Ch 10. Nuit sur la ferme

 

            Après le dîner Charlotte et Lorelei se retirèrent pour jouer dans leur chambre. Lassées, elles rejoignirent vite leur lit, sans parler.

                                                                    *    *     *             

             Yeux grands ouverts Charlotte pensait à Camille. Plus que trois jours avant la rentrée des classes. Tiens, je vais lui offrir un des fossiles que j’ai trouvés. L’escargot est presque entier, je garderai l’éventail à moitié cassé. Comme ça on aura une pierre souvenir chacun. Dommage qu’il ne puisse pas venir en vacances avec nous. J’aimerais bien retourner aux Seynières, chez Annie pour apprendre le charleston.

              Quand nous serons grands je l’inviterai à partir tous les deux à la recherche de l’île de Robinson. Si on ne la trouve pas on ira s’installer dans un endroit déjà connu, là ou on pourrait vivre un peu seuls, près de la nature. J’imagine que ça ne doit pas être facile d’habiter loin des villes, pourtant Robinson y est bien parvenu pendant près de trente ans. Heureusement il a rencontré Vendredi. Eh bien, dans mon histoire je l’ai presque oublié celui-là ! Il ne fallait pas. Il est important Vendredi. Il connaît les règles de la vie simple perdues par la société. Il apprend à Robinson à regarder ses erreurs avec courage, les étudier, les corriger. En quelque sorte, lui, le sauvage, achève l’éducation de son compagnon.

               Le problème avec ces deux là c’est qu’ils n’ont pas de femme. C’est pour ça qu’à la fin ils sont obligés de quitter l’île, pour retrouver un peu de compagnie. Mais on ne sait pas s’ils se sont mariés. Les filles aussi c’est important.

                Dans le livre de lecture de l’école il y a un extrait du roman de Paul et Virginie.  La maîtresse nous a dit que c’est l’histoire de deux enfants élevés en pleine liberté sur une île. Si j’ai bien compris c’est un roman d’amour. En devenant ados leurs sentiments s’épanouissent. Hélas le destin s’en mêle. Je crains qu’ils  ne soient séparés à  jamais par leurs familles pour des raisons idiotes. Ce n’est pas drôle.

            Je suis contente d’avoir fait la balade avec Jacques, il nous a donné des tas de bonnes idées. On a inventé beaucoup d’histoires marrantes, rencontré de nouveaux amis, visité Paulette. D’après lui c’est bien de partager son temps et ses projets avec d’autres personnes. Quand même, on ne peut pas aimer tout le monde, moi, Lolo et Camille me suffisent. Mes parents ne sont pas au courant pour Camille. Je n’oserai jamais leur demander de l’inviter à la maison. A la fin si c’est pour finir éloignés par nos familles comme dans le roman, je préfèrerais arrêter le temps, ne plus grandir.

               Il faudra que je demande à Jacques si c’est possible de continuer à vivre dans le rêve, comme Peter et Alice. Cette idée fit le bonheur de Charlotte. Songeuse, la tête engourdie de paysages heureux, elle s’endormit.

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              Lorelei ne trouva pas le sommeil tout de suite. La journée avait été mouvementée et excitante. Les vacances avec Charlotte étaient réussies. Elles ne se disputaient jamais, si l’une d’entre elles voulait rester seule un moment, l’autre respectait ses jeux. Comme à l’école, quand Charlotte était occupée ailleurs Lorelei participait seule aux courses organisées dans la cour. Elle se demanda si elle ne devrait pas se trouver aussi un ami. Mis à part le grand Kevin, si fort et si bête, elle voyait souvent Aurélien qui voulait toujours être dans son équipe, un vrai sportif. Avec Aurélien on pouvait gagner plein de compétitions, enfin il avait de beaux yeux gris, un gris si doux quand il lui parlait ou la regardait qu’elle se sentait parfois troublée. “On verra, se dit elle. Si avoir un amoureux c’est pour faire comme les autres, ce n’est pas la peine.”

              Jacques-la Pompe, curieux le surnom ne refait surface qu’au moment de dormir aux Saux. Jacques donc, avait eu une fameuse idée de les emmener se promener aux Seynières. Une journée pleine de chiens, de chasseurs, de lapins récalcitrants. Par dessus tout ça Paulette, la star des cochons de ferme de Taulignan. C’était presque aussi rigolo de lui rendre visite que d’aller au zoo. Ben oui ! Quoi ! Le zoo ce n’était pas la vraie nature. Même lorsqu’ils avaient de la place les animaux n’étaient pas chez eux. En compagnie de Jacques on examinait le paysage et les cultures, on apprenait un peu l’histoire des lieux où on passait. Lorelei pensa qu’elle était d’accord avec lui, c’était vraiment dommage de ne plus voir d’animaux domestiques paître dans les campagnes. Pire encore constater la disparition des oiseaux sauvages, un vrai crève-cœur.

              Quand je serai majeure je demanderai à papa d’acheter une grande maison avec beaucoup de terrain. J’en ferai un sanctuaire pour les oiseaux. Interdit de chasser. S’il est encore là j’inviterai Jacques-la Pompe. Je ne sais pas si ce sera possible, le pauvre avait l’air fatigué tout à l’heure en rentrant. Mon grand-père était content de le voir, ils ont vécu aux Saux ensemble. Etre mariés à deux sœurs ça leur en fait des souvenirs. Je sais que ma grand-mère invitait souvent la femme de Jacques à Grenoble pour les vacances. Elle m’a dit qu’elle adorait rire, jouait de la guitare. Avant d’être malade elle était presque toujours de bonne humeur. Mes autres tantes sont toujours là, sauf qu’elles ont toutes changé de mari. Je me demande comment c’était les Saux avant, avec toutes ces femmes-sœurs, quand les cousins avaient mon âge. La naissance d’une tribu familiale ? Tant mieux. J’en profite. Je regrette de ne pas avoir connu la première femme de Jacques. Il y a une vieille photo d’elle au dessus de la cheminée dans la cuisine. C’est vrai, elle rit à gorge déployée, pourtant maman m’a dit qu’elle était déjà très malade. Je sais que Jacques pense parfois à elle. Il n’est pas trop triste puisqu’il vient toujours nous voir. J’espère que ça continuera.

                     Epuisée par tant de pensées généreuses, Lorelei s’endormit d’un coup.

                                                               *    *    *

                 Jacques s’éveilla au beau milieu de la nuit. C’était l’heure pendant laquelle il méditait volontiers quand le sommeil l’abandonnait. Au matin il dirait au revoir à sa fille et prendrait le chemin du retour vers son autre vie, ailleurs.

                        La journée de promenade avec les enfants était un fameux remède contre le pessimisme qui le gagnait parfois. Deux témoins innocents et curieux des endroits où ses pas l’avaient si souvent conduit avec bonheur. Une autre façon sans doute de prolonger l’enchantement de ces paysages de vacances. Et puis, comme il n’était pas certain de jamais revenir, il valait mieux en garder la mémoire précieuse. Son cœur lui jouait des tours. Les crises semblaient se rapprocher malgré les propos rassurants des chirurgiens satisfaits des soins qu’ils lui prodiguaient.

                     Il avait déjà dû abandonner les plus difficiles des parcours de montagne qu’il fréquentait. Quand on renonce à une balade on renonce aussi aux amis avec lesquels a coutume de sortir. Il faudrait ajouter la perte des plaisirs de la marche, le goût des efforts partagés, les conversations infinies au rythme des pas, la communauté des repas sur l’herbe quand chacun sort du sac un trésor, saucisson, bouteille, qu’il vous demande de goûter en camarade, renoncer enfin à l’odeur du feu de camp sous les étoiles et, parfois, dans la nuit, à l’étreinte délicieuse d’un cœur solitaire.

                        Il ne regrettait pas vraiment ce qu’il ne pourrait plus accomplir. Il avait déjà tant vécu qu’il s’en fichait. Non ! Ce qui le dérangeait davantage c’est de laisser un monde en désordre aux enfants qui venaient, à Lorelei à Charlotte et  tous les autres. Une sorte de conscience aigüe l’inclinait à penser que c’était tout à fait injuste de partir comme ça, un peu comme s’il fermait un refuge de montagne dans lequel il aurait séjourné sans renouveler la provision de bois, pire en oubliant ses déchets. Sur les traces de René Dumont il avait bien tenté de participer aux actions entreprises pour stopper le pillage de la planète. En vain. Parée des artifices du progrès, la classe dirigeante se montrait incapable de réfréner la course à la production, continuait à favoriser la croissance continue de la population, gage, par le biais de la consommation accrue de biens, de l’augmentation des bénéfices des sociétés tentaculaires dont, soumise, elle accompagnait les profits.

                     Chaque jour démentait ces croyances. Les destructions visibles de cette course dépassée augmentaient sans cesse. Un beau sujet de discours inutiles pour une société qui se morcelait en projets politiques ou religieux de toutes sortes. Les coalitions d’opposants n’avaient rien changé,  vaines comme la plupart des révoltes de croquants autrefois, ces jacqueries dont il portait le nom. On n’a même plus besoin de la guerre pour anéantir et pourtant la guerre est partout, d’abord dans les esprits. La haine devient un comportement à la mode, se dit-il avec dépit. En fin de compte les deux conflits mondiaux n’auraient été que les prémices du pire. Aux luttes de la décolonisation succédaient maintenant une multiplicité de combats entre des communautés, des obédiences, des religions, qui se divisaient en clans voués à se combattre. Chacun revendiquait une parcelle d’influence ou de territoire, allant jusqu’à entreprendre le massacre des innocents comme on l’avait vu en Yougoslavie, au Ruanda. Plus loin, jusqu’en Tibet, Birmanie ou Cachemire la destruction de peuples et de cultures s’exécutait en secret. Comme toujours, dans toutes ces places dangereuses, les civils étaient les victimes de premier rang. Il aurait été curieux de savoir comment, s’il était encore vivant, aurait réagi Dumont le pacifiste engagé contre le conflit en Algérie, devant le déchaînement universel des ressentiments et du fanatisme ?

                 Sans doute aurait-il déclaré que pour n’avoir pas osé établir le bilan sincère des destructions, des drames, des espoirs brisés, des vies anéanties, on ouvrait une voie complaisante à tous les excès des enragés imbéciles prêts à en découdre avec leur voisin. Après les vieilles guerres de l’espace vital, dans les nations des ligues fourbissaient maintenant les armes de la conquête des ressources, de l’eau, des minéraux, ou même des terres agricoles qui venaient à manquer. Certains prétendaient même résoudre les crises alimentaires en cultivant des tomates sur les balcons ou en élevant des cochons dans des appartements.

                 Seul dans son lit étroit, Jacques faillit éclater de rire en pensant à Paulette se baladant dans les étages d’un immeuble avec son allure de princesse des porcs. Son devoir de discrétion envers ses proches parents et enfants l’en empêcha. Calme et sérénité étaient de règle dans ces murs à pareille heure.

                Du coup une figure amie lui revint en mémoire, celle de Desnos dont il avait longtemps admiré les écrits. Il connaissait par cœur ses poèmes d’amour qu’il avait récités dans un cours de théâtre. Un exemple. Il fallait lire le récit de sa vie. L’art français de la guerre, vraiment c’était lui, sans aucun doute. Ce résistant qui, prévenu qu’on venait le saisir, renonça à fuir pour préserver sa compagne des avanies de la gestapo. Arrêté, déporté, voilà un poète qui méritait le nom d’homme. Solidaire jusqu’à mourir reclus, dans un camp perdu au beau milieu de l’Europe.  Fermez le ban !

                Après la disparition de la génération des témoins de la trempe de Desnos, Vercors, René Char ou son ami François, la dignité humaine avait-elle encore un avenir? Sur les chemins de la Lance, des Glières, du Vercors, il était pourtant aisé de repérer les traces de leur combat, leur message. L’honneur de Victor Guillon précédait leurs pas d’hommes libres.

           Ces pensées lui rappelèrent encore la figure admirable de Hans Castorp, le jeune héros de Thomas Mann quand il descend de sa Montagne magique. Imprégné des drames du sanatorium dans lequel il s’est réfugié, côtoyant la mort de ses amis, hanté par celle de son unique amour, il reste pendant sept ans un admirable honnête homme, ingénu par vocation, prêt à partir, tête haute, intact comme au premier jour, avant de partager le sort funeste de la jeunesse européenne sacrifiée dans les tranchées de la première guerre mondiale. Suprême force du récit de Mann, l’incertitude du destin. Jusqu’à la dernière ligne de la dernière page de cette immense histoire, il laisse planer le doute sur sort de son héros. Survivant à  la mitraille ? Libéré de ses hantises par une fin cruelle ? Va savoir… C’est la guerre !

            Car elle rôde sans fin la Camarde. A l’affut elle se rapproche de moi,. Je la vois. Elle finira par m‘avoir puisqu’elle finit toujours par gagner. En attendant si mon cœur flageolant bat encore, je me ferai un plaisir de la narguer jusqu’à la dernière seconde. Sois patiente la mort.. Oublie-moi que je rédige encore ces quelques lignes.

 

 

                                                               Les Seynières (fin)

 

            Au moment même où Jacques triturait ses idées, les Seynières dormaient sous la lune. Immuable, la route étroite, bordée d’herbe verte, serpentait entre quatre maisons et un corps de ferme provençale qui faisaient le charme de ce hameau. S’il est possible que l’architecture des champs, dans la vallée jusqu’aux Saux, ait été tracée de si belle manière une première fois, du temps de la villa de Taulignanus, nul ne s’en souciait. Ceux qui vivaient là, peu nombreux, savouraient les bienfaits de la simplicité qu’ils avaient choisie dans cette  campagne paisible sans se demander si sa durée était assurée.

             Sereine, Annie Lamothe reposait dans sa maison abritée par le grand chêne, attendant la visite prochaine de ses petites filles.

            Un peu plus haut, après le virage de la plus haute des sources, Gilles sommeillait tranquille après avoir prodigué les soins à ses animaux. Avec quelques grognements satisfaits, la panse pleine, Paulette s’était allongée sous son abri dans la paille fraîche.

             Dans la maison des Suisses Grany, courageuse et décidée, berçait son repos solitaire au murmure du ruisseau mélodieux qui coulait sous ses fenêtres.

            Tous trois savaient. Il suffirait qu’une ondée tombe avant l’aube pour qu’au matin l’air, lavé de toutes les impuretés venues de la ville, retrouve un moment la transparence extraordinaire qui faisait qu’en levant les yeux, on se croyait planer ici dans un monde impérissable. Pour que les parfums de lavande sauvage, de maquis, d’herbe fraîche, prennent le dessus sur les odeurs domestiques vulgaires.

           Bien que la route du hameau fût modeste, depuis des lustres elle avait dû en voir passer des voyageurs, venus du Nord, par Aleyrac ou même Espeluche. Marchands ambulants, moines, soldats, tous avaient fait une pause dans le petit pré à la croisée des chemins. Sans qu’ils le sachent, le vent qui leur rafraîchissait le visage prenait sa force depuis la nuit des temps dans les cimes étoilées de la Lance.

            L’éternité ? Combien de temps encore…