon imagination qui me joue des tours ? Ce qui est certain c’est que j’ai vraiment accompagné la transhumance de Muriel. Pour le reste j’ai trouvé des descriptions du bal dans plusieurs chroniques. On pourrait croire que leurs auteurs avaient autant d’imagination que moi.

  -  Alors ton récit  ne serait pas vrai, ce serait une invention se moqua Lorelei.

  -  Va savoir… Puisque tout est possible, les lapins blancs chatouilleux, les îles cachées, pourquoi pas le bal des abeilles ? Je vous le demande.

Après un léger temps il reprit la parole.

  - Dans tous les cas j’ai aimé vos deux histoires. Je trouve que vous êtes des filles inspirées dans des genres très différents.

  -  C’est quoi le genre demanda Lorelei ?  

  -  La manière de raconter les choses. Ainsi, ton récit emprunte les personnages de plusieurs contes célèbres pour en changer le destin. Une façon très subtile de nous donner envie de connaître la suite de leurs aventures. Les lapins blancs qui veulent rester blancs ressemblent à bien des égoïstes qui ne pensent qu’à leur apparence, comme Narcisse en son miroir. Le dépaysement est un autre genre d'imagination. L’île de Robinson, si lointaine, est un appel très fort à rêver d’autres horizons. A ce propos je suis ravi d’avoir appris des nouvelles du Baron. Il est un peu oublié.

  -  Pas à l’école. La maîtresse nous a lu quelques unes de ses aventures avant la sortie du soir. Son voyage dans la lune assis sur un boulet de canon nous a fait beaucoup rire.

  -  C’est une bonne idée d’emmener Camille dans ton rêve. Partager c’est une preuve d’amour, le sens de l’égalité une grande valeur.

  -  Alors elle l’aimera longtemps, pouffa Lorelei.

  -   Oh Oui ! Répondit Charlotte sans se démonter.

                  Ils arrivèrent en bavardant sous la maison des Suisses. Au travers des rideaux d’une fenêtre éclairée, on voyait l’ombre de Grany qui s’activait dans sa cuisine. Rassurés d’être presque arrivés, ils décidèrent spontanément de poursuivre leur route. Les enfants, fatiguées par la marche, se pressaient pour raconter leurs aventures à la famille. A leur côté Jacques songeait à son cœur qui flanchait. Il se demandait si le repos suffirait à le remettre en selle.  Par-dessus tout, il ne voulait troubler en aucun cas l’harmonie qui régnait entre les couples présents à la ferme. Il devait empêcher le malaise de l’atteindre à nouveau. Ne pas montrer de faiblesse, rire, sourire, voilà l’antidote se dit-il. Ils avancèrent dans la tranchée qui menait au petit bois derrière la maison, jusqu’à parvenir au grand chêne qui poussait des branches, chaque année plus énormes et feuillues en direction du ruisseau. Juché sur la butte au pied de l’arbre Jacques se retourna du côté des Seynières. Le soleil avait disparu derrière les collines.

  -  Regardez la vallée.

                Une brume de crépuscule montait doucement des fonds de vallon, écharpait champs et coteaux de tons variés, dans les gris teintés de bleus plus ou moins marqués.

  -  C’est beau ! jugea Charlotte.

  -  C’est l’heure du loup, répondit bravement Lorelei.

  -  Alors il faut rentrer, ajouta Jacques, il entreprit de tourner l’angle de la bâtisse.

              La lumière allumée sur le petit pré devant l’entrée les attendait. Les cousins étaient dans la maison, certains se réchauffaient devant la cheminée monumentale de la pièce principale, les autres préparaient le repas. Les fillettes coururent au devant des adultes, le laissant seul. Il prit son temps pour tenter de se détendre, offrir à chacun, sa fille en premier lieu, un visage agréable.

              Dans l’entrée les parents présents écoutaient les commentaires de Charlotte et Lorelei. En avançant dans la grande cuisine il trouva le grand-père de Lorelei, attablé devant un verre de vin. Romain était venu saluer ses enfants présents pour les vacances et leur progéniture. C’était l’aîné des gendres, celui qui l’avait accueilli à sa première visite plus de quarante ans auparavant. Il avait divorcé quelques années plus tard et fréquentait peu les Saux. Jacques était le dernier de sa génération à séjourner sur place pour quelques jours, occasionnellement. Au fond pour combien de temps encore, pensa t-il ?

  -  Salut mon Jacques, comment tu vas ? Tu ne changes pas.

             Romain, plus âgé, affichait une forme insolente. Il était sportif, toujours alerte et actif, c’était déjà le cas dans leur jeunesse. Costaud et bricoleur, il avait entrepris de rénover la maçonnerie de la ferme. Jacques l’avait parfois aidé.

  -  Bonjour Romain. Content de te voir. Ne te fie pas aux apparences, dedans ce n’est pas brillant.

             Il se servit un verre de vin à la bonbonne ouverte à disposition des adultes. C’était l’usage à la ferme pendant les vacances.

  -  Allons donc. Rappelle toi comme tu portais les brouettes de béton quand on remontait des murs tous les deux.

            Leurs rapports étaient ambigus depuis toujours car ils n’avaient pas grand-chose à se dire. Romain se référait sans cesse au temps révolu ce qui irritait passablement Jacques. Par-dessus tout, il redoutait les sous-entendus complices de son ancien beau-frère sur les mouvements politiques ou sociaux qu’ils avaient autrefois côtoyés. Ils ne s’étaient jamais entendus sur leur degré d’engagement réciproque. Romain était prof de Sciences à la Fac de Grenoble à l’époque où lui même étudiait en Sorbonne. En soixante huit les universitaires dans la rue étaient peu nombreux, en revanche dans les années qui suivirent tous s’attribuaient un rôle. Beaucoup, en réalité peureux ou indifférents, exagéraient leur implication dans la libération des mœurs, usurpaient le courage de l’action, se félicitaient du succès des idées nouvelles.  

  -  Je suis sûr que tes anciens copains sont sur le qui-vive contre la dernière réforme du Bac. 

             En hommage à leur amitié d’antan, Jacques cacha son désagrément. Romain n’arrivait pas à concevoir que la vision du monde qu’il lui prêtait était dépassée. Plus simplement, témoin de tant de reniements parmi les ambitieux aujourd’hui nantis qu’il avait fréquentés, il doutait de sa capacité à peser sur l’avenir, la confiance avait disparu.

  -  Tu sais on prend parfois du recul. Il vida son verre de vin. Je reviens d’une promenade aux Seynières avec ta petite fille et sa copine. On a passé une journée très agréable.

            Romain n’avait plus rien à raconter. Il embrassa Lorelei et ses enfants puis repartit au village où il avait une résidence. Troublé par le rappel inutile de ses engagements passés Jacques fut soulagé de son départ. "Il parle sans savoir, au hasard, comme à chacune de nos rencontres," constata t-il. Il regrettait de n’être pas davantage amical. Une fois encore, comme autrefois, il s’irritait de mots sans conséquence, se sentait mal à l’aise, coupable de n’avoir pas éclairci ses rapports avec Romain lorsqu’il en était temps.

  Devant la cheminée où les cousins et sa fille se détendaient, il retrouva la paix. C’est tout ce qui comptait. Il pourrait profiter sans regret de sa soirée et, miracle, la douleur avait disparu, côté cœur.